FINERAIL YAPPA !

« Le général Flikomann Zabatta, dictateur de la Crétinésie depuis le coup d’Etat du 11 juillet 1987, est décédé aujourd’hui suite à une longue maladie. Sa mort, attendue depuis des mois, a donné lieu à des déchaînements de foule que ni la police, ni la gendarmerie ni même l’armée n’ont été capables de contenir. La disparition de ce petit dictateur,  qui a gouverné son pays d’une main de fer durant deux longs septennats, a déclenché des vagues de violence inédites dans ce paradis touristique du Pacifique. On rapporte même des scènes d’anthropophagie, une pratique disparue de cette île depuis plus de deux siècles. »

C’est après avoir lu cette dépêche de l’agence Beurenesia News que j’ai décidé de faire ma valise et prendre le premier avion à destination de Cétinus, la capitale de la Crétinésie. Cette «république palmière» est une petite île qui fait partie de la Beurinésie, un archipel du Pacifique sud, divisé en une vingtaine d’Etats indépendants, théoriquement «frères», mais presque toujours en conflit. Pourtant, ces îles partagent  la même culture et parlent des dialectes issus, presque tous, du beurinésien, leur langue officielle commune.
 
La Crétinésie, cette petite île de rêve où débarquent chaque jour des milliers de touristes et embarquent chaque nuit des centaines de clandestins à destination de l’eldorado voisin, l’Australie, vit de tourisme, de pêche et surtout de l’exportation de noix de coco.

Pour meubler les 13 heures de vol et les trois heures d’escale, j’ai acheté, avant de prendre l’avion, quelques livres et téléchargé quelques articles de presse sur la Crétinésie et son lugubre dictateur. D’après un article du quotidien Die Welt, publié à l’occasion de l’énième réélection du despote avec un taux qui frise les 100%, «Le président crétinésien ne dépare pas dans un monde beurinésien où prospèrent les autocrates. Son pouvoir est sans partage et l’opposition ressemble à un moulin condamné à ne brasser que du vent ».  Cet ancien élève de l’école de la CIA «au physique de déménageur… reste un inconnu, un personnage lisse. Il est à la fois omniprésent et absent. » Maintenant que l’ «absent » a disparu, le mystère reste entier.

Le général Zabatta s’est d’abord distingué comme l’impitoyable chef des «concons matoutes », les terribles milices de l’ancien chef de l’île, Habmann Brugabatta. Le «Grand Libérateur » Brugabatta était un despote plus ou moins éclairé, formé dans les meilleures écoles britanniques. Il gouverna la Crétinésie pendant trente ans sans partage. Mais le vieux chef, usé physiquement et politiquement, fut évincé par le pire «concon matoute » que la Crétinésie ait jamais enfanté, l’énigmatique général Zabatta.

Quelques années seulement après son accession au pouvoir, ce grand spécialiste de la répression  multiplia le nombre des «concons matoutes » par quatre et enveloppa la petite île dans une toile invisible faite d’ «écouteurs »,  délateurs, indicateurs et autres informateurs. Il mena une guerre sans merci contre le mouvement fondamentaliste chrétien «Rinascimotta » (Renaissance), fit torturer, parfois jusqu’à la mort, et emprisonner des milliers parmi les membres de ce parti politique interdit.

 Peu après son coup d’Etat, Zabatta divorça de sa première femme, la fille du général Kuffotta, celui qui propulsa la carrière de son gendre et accéléra son irrésistible ascension. Le «Concon Matoute » Suprême, qui n’avait eu que des filles de sa première femme, était obsédé par l’idée d’avoir un héritier mâle.  Il épousa son ancienne maîtresse, Marie-Lila Tripoletta, une artiste esthéticienne, issue d’une famille pauvre d’un quartier populaire de Crétinus. 

En quelques années seulement, Marie-Lila devint l’une des femmes les plus riches et les plus influentes de Crétinésie. Sa mère, ses frères et sœurs, neveux et nièces, bref toute la famille Tripoletta, devinrent les hommes et les femmes d’affaires les plus prospères de l’île, leurs limousines se multiplièrent à la vitesse de reproduction des cellules cancéreuses et leurs palais poussèrent comme des champignons. Un exemple parmi d’autres, son frère Belharassius Tripoletta devint tellement riche qu’il fonda sa propre compagnie aérienne, Carraquenotta Airlines, qui finit par phagocyter  la compagnie nationale Cretinesia Airlines.

Mais le général Flikomann Zabatta n’oublia pas pour autant sa propre famille, au sens le plus large du mot «famille ». Son frère Menacius Zabatta était, avant sa mort tragique et mystérieuse, le «capo » d’une blanchisserie d’argent sale. Au début des années 1990, un tribunal new-zélandais le condamna, pour trafic de drogue, à 10 ans de prison ferme par contumace. Sa sœur Nimonetta se spécialisa dans l’importation illégale de marchandises et la distribution en gros des produits d’épicerie. Sa fille Syrinotta était la «reine d’Internet » et son gendre Salimus Tchibubetta, le chouchou du général Zabatta, le «roi du foot ». 

Lorsque l’avion atterrit finalement à Crétinus, j’eus une soudaine crise de mélancolie. Mon sixième sens me dit que quelque chose de malsain était en train de se passer dans cette petite île perdue au sud du Pacifique, qui venait de perdre son président. Pourtant, l’atmosphère à l’intérieur de l’aéroport était à la joie. Les policiers et les douaniers, qui m’avaient accueilli auparavant avec des visages de croque-morts, étaient tous sans exception en liesse, comme si la Crétinésie venaient de gagner la coupe du monde de football.

Lorsque le fonctionnaire de la police des frontières me demanda la raison de ma visite, je lui dis la vérité: j’étais là pour écrire un reportage destiné au journal BEUReZINE, sur les funérailles du général Zabatta. Ce qu’il me dit ensuite en crétinésien me donna des frissons : « finerail yappa, ta’ché mangé’me » ( Pas de funérailles, j’aime manger ta chaire !). Je ne savais pas en ce moment précis qu’il était en train de citer une chanson qui fit tabac en Crétinésie. Elle fut lancée pendant la longue et terrible agonie du dictateur honni par un groupe rock, sorti de nulle part, qui porte le nom «Uled Zabattallah ». La chanson macabre dont les premières paroles sont «Zabatta diavol’mé  ta’ché mangé’mé» (Zabatta diable bien-aimé, j’aime manger ta chaire !) fut vilipendée dans les églises par les pasteurs du haut de leur chaire et interdite par les autorités locales.

D’après l’article précité du journal  Die Welt, «Sa photo est partout. Elle orne les rues des villes, décore les bâtiments officiels, envahit les échoppes. » Mais je n’en vis aucune, ni à l’intérieur de l’aéroport, ni dans le taxi qui me conduit à mon hôtel, ni dans les rues de la capitale. Le chauffeur de taxi m’expliqua tout. Dès que la mort du dictateur fut annoncée, les habitants, animés par une haine qu’ils durent dissimuler pendant des années, se mirent à arracher ses photos et à les brûler en pleine rue. On alla jusqu’à organiser la nuit des cérémonies de «crémation » des portraits de Zabatta avec des flammes gigantesques qui pointaient vers le ciel.  Il me dit que ceux qui arboraient sa photo risquaient d’être lynchés par une foule hystérique qui devenait chaque jour encore plus incontrôlable. C’est pourquoi il se débarrassa très vite des photos du «diable », qui ornaient sa voiture.

L’Avenue Habmann Brugabatta, la principale artère de Crétinus, était pleine à craquer de Crétinésiens en transe. Les roulements de tambours, tam-tam, bandirotta, darbikotta  (instruments locaux),  me donnèrent la chair de poule. Cette joie funèbre me causa un malaise indescriptible. J’avais carrément la nausée. Pour première fois de ma vie, je voyais des gens fêter la mort de quelqu’un. Pourtant, les îles de Sirinésie, de Merkonésie et de Khordinésie, bien que gouvernées par des autocrates aussi cruels que le général Zabatta, n’avaient pas manqué de respect devant leur roi (ou président) disparu. 

En attente des funérailles, la dépouille mortelle du dictateur fut gardée dans un lieu ultra-secret, car à l’annonce de la mort du général, des dizaines de milliers de Crétinésois avaient envahi le palais présidentiel  et voulaient s’emparer du corps pour le déchiqueter. Certains lunatiques voulaient goûter à la chair du «diable ». Incroyable renversement de l’histoire ! Il y a deux siècles, c’était un roi fou de Crétinésie, Murelatta III, qui mangeait la chair de ses opposants. Maintenant c’était les opposants fanatiques qui étaient saisi par une nouvelle forme de folie : la «régiphagie ».

L’Eglise crétinésienne était choquée par ces comportements païens et ne cessait d’appeler les citoyens au calme et au respect des morts quels qu’ils soient. Mais ses appels trouvèrent peu d’échos auprès d’une population saisie par un accès de vengeance dont les excès dépassèrent les limites de l’imaginable. 

Ne fût-ce la bienveillance des autorités australiennes, la famille Tripoletta aurait été décimée jusqu’à son plus jeune représentant. Un pont aérien établi entre Crétinus et Perth sauva les familles Zabatta, Tripoletta et Tchibubetta d’un «nettoyage ethnique » plus que certain.  Mais leurs palais n’échappèrent pas au pillage systématique.

Finalement, les funérailles du général Zabatta n’eurent pas lieu. On l’enterra la nuit, dans le secret le plus total, dans un cimetière de sa ville natale, Hamtchoukotta. Une imposante muraille avec barbelés électrifiés fut construite à la hâte autour du cimetière. La tombe est maintenant gardée jour et nuit par des blindés de la Garde Nationale de Crétinésie.

Cruelle histoire ! Le général Zabatta, qui vivait entouré d’une infinité de cordons sécuritaires, porté au pouvoir par ces même blindés qui l’accompagnent maintenant outre-tombe, ne connaîtra jamais la vie d’un mort libre.