Interview de Moncef Gouja

 (Propos recueillis par Omar Khayyâm)

Omar Khayyâm : Comment tu définis-tu ? Un commentateur politique, un humoriste ou tout simplement un journaliste ?

Moncef Gouja : Je suis plutôt un humoriste. Malheureusement certains lecteurs m’ont mal compris.

O.K. : En tout cas moi je t’ai compris. Je te trouve le journaliste le plus bouffon du pays.
Peux-tu expliquer aux lecteurs de TUNeZINE ta « technique humoristique » ?

M.G : Une technique très simple. Vu le climat de censure et de terreur qui règne au sein du journal La Presse, j’ai été obligé de cacher mes critiques sous une montagne d’exagérations et de discours bidons. Ma méthode est de pousser le sérieux à tel point que le lecteur ne peut s’empêcher de rire à la fin. Plus je flatte Ben Ali et plus je le ridiculise devant tout le monde. Heureusement il n’est pas assez intelligent pour comprendre.

O.K. : Donc, tu as sûrement lu « Violence et dérision » d’Albert Cossery ?

M.G : Bien sûr. C’est ma « bible » en tant qu’humoriste. Cossery a tout compris : si tu veux ridiculiser un dictateur, tu dois pousser la flagornerie à l’infini. Mon collègue Salvatore Lombardo utilise, d’ailleurs, la même technique. Son livre « Un printemps tunisien » est un régal pour tous ceux qui veulent lire, rire et se divertir. Je prends un exemple tiré de ce livre, pour moi plus dangereux que « Notre ami Ben Ali » :
« Ben Ali a su réinventer la politique et accomplir une œuvre culturelle considérable, une réconciliation étonnante de l’homme et du concept. Une chanson de geste digne de figurer demain dans une anthologie poétique-esthétique euro-méditerranéenne » Cette dernière phrase est un exemple de l’humour pinçant de Lombardo. Il n’a fait tout au long de ce livre que réduire  Ben Ali a un simple « karakouz » (bouffon). Cet Italien espiègle les a eus !
On lui a versé des dizaines de milliers de dollars pour qu’il s’amuse à ridiculiser un président…  ridicule !

O.K. : Mais Lombardo n’est pas le seul à avoir profité de la médiocrité intellectuelle de Ben Ali et de ses conseillers ?

M.G : Tu as raison. Les docteurs Mohamed Bechir Halayem et Hedi Mhenni, dans leur livre « L’éthique au service du pouvoir », ont carrément « assassiné » politiquement Ben Ali. Leur livre est un vrai bistouri qui lacère l’image déjà en loques du dictateur de Carthage. Ils ont utilisé comme technique la pédanterie et le discours ethico-psycho-scientifico-philosophique. Cela me rappelle certains récits marrants de l’écrivain américain O’Henry. Rien qu’à lire cette phrase sibylline pour éclater de rire :
« Homme du choix mûrement réfléchi et de la constante délibération intérieure, infatigable prescripteur de la juste mesure, Ben Ali semble, à travers sa perception de la verticalité au service de la gloire, concilier le double mouvement de la Raison conçue à la fois comme une « puissance  pratique » (Kant) et comme une « providence supérieure » (Platon)… »

O.K. : Que penses-tu de ma traduction de ton article « Le temps des bâtisseurs » de la langue de bois vers la langue ordinaire ? Ai-je bien interprété tes intentions ?

M.G : C’est inutile de traduire mes articles. Les lecteurs intelligents ont bien compris le message sous-jacent.

O.K. : Si seulement Ben Ali savait qu’au sein de cette gigantesque machine de propagande, qui s’appelle La Presse, se cache un opposant pernicieux !

M.G : Je ne suis pas un opposant. Je suis plutôt un artiste et un écrivain de libre pensée. Je hais tous les dictateurs et leurs systèmes répressifs. Je suis obligé d’envelopper mes idées dans d’épaisses couches de phrases anesthésiées pour qu’elles passent inaperçues par la censure.

O.K. : Mais pourquoi essayer de ridiculiser Ben Ali ? N’est-il pas déjà ridicule ?

M.G : Je suis un bouffon. Je fais rire le public en poussant le sérieux à l’extrême. Ben Ali est mon outil de travail, comme ces singes dressés qui accompagnent les artistes du cirque. Demain je choisirai un autre singe !

  Oui je le trouve ridicule : ses cheveux noirs gominés, ses costumes à la Al Capone gonflés par le gilet pare-balle, sa lamentable façon de lire des discours prêt-à-prononcer etc. Un homme qui se prend trop au sérieux est toujours ridicule.

  S’il n’y avait pas 1000 prisonniers politiques et une trentaine de morts sous la torture, j’aurais dit que Ben Ali devrait rester président à vie pour que tous les Tunisiens puissent rire à gogo.

O.K. : Et si demain Sihem Ben Sedrine devient présidente,  vas-tu la traiter de la même manière ?

M.G : Il faut un peu de temps pour apprendre les tics et les points faibles d’une personnalité politique. Dès que Sihem s’installe confortablement à Carthage, mes « flèches » se dirigeront vers elle. Mais, au sein d’une vraie démocratie on change automatiquement de technique. En plus, tu travailles plus à l’aise, tu peux même déjeuner avec la personne que tu viens de caricaturiser. Je me souviens de l’émission de Rai Uno « Bucce di banane ».  Toutes les personnalités politiques y étaient tournées en dérision. Une fois, le Président du Conseil de l’époque Giulio Andreotti était présent au spectacle alors qu’un des humoristes était en train de le singer ! Spectacle inimaginable pour un petit dictateur comme Ben Ali. Il est trop lugubre pour faire la fête.

O.K. : Dernier mot pour les lecteurs de TUNeZINE ?

M.G: Don’t let me be misunderstood!

(Interview réalisée au Café de Tunis le 2 octobre 2001)