LE COMMANDANT NEFZAOUI, LE HEROS DU CIEL


 

Mohamed Nefzaoui est un citoyen ordinaire. Il ne s’est jamais intéressé à la politique et la police politique ne s’est jamais intéressée à lui. Sa fiche numéro deux à la section S  du Ministère de l’intérieur n’indique rien de spécial : 47 ans, commandant de bord à Tunis Air, marié, 3 enfants, non-pratiquant, boit occasionnellement, deux villas, l’une à la Cité la Gazelle, l’autre à Hammamet, deux voitures, une Mercedes blanche et une BMW noire. Tendance politique : aucune. Vie sexuelle, rien de spécial. Pas d’aventures extra-conjugales depuis septembre 1995.

 

Apparemment, rien ne prédisposait le commandant Nefzaoui à devenir « un héros de notre temps ». Il menait la dolce vita d’un commandant de bord paisible et sans problèmes. Il avait obtenu des qualifications sur tous les appareils de la flotte de Tunis Air, du vieux Boeing 727 au plus récent A-340. Sa carrière a atteint sa vitesse de croisière depuis quelques années et il grimpait aussi doucement les échelons de la compagnie que ses appareils les couches de la troposphère. Il passait la saison estivale avec sa famille dans sa villa de Hammamet et n’avait d’autres distractions que la baignade en mer et quelques soirées modérément arrosées, passées en compagnie de quelques ami intimes, pilotes pour la plupart. Ses lectures se limitaient presque aux textes techniques liés à son domaine. Il lui arrivait de lire quelques revues et journaux étrangers, mais il se méfiait de la politique comme de la peste. Il suivait à la lettre les instructions « d’en haut » et après chaque vol, il inspectait son appareil et remettait au commissaire de l’aéroport tous les journaux « suspects » que les passagers avaient laissé traîner sur les sièges.

 

Pourtant, un petit article changea sa vie. Ce n’était même pas un article, juste un encadré de 22 lignes. C’était un certain jour d’octobre 2001. Le commandant Nefzaoui avait effectué, tôt le matin, un vol régulier Tunis-Paris. Comme d’habitude, avant de quitter son Airbus, il inspecta tous les sièges de l’avion. Un journal plié en deux et ouvert sur la page 7 gisait sur l’un des sièges de la classe économique :

 

Pour Mohamed Msedi

 


Commandant de bord de Tunis Air au moment de son arrestation le 29 juillet 1993, M. Mohamed Msedi est l’un de ces détenus dont le sort est emblématique Marié, père de deux garçons, pratiquant sa religion, il a été interpellé en plein nuit à son domicile à l’époque d a grande vague de répression contre les opposants du régime. Tenu au secret et torturé pendant trente-sept jours d’affilé, il a été condamné à vingt-sept ans de prison le 4 septembre 1993 pour « appartenance à un mouvement subversif [Nahda] et complot contre l’Etat ».

Dans un véritable SOS récemment parvenu à Paris, M. Msedi fait état de l’alarmante dégradation de sa santé : difficulté de se tenir debout et à se servir de sa main droite, complications cardiaques et rénales mettant sa vie en danger. Deux comités de soutien se sont constitués en France pour réclamer des soins et la libération du prisonnier. L’un est composé d’intellectuels et de syndicalistes (SUD aérien) français et tunisiens résidant en France, l’autre rassemble les syndicalistes retraités de l’Union du personnel navigant Air Franc, qui entendent manifester activement leur solidarité professionnelle, comme ils l’ont déjà fait en faveur d’autres pilotes étrangers victimes de la répression.

Le cas de Mohamed Msedi n’est pas isolé. Son nom figure sur la liste publiée en France de 344 détenus torturés pendant la garde à vue ou en prison, dont 31 sont décédés. Non exhaustive, cette liste s’accompagne d’une énumération provisoire des noms de 133 tortionnaires du ministère de l’intérieur, responsables ou exécutants, ayant sévi de 1990 à 2000. (Cf. « Torture en Tunisie 1987 2000 : plaidoyer pour son abolition et contre l’impunité », publié par le CDLDHT.)

 


Le commandant Nefzaoui tombait carrément des nues. Il hésita un instant, regarda autour de lui, puis cacha le journal sous sa veste. Avant de rejoindre son copilote qui l’attendait en bas, il regagna la cabine de pilotage pour dissimuler le journal parmi ses cartes de navigation.

 

Il avait hâte de rentrer chez lui. Il voulait lire et relire la triste histoire de ce collègue qu’il avait connu pour la première fois à l’Ecole de l’aviation civile de Borj El Amri. Il n’était pas un ami à lui, mais il le connaissait de vue. Depuis la « disparition » de Mseddi, aucun de ses collègues n’osa téléphoner à sa femme pour s’enquérir de l’état de santé de son mari. Pour la première fois de sa vie, Nefzaoui prit conscience de sa lâcheté. Son sentiment de culpabilité était d’autant plus grand que Mseddi était son voisin à la cité la Gazelle.

 

Il était à la fois affligé et révolté. Affligé par le triste sort de son collègue et révolté contre une injustice flagrante. Peut-il dorénavant dire qu’il ne savait pas ?

Un changement profond s’opéra aux tréfonds de son âme. Le changement était à peine perceptible. D’ailleurs personne ne le remarqua, à part sa femme qui lui posa la question qu’il attendait depuis sa « métamorphose » : «  qu’est-ce qui se passe ? ». Il se contenta de lui dire qu’il était un peu fatigué et qu’il avait peut être besoin de vacances.

 

Le commandant Nefzaoui, profondément touché par le cas de son collègue, voulait faire quelque chose. Mais quoi ? Il n’était qu’un pilote et il avait toujours laissé la politique aux politiciens. Comment pouvait-il concrètement répondre au SOS du commandant de bord Mohamed Mseddi ? Il ne sut que faire. Il attendait les signes du ciel.

 

Un jour, en effectuant le vol Tunis-Zurich, le commandant Nefzaoui, profitant du temps mort entre son atterrissage et son prochain décollage, quitta son appareil pour faire une petite promenade à l‘intérieur l’aéroport de Zurich. En s’arrêtant devant un kiosque à journaux, un titre de première page du quotidien La Tribune de Genève attira son attention :

 


LE JUGE ZURICHOIS GERLACH EMET UN MANDAT D’ARRET CONTRE LE DICTATEUR TUNISIEN BEN ALI.


 

Il acheta le journal et lut l’article en entier. C’était à peine croyable. Le bourreau de son collègue Mseddi était demandé par la justice suisse suite à une plainte déposée par des réfugiés politiques tunisiens torturés sur les ordres de Ben Ali. Le commandant Nefzaoui n’avait pas encore un plan en tête, mais cette nouvelle lui procura une satisfaction qu’il ne put partager avec personne. Il savait déjà qu’il avait une mission à accomplir, mais son heure n’était pas encore venue.

 

Le commandant Nefzaoui appartenait à une catégorie privilégiée des commandants de bord, celle des « pilotes présidentiels ». Il ne suffit pas d’être un ancien commandant de bord de Tunis Air pour devenir un pilote du Président. La sécurité présidentielle établit périodiquement une liste de pilotes de confiance, seuls habilités à piloter l’avion du Président. De prestigieux commandants de bord figurent sur cette liste : Arfaoui, Bargaoui, Becheikh, Brahem, Youssef  et Nefzoui. A la veille de chaque voyage présidentiel à l’étranger, la Présidence communique, à la dernière minute, au pilote élu son « ordre de mission ».

 

Depuis la lecture de l’article de la Tribune de Genève le commandant Nefzoui avait lentement développé un plan en tête, mais le plan ne dépendait pas seulement de lui. D’ailleurs, il n’avait révélé son plan secret à personne, même pas à sa femme.

 

Le jour où on lui annonça qu’il allait, le lendemain, piloter l’avion présidentiel , le commandant Nefzaoui prononça presque les mêmes mots proférés au Caire en octobre 1981 par Khaled Islambouli : « Que la volonté de Dieu soit faite ! ».

 

Ben Ali devait se rendre à Alger pour une visite officielle de deux jours. Un Airbus A-320 avait été déjà réquisitionné par la Présidence et la police présidentielle tenait l’appareil sous son contrôle 24 heures avant l’heure prévue du décollage.

 

Après la fin de la cérémonie d’adieux, Ben Ali monta sur la passerelle de l’avion et serra la main au comandant Nefzaoui et à son copilote. A Alger , le président algérien Abdelaziz Bouteflika, se préparait déjà à quitter le palais présidentiel pour aller accueillir son hôte à l’aéroport Haouari Boumedienne.

 

Dès que l’avion présidentiel décolla de la piste A2 de l’aéroport de Tunis Carthage, le commandant Nefzaoui emprunta le couloir aérien qui longe le Cap Bon et passe par Kélibia. Les aiguilleurs du ciel à Tunis n’avaient rien compris à la manœuvre du pilote  et demandèrent des explications au commandant de bord. Celui-ci se contenta de dire que, pour des raisons inconnues, les services de sécurité de la présidence lui avaient demandé de faire un long détour avant de mettre le cap sur Alger. Pour réaliser son plan secret, le commandant Nefzaoui avait dû mentir non seulement aux aiguilleurs du ciel tunisiens mais aussi à son copilote, surpris par le brusque changement du plan de vol.

 

Il ne lui révéla son plan que lorsque l’avion pénétra l’espace aérien italien. Lorsqu’il entra en contact avec les contrôleurs aériens italiens, il s’identifia comme le pilote du vol régulier Tunis-Zurich et continua sans problèmes son chemin à travers la péninsule italienne.

 

C’est seulement en franchissant l’espace aérien helvétique qu’il révéla aux aiguilleurs du ciel suisses l’identité de l’avion et la nature de sa cargaison. Les contrôleurs aériens alertèrent, sans tarder, les autorités de l’aéroport de Zurich. Les policiers de l’aéroport informèrent, tout de suite, le juge Gerlach qui donna l’ordre d’arrêter le dictateur dès sa descente d’avion.

 

En descendant de l’avion, Ben Ali s’attendait à voir les bras ouverts de son ami Boutef en bas de la passerelle. En fait, c’était des policiers zurichois qui se préparaient à lui enfiler des menottes suisses, de loin plus confortables que celles tunisiennes.