FIEVRE ELECTORALE A TUNIS


 


Correspondance spéciale de Tunis


 

Lorsque le taxi me dépose au milieu de la Place Jeanne d’Arc aux alentours de quatre heures de l’après midi, je mets quelques minutes pour réaliser ce qui est en train de se passer devant mes propres yeux. Un meeting improvisé se tient dans le petit jardin public devant l’ambassade tchèque. Un orateur juché sur l’un des bancs publics est en train de haranguer une foule de plus en plus dense de curieux. Le thème de son discours était, il fallait s’y attendre, le referendum populaire du 26 mai. Il appartient au « front du refus » et il essaye de convaincre son auditoire de voter NON à l’amendement de la Constitution.

 

Débarquant directement de la paisible ville de Mahdia, je ne me suis jamais attendu à voir Tunis aussi animé et agité par la fièvre constitutionnelle. La scène de la Place Jeanne d’Arc n’est qu’une petite goutte de ce gigantesque océan électoral dans lequel nage notre glorieuse capitale. Le parc du Belvédère m’offre un spectacle grandiose. Presque à chaque coin de notre Hyde Park se tient une réunion spontanée. Des tribuns, juchés sur des tabourets ou des troncs d’arbre sont en train de haranguer les petits groupes de curieux qui s’étaient formés autour d’eux. Les orateurs partisans du OUI sont aussi nombreux que ceux du NON et leurs discours improvisés donnent lieu à des discussions on ne peut plus animées.

 

Tunis vibrait carrément au rythme du carnaval pré-électoral. Presque à chaque coin de rue de la capitale, des militants du RCD et de l’opposition distribuent aux passants des manifestes et des contre-manifestes. Dans les grandes stations de bus et de métro des militants des deux camps offrent des T-shirts gratuits portant des slogans anti- ou pro-Ben Ali, selon la tendance politique des ces militants. L’avenue Habib Bourguiba est l’épicentre du tremblement de terre référendaire qui fait bouger toute la ville. Des dizaines de stands aux couleurs des partis de l’opposition et du parti au pouvoir étaient alignés le long de cette artère-symbole de Tunis. Les représentants des partis utilisaient des mégaphones pour se faire entendre au milieu des dizaines de milliers de Tunisois venus prendre leur bain de foule pré-électoral.

 

Une banderole gigantesque surplombe le stand de kaws el karama : BEN ALI 15 ANS BASTA ! Le stand du PCOT (parti communiste ouvrier tunisien), quant a lui, distribue aux passants un brûlot signé Hamma Hammami portant le titre provocant : BEN ALI OUT ! A quelques mètres du stand « rouge », le RCD a dressé une tente mauve dont l’entrée est décorée par une banderole démesurée : BEN ALI POUR L’ETERNITE.

 

J’entends des cris de manifestants qui viennent de loin, accompagnés de chants et de musique. Je cours pour rejoindre la manifestation qui rassemble des dizaines de milliers de participants. L’avenue de la Liberté est pleine à craquer. Des vagues humaines successives inondent l’avenue fermée à la circulation automobile. La foule scande à l’unisson un slogan improvisé: LAA LAA WA ALFOU LAA ( NON, NON ET MILLE NON). Je vois des dizaines de portraits de Ben Ali en tenue rayée de prisonnier, d’autres montrant un Zine coiffé d’un sombrero mexicain avec l’inscription : ADIOS GENERAL ! Des étudiants de la faculté des lettres chantent en espagnol : EL PUEBLO UNIDIO JAMAS SERA VENCIDO (le peuple uni ne sera jamais vaincu). A la tête du cortège une camionnette diffuse des chants révolutionnaires de cheikh Imam et de Marcel Khalifa.

 

Quelques centaines de mètres plus loin se tient le grand rassemblement du RCD à l’avenue de Carthage. Des milliers de béni-oui-oui répètent OUI OUI à l‘infini. Une voiture de couleur mauve diffuse le grand hit  de la campagne pro-benalienne «  ya laymi azzine ma nosborchi ». Sept photos géantes de Ben Ali regardent les RCDdistes des quatre coins de l’avenue. Des militants en transe chantent à plein gosier : « Ben Ai il’al abad, Ben Ali me kifou had »

 

Les deux flots humains qui sillonnent la capitale, comparables à deux fleuves géants qui suivent des cours différents, coulent avec fluidité mais ne se heurtent pas. Les services d’ordre des deux camps, ceux du OUI et ceux du NON, sont impeccables. Pas le moindre débordement. La police se contente d’observer de loin les participants à ce grand carnaval printanier. Un tableau lumineux placé au milieu de l’Avenue Bourguiba indique en permanence les derniers résultats des sondages d’opinion gouvernorat par gouvernorat. Les cafés, les bars, les restaurants et même les hammams sont le théâtre de discussions politiques interminables et passionnées. La radio nationale consacre les deux tiers de ses programmes à des confrontations en direct entre les tenants du OUI et ceux du NON. Chaque soir la télé diffuse une série des sketches électoraux, financée par l’opposition, qui porte le titre : « kilmet laa me tjib blaa ». Des millions de téléspectateurs attendent impatiemment un débat en direct qui opposera le président sortant Ben Ali au chef de l’opposition Moncef Marzouki.

 

A mesure que le jour J approche, la fièvre monte à Tunis et il suffit d’un oui ou d’un non pour que les résultats des sondages changent dans une direction ou l‘autre. Certains observateurs n’écartent pas un scénario comparable à celui de la dernière élection présidentielle américaine où quelques centaines de voix peuvent détermine le résultat du scrutin.

 

D’après les journaux d’aujourd’hui, si la révision de la constitution est refusée par le peuple, le général Ben Ali annoncera son départ dès le 27 mai. Qui sera, dans ce cas, le nouveau locataire de Carthage ? Certainement, c’est le peuple qui en décidera.