WELTWOCHE Nr. 30/99, 29.7.1999 (Hebdomadaire suisse de langue allemande) «Vous devez oublier que vous avez des droits» La féroce dictature du Président Ben Ali est cachée par un voile fait de modernité et d’un faste digne des mille et une nuit. Pourtant la Tunisie est le royaume des indicateurs, des policiers et des tortionnaires. Annegret Mathari En quittant tôt le matin son domicile, Taoufik Ben Brik a été appréhendé par des policiers en civil. Il venait de publier dans un journal français un article décrivant les méthodes musclées de la police tunisienne. Les policiers l’ont conduit au Secrétaire d’Etat à l’Intérieur, Mohamed Ali Ganzaoui. Pendant cette audience forcée, qui se déroula dans une ambiance de feinte politesse, le Secrétaire d’Etat demanda au Journaliste de changer de métier et lui accorda un délai de trois jour pour présenter une proposition. Il alla jusqu’à lui offrir son aide pour dénicher un poste, chez une banque par exemple. Ben Brik sait à quoi s’en tenir: «Changer de métier? Prisonnier peut-être.» Depuis la police le suit comme son ombre, de jour comme de nuit, pour l’intimider. Le 20 mai il a été tabassé par des policiers, quelques jours plus tard, sa maison a été fouillée et il a été interrogé pendant de longues heures. Lorsqu’il voulut prendre l’avion pour participer à une conférence en Suisse, la police des frontières lui confisqua son passeport. Ben Brik n’est qu’un cas parmi d’autres dans ce pays policier qu’est la Tunisie. Le Président Zine el-Abedine ben Ali répète à qui veut l’entendre que son pays n’a pas de prisonniers politiques. Le régime essaye par tous les moyens de soigner son image à l’étranger. «Les opposants politiques du régimes ne sont pas reconnus comme tels », dit un ancien fonctionnaire. TOUS LES SERVICES VEULENT MONTER LA GARDE Abdelmajid Sahraoui, secrétaire général adjoint de l’UGTT, a perdu son travail car il a osé critiquer le secrétaire général Ismail Sahbani, un homme du Président. La centrale syndicale, qui constituait autrefois un contre-pouvoir au régime, est aujourd’hui totalement contrôlée par lui. Les partis qui siègent au parlement à côté du RCD ne sont que des marionnettes . Chaque voix dissidente est automatiquement étouffée. Les huit quotidiens, qu’ils soient en français ou en arabe, utilisent la même langue de bois. La peur règne dans toutes les rédactions. Le«Committee to protect Journalists» range le Président Ben Ali parmi les dix premiers ennemis de la liberté de presse. Depuis le coup d’état du Général Ben Ali , survenu il y a douze ans, la police est devenue la plus importante institution de l’Etat et ses effectifs ont été multipliés par quatre. En outre, des milliers d’indicateurs ont été recrutés. Des comités de quartier quadrillent la société. Les Tunisiens ont appris a faire attention à ce qu’ils disent au téléphone et à ce qu’ils envoient par fax. L’inculpation de Khemais Chammari et sa condamnation à cinq ans de prison reposent sur un fax qu’il a envoyé. Les représentants de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH ) reçoivent leurs visiteurs dans un cabinet médical car leur siège officiel est continuellement encerclé par des policiers de la Sûreté de l’Etat et des autres service de sécurité. Selon ces militants des droits humains, ils ont demandé au Ministre de l’Interieur de réduire le nombre des flics. Sa réponse était laconique: tous les services voulaient envoyer leurs hommes. Depuis le milieu des années 90 le régime a renforcé son arsenal répressif . «On amène les gens à intérioriser leur peur», déclare un militant des droits humains. «Il ne s’agit pas de nier ses droits au peuple. Il doit oublier que ces droits existent.» Deux années durant, la police exerçait des pressions sur Kheria Chahbania pour qu’elle demande le divorce de son mari, réfugié à l’étranger . Plusieurs fois elle a été incarcérée. Pourtant elle tient tête aux autorités. D’autres femmes plient sous la pression. Le divorce forcé est une des pratiques courantes du régime. L’avocate et militante des droits humains Radhia Nasraoui était au banc des accusés le 10 juillet à côté de vingt autres co-inculpés, étudiants appartenant à la légale UGET. Deux mois auparavant elle était leur défenseur . Elle a soulevé la question de la torture, ce qui lui a valu l’inculpation. 130 avocats ont assuré sa défense. Des diplomates et des représentants d’organisations internationales des droits humains ont assisté au procès. La présidente du conseil de l’ordre des avocats français dit: «Le seul motif pour ces tracasseries est son engagement pour le respect des droits fondamentaux.» Radhia Nasraoui a, 23 ans durant, fait preuve d’un courage exemplaire lors des procès politiques . Elle agace le régime parce qu’elle défend des prisonniers de toutes les couleurs politiques, qu’ils soient islamistes, démocrates ou communistes. Même Khemais Ksila, vice-président de la LTDH, est son client. Il a été condamné à trois ans de prison ferme à cause de ses critiques publiques du régime. La veille du procès Ksila des hommes en uniforme ont pour la troisième fois forcé la porte du cabinet de Nasraoui, ont volé ses dossiers, son ordinateur et son fax. «Il est difficile de travailler avec la peur au ventre », dit l’avocate. Elle lança un appel à la police politique pour qu’elle cesse le harcèlement de sa fille Oussaïma (10 ans) qui a subi un choc lors d’une agression perpétrée par un flic. Radhia Nasraoui a été condamnée à 6 mois de prison avec sursis. Lorsque en 1987 Ben Ali réussit son coup d’état , un espoir était né. La Tunisie ratifia la convention internationale contre la torture et supprima la Cour de la Sûreté de l’Etat . Des centaines de prisonniers politiques ont été libérés. Plusieurs partis ont été légalisés. Seul le POCT et le parti Ennahdha restaient illégaux. Lors des élections de 1989 la Ennahda a soutenu les listes indépendantes, qui obtinrent 17%. Mais Ben Ali , réélu à 99,27 %, alloua à son parti tous les sièges du parlement et initia une chasse aux sorcières pour éradiquer les islamites. Des milliers de prisonniers ont été tenus au secret et torturés. «Pas de démocratie pour les ennemis de la démocratie», déclare le régime, qui ne concède pas la moindre démocratie ou liberté d’opinion. Même les démocrates voulait une démocratie sans islamistes. Ils étaient les suivants sur la liste des prisonniers. Depuis 1992 tous les courants politiques sont réprimés. Les hommes d’affaires comme intellectuels craignent que la répression et le chômage ne mènent à une explosion sociale similaire à celle qu’a connu l’Algérie en 1988. En novembre dernier le Comité de l’ONU contre la torture adressa des critiques sévères à l’encontre du gouvernement tunisien. Cela dément la façade démocratique du régime. De nombreux témoignages démontrent que la torture est une pratique courante en Tunisie. Le mouvement démocratique se réveille après une longue léthargie. 33 personnalités, militants des droits humains, démocrates, gens de gauche et syndicalistes ont créé «Conseil National pour les Libertés en Tunisie» (CNLT). «On s’habitue à la peur.», dit un activiste. «Aujourd’hui les gens commencent à parler de la répression.» Moncef Marzouki, président du CNLT, a été arrêté le 5 juin par les policiers et interrogé pendant deux jours au Ministère de l’Intérieur. Comme le dit un ancien ministre de la justice: «La caractéristique du système politique du Président Ben Ali est la suivante : c’est l’Etat lui-même qui constitue la société civile.» Annegret Mathari Journaliste, elle vit à Zürich [traduit de l’allemand par O.K.]
TranslationsOctober 20, 2006 8:11 pm
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