LE BONHEUR D’ETRE TUNISIEN (1)


 

Quelques jours seulement après l’étourdissante et écrasante victoire du OUI à la fin du carnaval électoral du 26 mai 2002, les Tunisiens ont été éclaboussés par une vague libertaire qui déferlait sur tout le pays. C’est surtout dans le domaine des droits humains que le changement est frappant. Les exemples de ce grand bond en avant ne manquent pas.

 

Le soir du 4 juin 2002, Zouhair Yahyaoui alias ettounsi est arrêté par la police politique et conduit au siège de la DST. Les braves fonctionnaires qui veillent à la sécurité de notre Etat jour et nuit (surtout la nuit), imprégnés par l’esprit du 26 mai, posent poliment et avec une extrême gentillesse la question suivante à leur hôte : « Quel genre de torture préférez-vous ? Poulet rôti ? Bain ? Falqa ? ». C’est une véritable révolution ! Ettounsi l’a senti dans sa peau, cette onde libertaire électrisante. A cette date l’amendement de la Constitution n’est pas encore entré en vigueur, mais les policiers, plus impatients que la LTDH, ont hâte de nous faire entrer d’un seul coup dans la république de demain. Rappelons aux « éternels mécontents » qu’avant le 26 mai 2002, les SS commençaient à cogner avant même de procéder à l’interrogatoire et choisissaient eux-même la méthode de torture. Cette torture à la carte, unique dans le monde, est une fierté nationale. J’invite les officiers des SS frères libyens, syriens et irakiens, ceux qui vivent encore dans les ténèbres de la République d’hier à effectuer des stages chez nous. Des stages qui auraient pour thème «  pour une torture plus humaine ».

 

Pendant sa longue grève de la faim pendant l’été 2002, Radhia Nasraoui a accroché une banderole annonçant et expliquant les motifs de son mouvement de protestation. La police politique, fermement attachée à la légalité et au principe de l’inviolabilité du domicile, a pris la peine de louer à ses propres frais une échelle mobile de la municipalité de Tunis. Un policier politique, poussé par les vents de la liberté du 26 mai, a enlevé, avec la délicatesse et l’habileté d’un chirurgien des nerfs, la dangereuse littérature révolutionnaire exposée au balcon. Si tous les policiers du monde étaient aussi civilisés que les nôtres !

 

Le 13 décembre 2002, des policiers en civil « corrigent » Lassaad Jouhri en plein jour, dans un climat de transparence totale. Dès que leur mission est accomplie, des agents de la Protection Civile transportent le « corrigé » à l’hôpital. Y-a-il un exemple plus émouvant de la coordination à caractère humanitaire entre les différents services du Ministère de l’Intérieur ? Peut-on encore parler du « régime policier aveugle » ?. Les traces indélébiles du 26 mai sont là. C’est un véritable coup de fouet au développement démocratique et humanitaire du pays.

 

Si ces deux exemples ne vous ont pas encore convaincus, alors en voici un autre. Lorsque, il y a quelques mois, les policiers politiques ont arrêté et interrogé pendant quelques heures le peintre Sadri Khiari, gréviste de la faim, ils lui ont dit dès le début de l’entretien amical : « Vous êtes un intellectuel, on ne va pas vous frapper. » Avant le grand chambardement constitutionnel du 26 mai la police frappait à l’aveuglette et ne faisait aucune distinction entre intello, semi-intello et zéro-intello. C’est déjà un indéniable acquis et un grand pas en avant. Je voudrais que mes concitoyens zéro-intello soient compréhensifs et surtout patients. Leur tour viendra un jour, peut-être avec l’avènement de la république d’après-demain. Certains brillants théoriciens, comme le sage Philippe Seguin, disent que la démocratie à forte dose peut tuer le malade. Cette amère théorie, nos flics l’ont avalée d’un seul trait. Ils ont commencé à diminuer les gifles, les coups et les bastonnades à petites doses. Cesser les coups d’un seul coup pourrait être fatal pour la santé physique et mentale de notre peuple. Certains diront que les citoyens de faible constitution risquent de succomber au moindre coup. Certes, c’est regrettable mais le progrès a un coût. On ne peut faire une omelette sans casser des os !

 

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1- Touts les droits du titre sont réservés à Jean Ziegler !

 

Le Bonheur d’être Suisse Jean Ziegler Seuil ; 1994 ; Points Actuels