A la recherche du foulard perdu


La Turquie d’Atatürk a connu la «  guerre du fez », la Tunisie de Haj Zaba est en train de vivre la guerre du foulard. Malgré la résistance de quelques « têtes dures » attachés à leurs chéchias jusqu’à la mort, les Turcs ont fini par enlever leur couvre-chef, pour éviter les sévères sanctions du Chef. Mais, apparemment, la guerre anti-hijab de Haj Zaba ne sera pas gagnée aussi facilement que celle menée, il y a 80 ans, par le « Père des Turcs ».

 

Qui aurait pensé que la guerre anti-voile finirait par se retourner contre son instigateur et toucher la tête de l’Etat, au sens littéral des mots « toucher » et « tête » ? La douce moitié de Zaba, Hajja Leila, serait-elle, après l’incident d’aujourd’hui, la dernière victime de cette guerre absurde contre un bout de tissu ?

 

En descendant de l’avion présidentiel qui la ramenait de la Mecque, où le couple présidentiel venait d’effectuer le rite du pèlerinage, Hajja Leila, impatiente de retrouver sa famille qui l’attendait dans le hall de l’aéroport, prend congé de Haj Zaba et se faufile parmi les passagers ordinaires. Elle passe sans encombre le contrôle de la police des frontières et des douanes et quitte la salle de débarquement presque en courant. Elle se jette, sans tarder, dans les bras de sa mère, connue sous le pseudo Hajja Nana. La tribu Trabelsi est là pour accueillir la sainte pèlerine. Après les émouvantes retrouvailles, la caravane des « Tripolitains » se dirige lentement vers le cortège de voitures qui les attend dehors.

 

A peine quelques minutes après, se produira un incident qui fera jaser tout Tunis. Dès que la porte coulissante s’ouvre devant Hajja Leila, elle se trouve nez à nez avec deux policiers de la brigade anti-voile. Le visage béat de la pieuse pèlerine s’est tellement métamorphosé après le pèlerinage que les flics n’ont pas reconnu la « patronne ». Ils l’interpellent sur-le-champ et lui intiment l’ordre d’enlever son foulard. Leila croit rêver. Comment deux simples flics peuvent-ils s’attaquer à la numéro deux du régime ? Elle est tellement en colère qu’elle ne peut plus parler. Elle tente de gifler un des flics, mais son collègue lui retient le bras avec sa main de boxeur. Un agent l’immobilise et l’autre lui enlève son foulard. La « présidente » malmenée commence à crier et demande de l’aide. Les frères et les neveux de Hajja Leila, qui ont mis du temps pour réaliser ce qui était en train de se passer, se jettent sur les deux flics. Les deux agents réussissent à lancer un SOS, avant d’être neutralisés par une vingtaine de Trabelsi mâles enragés. Les policiers de la circulation présents devant l’aéroport courent au secours de leurs collègues. Les renforts ne tardent pas à arriver pour rétablir l’ordre. Aux voitures et fourgons de la Garde nationale de l’Aouina, se joignent des dizaines de voitures de police de l’Ariana, d’el-Menzah, d’el-Manar, de Cité la Gazelle et de Cité el-Khadhra. Alerté par la salle des opérations du Ministère de l‘Intérieur, le commissaire de l’aéroport, accompagné de ses hommes, intervient pour calmer les esprits et finit par faire dégager les deux policiers anti-voile, gravement blessés. Il présente ses excuses à Hajja Leila et essaye de calmer les esprits encore agités. La police éloigne les curieux et interdit la circulation automobile jusqu’au départ de toute la tribu de Hajja Leila.

 

Les deux policiers blessés, soignés d’urgence par les médecins de l’hôpital du ministère de l’Intérieur à la Marsa, conscients de la gaffe qu’ils viennent de commettre, s’attendaient au pire. Ils croyaient leur carrière brisée à jamais. Pourtant, c’est le contraire qui s’est passé. Que ne fut leur surprise lorsque Haj Zaba en personne les appela avant leur sortie de l’hôpital pour s’enquérir de leur santé et les remercier pour leur zèle et leur fidélité absolue à ses instructions.

 

Mais le dossier du voile de Hajja Leila est loin d’être clos. Dans la limousine qui la ramène au Palais présidentiel, elle se rend compte de la perte de son voile. Au cours de la rixe qui a opposé la horde des Trabelsi aux flics anti-voile, le foulard de la présidente gisait par terre et aucun n’a eu l’idée de le ramasser après la fin de la « bataille ». Elle prend son cellulaire et appelle tous le membres de sa famille. Aucun d’eux n’a vu le foulard en question. Elle appelle alors le commissaire de l’aéroport afin qu’il déclare le lieu de l’incident zone interdite, en attendant l’arrivée des gorilles du Secret Service de Carthage. Une cinquantaine d’agents de la Sécurité Présidentielle part en trombe à la recherche du foulard perdu. En réalité, ce n’est pas la perte du foulard lui-même qui fait peur à Hajja Leila. Elle craint que quelqu’un puisse tomber sur l’un de ses cheveux collés au foulard et lui jette un mauvais sort. Cette recherche effrénée qui dure maintenant depuis des heures et qui continuera vraisemblablement toute la nuit, ajoute de la crédibilité à une rumeur qui circule depuis des mois à Tunis. Les mauvaises langues disent que le couple présidentiel, obsédé par sa survie et préoccupé par la mystérieuse maladie de Haj Zaba, non seulement croit à la magie mais loue depuis des années les services de voyants, magiciens, cartomanciens et autres chamans.

 

A entendre toutes ces histoires abracadabrantes, on dirait que le royaume de Haj Zaba ne tient plus qu’à un cheveu !