Le Président Zine el-Abidine Ben Ali, est "l’un des pires 10 ennemis de la presse," selon le Committee to Protect Journalists, basé à New York


Revue de Presse mondiale en ligne:

Liberté d’expression


Tunisie: ‘Sept versions de la Pravda

 

Roland Lank
Tunis, Tunisie
18 février, 2003


La Tunisie fut le premier pays islamique à avoir une constitution et le troisième après la Turquie et l’Egypte à promouvoir une presse indépendante. Mais malgré ces réalisations, la liberté de presse en Tunisie est pratiquement inexistante aujourd’hui. Alors que l’économie a fait des progrès impressionnants depuis l’arrivée au pouvoir du président Zine el-Abidine Ben Ali en 1987, lui donnant une place à part parmi ses partenaires arabes, les libertés politiques ont connu une nette détérioration.

Ce pays, qui compte 10 millions d’habitants, a deux chaînes de télévision hertzienne (Tunis 7, l’unique chaîne tunisienne captée par satellite, et Canal 21), sept stations radio, et une multitude de journaux quotidiens, hebdomadaires et mensuels en arabe et en français. L’Etat a le monopole de toutes les chaînes de télé et de radio, et possède avec le parti au pouvoir (RCD) quelques grands quotidiens de la place, tels que le quotidien en langue française La Presse, et aussi le journaux Al-Sahafa, Al-Hurriya, et Le Renouveau.

Les plus importants quotidiens en langue arabe Al-Sabah et Al-Shurouq sont tous les deux des propriétés privées, mais elles ne se hasardent guère à critiquer le gouvernement à propos de sujets sérieux de politique générale. Les journaux des partis de l’opposition alliée au pouvoir, ont disparu faute de lecteurs, laissant le champ libre pour deux journaux qui sont réellement opposés au régime: l’organe du mouvement Attajdid Al-Tariq al-Jadid (La Nouvelle Voie, mensuel) et l’hebdo du Parti Démocrate Progressiste Al-Mawkif ( Position ou Point de vue).

Depuis le début de 2001, Al-Mawkif est paru de façon sporadique à cause la pression exercée par l’Etat (y compris la privation d’annonces des ministères et des organismes publics) surtout après avoir publié des articles qui expliquent les pratiques de corruption et critiquent la politique du gouvernement en matière de démocratie et de médias. "Aujourd’hui vous ne pouvez pas publier un hebdomadaire d’informations générales, car le Pouvoir vous met des bâtons dans les roues," dit un éminent journaliste de l’opposition travaillant dans ce journal, dont les Tunisiens ordinaires n’ont même pas entendu parler.

Les "zones rouges" décrétées par le gouvernement sont la corruption et les droits humains. Ceci inclut aussi les discussions à propos des mouvements islamistes interdits, dont l’influence est difficile à évaluer à cause de la répression de leurs activités par le régime durant les années 1990. Selon ce journaliste de l’opposition, "Le pouvoir craint que si la porte de la critique de la corruption soit ouverte, elle s’ouvrira de plus en plus et à la fin il ne sera plus capable de la contrôler." Le magazine Réalités s’est trouvé dans une mauvaise posture après avoir publié en décembre 2002 un article sur les conditions des prisons et a été obligé de licencier le journaliste qui avait effectué l’enquête. Aucun journal ne s’est opposé en 2002 aux amendements constitutionnels qui permettent au président de rester au pouvoir pendant un nombre illimité de mandats. Des élections présidentielles sont prévues en 2004.

En conséquence, il y a deux styles de journalisme en Tunisie: des reportages quotidiens sans saveur sur les activités gouvernementales et un flot d’articles de faits divers, dans le style des tabloïds, rapportant des crimes et des infos du monde du spectacle et des stars.

En voici des exemples récents: La couverture de l’hebdomadaire Al-Annouar du 7 février comporte deux reportages de football, un article sur l’Irak, un article sur les vols de voitures, un autre sur un présentateur de télé israélien accusé d’harcèlement sexuel de ses invitées sur le plateau et enfin un autre article sur la jeunesse perdue dans des fumoirs de hasch. Akhbar al-Jumhouriya du 6 février montre une actrice tunisienne en tenue légère pour illustrer un article sur le cinéma, publie deux articles, le premier sur une étudiante agressée par son copain jaloux et le deuxième sur un homme qui a été "séduit" par une femme pour conclure avec elle un mariage illégal (urfi).

Cependant, ce numéro d’Akhbar al-Jumhouriya, fait peu de commentaires sur les récentes inondations dans le nord du pays, un événement presque passé sous silence par la télé tunisienne, alors que des médias étrangers ont rapporté la mort de quelques personnes, victimes des inondations. "Alors que les sinistrés ont loué les efforts déployés par la police, les autorités municipales, l’armée et les ministères dans la gestion de cette crise humanitaire, ils ont toutefois montré leur grogne face à une télévision qui a brillé par son absence dans le reportage des événements et la mise en garde de la population des risques engendrés par la situation des vallées et le niveau des eaux. Même les bulletins météos n’ont rien signalé, au contraire de ce qui se passe dans les télés étrangères," commente le journal sans évoquer des cas de décès.

"Les plus importants journaux tunisiens sont sept versions de la Pravda— ils sont identiques. La Tunisie, la Corée du Nord et la Libye sont les seuls pays à entretenir encore des médias de type stalinien," dit un journaliste de l’opposition. "Les lecteurs tunisiens sont entourés par un cordon "de protection"."

Les exceptions sont rares. Des informations économiques sont publiées par les hebdomadaires L’Economiste Maghrébin et Jeune Afrique L’Intelligent, basé à Paris, et le quotidien londonien Al-Quds al-Arabi, dans les cas où ce journal n’est pas interdit de vente ou saisi. Le plus important quotidien panarabe Al-Hayat, basé lui aussi à Londres, a été interdit de vente en Tunisie pendant plus de deux ans, comme l’ont été également les journaux Le Monde et Libération, à cause de leurs articles critiques du Pouvoir tunisien. Rien d’étonnant, si la loi interdit encore au journaux tunisiens de s’associer avec les journaux mondiaux les plus connus, alors que cette politique de partenariat fait rage au Liban et au Maroc.

Ainsi, même les journaux les plus vendus ont un tirage modeste: Al-Shurouq vent 45 000 exemplaires par jour, La Presse à peu près 30,000. Les éditeurs de journaux se plaignent de l’étroitesse du marché et l’Etat, avec son obsession de tout contrôler, ne fait que compliquer les choses. Les règlements d’obtention d’une autorisation de publier sont draconiens et la pratique gouvernementale de placer quotidiennement une douzaine d’annonces publiques est une forme de subvention qui affecte ce secteur. La majorité des journaux sont très dépendants des annonces que leur offre le gouvernement, exerçant ainsi une pression sur le contenu des articles publiés. Les autorités tunisiennes peuvent intervenir aussi dans les services postaux pour saisir des journaux qui publient des articles qu’elles jugent biaisés. Enfin, le gouvernement achète des périodiques de l’étranger et les vend à la presse tunisienne à des prix modérés, ce qui constitue un autre mécanisme de contrôle qui pourrait être utilisé, le cas échéant, comme moyen de pression.

La politique d’arabisation adoptée depuis 1987 par le régime de Ben Ali pour renverser la tendance de la domination du français dans la vie publique—un résidu de l’époque coloniale—a réussi à créer une classe moyenne et une basse classe moyenne pour lesquelles l’arabe constitue la langue d’éducation primordiale. Par conséquent, la part de marché de la presse francophone est en baisse continue et les observateurs estiment que dans dix ans il n’y aura plus guère de publications en français. Auparavant, les Tunisiens dont la langue maternelle est le dialecte tunisien dérivé de l’arabe, trouvait plus facile d’exprimer en français tous les sujets de conversation qui allaient au-delà de la vie de tous les jours.

"Je ne pense pas que les publications en français ont un futur. Dans dix ans, l’arabe dominera," dit Hedi Mechri, rédacteur en chef de L’Economiste Maghrébin. "Nous sommes à la croisée de chemins. Mon éducation était en totalité en français au primaire et au secondaire et l’arabe était marginalisé. Maintenant il y a un renversement de rôles." Les efforts de l’Etat de réduire le français à sa portion congrue ont été aussi le reflet du mécontentement officiel face aux critiques exprimées par les médias français: La nouvelle vague de zèle en faveur de l’arabisation de plusieurs secteurs de la vie publique a coïncidé avec des périodes de tension avec la France. D’autre part, l’anglais est en train de progresser à petits pas: Les suppléments de L’Economiste en anglais ont eu beaucoup de succès durant les dernières années, mais il n’existe encore aucune importante publication en langue anglaise.

Démontrant l’extrême sensibilité du régime face aux critiques extérieures—qui pourrait, selon lui, nuire au mini-miracle économique du pays durant la dernière décennie—Ben Ali a déclaré en juillet 2001 durant une réunion du parti au pouvoir, le RCD, que les opinions divergentes étaient les bienvenues, mais que ceux qui critiquaient le pays dans les médias étrangers étaient des "traîtres" qui seraient confrontés à la rigueur des lois nationales.

La télévision n’est guère plus libre. C’est une télé d’Etat gérée selon les règles des années 1970, aussi bien dans son style que dans son contenu. C’est pourquoi les Tunisiens se réfugient dans la multitude de chaînes arabes et européennes disponibles par satellite. Alors que la télévision d’Etat avait attiré 80% des téléspectateurs en 1999, les chiffres montrent qu’en 2002 et 2003 le pourcentage n’a pas dépassé les 50%, augmentant seulement pendant le Ramadan, le mois sacré durant lequel la télé diffuse des séries tunisiennes et arabes "spécial ramadan" dans le but d’attirer les téléspectateurs. La pression sur la télé pour qu’elle change de comportement provient du syndicat des publicitaires tunisiens, qui avait réussi après des années de démarches auprès des autorités à obtenir de larges espaces publicitaires en 1999. Mais comme l’explique un expert en publicité: "Ils sont tous des fonctionnaires et ne donnent aucune importance à ce que les gens veulent réellement." Seulement 3% de la population regarde Canal 21, une chaîne qui diffuse les programmes "indésirables" de Tunis 7. Des figures de l’opposition disent que le gouvernement augmente son budget des programmes de divertissements aux dépens des programmes politiques et culturels dans le but prémédité de détourner les regards des Tunisiens des thèmes sérieux de vie publique qui pourraient menacer le statu quo politique.

La télé d’Etat a des difficultés même au niveau des programmes de divertissement. Les chiffres officiels montrent que la chaîne égyptienne est en somme la chaîne qui détient le deuxième rang en popularité en Tunisie, alors que les chaînes Al-Jazeera, basée à Qatar, et Télé-Dubai attirent les téléspectateurs qui s’intéressent aux infos. Deux chaînes satellitaires basées à Londres, dirigées par des dissidents Tunisiens, Al-Mustaqilla (l’Indépendante) et Zeitouna (c’est le nom de la plus importante mosquée de Tunis, qui était aussi une importante école de théologie en Afrique du Nord), ont ouvert en 2001 des débats houleux sur les droits humains en Tunisie, mais elles sont maintenant en train diffuser des spots pub sur le tourisme tunisien. C’est pourquoi les Tunisiens ordinaires pensent que le régime tunisien a conclu un deal avec les propriétaires des deux chaînes. Il est difficile d‘évaluer la part de marché de ces deux chaînes.

Le gouvernement déclare qu’il est en train de promouvoir la liberté de presse dans la mesure du possible. En avril 2001, le parlement a adopté une série d’amendements du Code de la Presse, abrogeant certaines de ses clauses les plus répressives. Au cours d’une interview accordée à des journalistes d’Al-Sabah et Al-Shurouq, Ben Ali déclare, "Je vous le dis encore une fois de la façon la plus claire’: Ecrivez sur n’importe lequel des sujets que vous préférez… Il n’y a pas de tabous, excepté ceux interdits par la loi et la déontologie de la presse." Mais les autorités disent qu’elles doivent défendre l’honneur des personnalités publiques face à des infos biaisées et sensationnalistes dans un milieu médiatiquement sous-développé, et empêcher les médias de dépasser les limites des bonnes mœurs.

Ces positions ont produit un certain nombre d’incidents peu élogieux pour le régime, des incidents documentés par les organismes internationaux de surveillance de la liberté de presse et par le Département d’Etat des USA. Pendant la période de mauvaises relations entre le régime tunisien et la France en 2000-2001, certains journalistes et militants des droits civiques se sont plaints de harcèlements suite à l’expression d’opinions critiques dans les médias locaux et étrangers. Parmi ces incidents on peut noter celui de la journaliste Fethia el-Beji, qui a été licenciée d’Al-Sabah suite à des articles sur les livres de Taoufik Ben Brik, un dissident notoire qui publie en France. Le frère de Ben Brik, le militant des droits civiques Jalel Zoghlami, n’a pas eu l’autorisation de publier son journal Qaws al-Karama (Arche de la Dignité). La journaliste Sihem Bensedrine s’est réfugiée dans Internet pour publier son journal Kalima (Parole), auquel certains Tunisiens peuvent avoir accès malgré la censure de l’unique fournisseur d’internet en Tunisie, l’ATI.

 

En 1998, le Committee for the Protection of Journalists (CPJ), basé à New York, a placé le président Ben Ali parmi les "10 pires ennemis de la presse dans le monde". En 1997 l’Association tunisienne des Directeurs de Journaux a été exclue de l’Association Mondiale des Journaux, à cause de sa passivité dans la défense de la liberté de presse, selon cette organisation.


Ce pays a récemment gagné en célébrité à cause de son contrôle d’Internet. Zouhair Yahyaoui, un Tunisien de 35 ans, a été condamné à deux ans de prison en 2002 pour avoir critiqué le gouvernement dans son site
TUNeZINE et fait des commentaires sur le référendum de mai 2002, durant lequel 99.52% des électeurs ont approuvé les amendements constitutionnels permettant à Ben Ali de postuler pour un quatrième mandat présidentiel. "Son incarcération démontre le mépris des autorités tunisiennes à l’égard des médias qui font des reportages critiques," a déclaré le CPJ dans un communiqué du 10 février. Les journaux de l’opposition, Bensedrine, et d’autres figures de la dissidence ont organisé des réunions de soutien à Yahyaoui, mais peu nombreux sont ceux qui y étaient présents et encore moins nombreux sont ceux qui ont été informés par une presse qui sait fermer la gueule.

Apparemment, pour le moment les Tunisiens ont des soucis plus urgents que ceux de libérer leurs médias. Certains diplomates européens disent, de façon confidentielle, que les limites dans lesquelles travaillent les médias sont "acceptables" pour la majorité des citoyens dans un pays qui a su réaliser des progrès économiques impressionnants. Mais les représentants de l’opposition considèrent cette situation comme dangereuse, et disent que l’explosion de la synagogue de Djerba en 2002, probablement un attentat d’Al-Qaïda, démontre ces dangers. "Tous les amis de la Tunisie disent que l’explosion de Djerba était une sonnette d’alarme, que s’il n’y a aucune initiative pour permettre la libre expression, le terrorisme surgira comme c’est le cas ailleurs," dit un journaliste de l’opposition. "Depuis la guerre du Golfe, il n’y a eu aucun développement politique, médiatique ou démocratique en Tunisie."

 

(traduit de l’anglais par Omar Khayyâm)