Le premier des droits de l’homme
Le premier des droits de l’homme est servi, Monsieur le Président !
« Il ne manque plus que changer le nom géographique de la Tunisie pour qu’elle devienne Droit-de-l’Hommie ! ». Tels sont les propos d’un militant tunisien des Droits de l’Homme qui se sent « concurrencé » par le droit-de-l’hommiste Numéro Un d’Afrique et du Monde arabe. En effet, de mémoire d’homme jamais chef d’Etat n’a été aussi obsédé par la question des droits de l’homme que le président tunisien Ben Ali. Depuis son accession au pouvoir en novembre 1987, le président tunisien n’a cessé de considérer les droits de l’homme comme son affaire personnelle. On ne compte plus le nombre des mesures qu’il a prises, au fil des années, en faveur de cette cause sacrée. Une station de métro a été rebaptisée station 10 décembre 1948 - date de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme - un monument a été érigé à la gloire des Droits de l’Homme et un portefeuille des Droits de l’Homme a été crée au sein du gouvernement.
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Le plus inquiétant dans cette histoire d’amour entre Ben Ali et les Droits de l’Homme c’est qu’à mesure que le temps passe, son obsession droit-de-l’hommienne ne cesse de s’aggraver. Elle s’est transformée en une véritable manie qui laisse perplexes les médecins et guérisseurs de la Présidence. Le médecin personnel de Ben Ali, le docteur Mohamed Gueddiche, a diagnostiqué le mal dont souffre l’actuel locataire du Palais de Carthage : Droit-de-l’Hommite. Une maladie bizarroïde qui atteint son paroxysme le 10 décembre de chaque année. Le docteur Gueddiche raconte que le président se réveille parfois au cœur de la nuit, tout en sueur, et commence à crier comme un fou : « Droits de l’Homme ! Droits de l’Homme ! ». Pour soulager ces fréquentes crises de droit-de-l’hommite aiguë, le toubib du président a dû lui prescrire de fortes doses d’ADH (Anti-Droits-de-l’Hommyl), un médicament spécialement préparé par la Pharmacie Centrale de Tunisie. Mais ce médicament n’a pas pour autant guéri le président de son étrange maladie. Le 10 décembre 2003, le président tunisien a pris des décisions qui ont littéralement foudroyé les organisations de défense des droits humains, locales et étrangères, et laissé bouche-bée les défenseurs des droits civils en Tunisie. A partir d’aujourd’hui, chaque ville, chaque village, chaque banlieue aura son avenue des Droits de l’Homme. Une banlieue de Tunis, J’bel Lahmar, a été rebaptisée Cité des Droits de l’Homme. Un avion de Tunis Air, un bateau de la CTN, un train de la SNCFT, une cimenterie et une aciérie auront le privilège de porter le glorieux nom : Droits de l’Homme. Tunis aura aussi son cimetière des Droits de l’Homme. D’un seul coup, le nombre des conseillers du président en matière des Droits de l’Homme passe de un à sept ! Chaque ministre est dorénavant tenu de nommer un conseiller pour les Droits de l’Homme. Des enseignants de Droits de l’Homme seront affectés à chaque lycée, chaque faculté et chaque institut supérieur. Les véhicules de la police et de la Garde Nationale seront tous sans exception décorés par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme dans sa version arabe. Ce texte solennel sera affiché dans chaque poste de police, chaque commissariat, chaque geôle et chaque cellule de prison. En outre, l’éclairage des caves du Ministère de l’Intérieur sera amélioré pour que cette déclaration soit visible aussi bien pour les agents de l’ordre que pour les détenus. Pour donner un coup de fouet à la fois aux Droits de l’Homme et à l’artisanat local, l’Artisan du Changement a donné l’ordre aux artisans tunisiens de graver, en lettres minuscules, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme sur chacune des matraques des forces de l’ordre ! « C’est du vrai matraquage droit-de-l’hommiste », proteste un militant assommé par l’audacieuse mesure présidentielle. D’ailleurs, la savoureuse déclaration du président français Jacques Chirac sur les droits de l’homme, lors de sa dernière visite à Tunis, a réconforté Ben Ali dans son délire droit-de-l’hommien. Depuis la visite historique du locataire de l’Elysée, lorsque Ben Ali a faim, il ne dit plus à son maître d’hôtel : « J’ai faim. Apporte-moi quelque chose à manger » mais « J’ai envie d’exercer le premier des droits de l’homme ! ». Et pour faire plaisir à son maître, le maître d’hôtel a lui aussi changé de vocabulaire : « Le premier des droits de l’homme est servi, Monsieur le Président ! ». |
| 10-12-2003 |
