FictionNovember 22, 2006 2:00 pm
Quand Zaba part à la chasse des « Lions » !
Je m’excuse auprès d’ettounsi pour le retard pris par l’enquête. C’est lui qui m’a chargé de cette mission secrète quelques jours seulement avant la triste date du 4 juin 2002. J’ai cru que ma mission était tombée à l’eau avec la spectaculaire et imprévisible arrestation de notre Tunezien-en-chef. Ettounsi n’aime pas les missions inaccomplies. Grâce à la complicité de l’un de ses fans et par le biais de l’un de ses gardiens, un court message signé E.T. [ettounsi de tunezine] m’incita à mener la mission à terme. Deux mots étaient suffisants pour tout comprendre : « لا خـيــار !» (nous n’avons pas le choix)
Quelques jours avant la farce du 26 mai, un informateur de TUNeZINE, basé au Cap Bon, réussit à localiser la conseillère la plus spéciale auprès de Zaba: El-Hajja Zohra, une voyante qui accompagna la fulgurante ascension du dictateur depuis ses débuts et qui exerça sur lui une influence égalée seulement par celle de son inséparable Ab-Ab. Ettounsi, sachant ma prédilection pour les enquêtes sur le terrain, me tendit l’hameçon. Il n’avait pas besoin de signer un ordre de mission pour que je me je me plonge dans l’affaire.
Les visites discrètes de Zaba à Beni Khiar étaient un secret de polichinelle pour les Khiariens. Chacun des ses déplacements nocturnes, effectués à partir de son palais de Hammamet, devenaient le lendemain le thème du jour dans les cafés et chez les coiffeurs de cette petite ville du Cap Bon. Pourtant la dernière visite de Zaba, effectuée en début d’avril 2002, plongea la ville dans un tel état d’agitation et de stupeur que la Police Politique, paniquée, envisagea sérieusement de couper Beni Khiar du reste du monde.
En interrogeant les Khiariens, j’entendis les histoires les plus extraordinaires et les plus abracadabrantes que l’on puisse imaginer. Chaque table de chaque café de Beni Khiar avait sa propre version de la rencontre agitée entre Zaba et la Madame Soleil du Cap Bon. Pourtant, une chose est sûre : pendant ce funeste jour d’avril, Zaba et El Hajja Zohra venaient de consommer leur « divorce » pour l’éternité.
Que s’est-il vraiment passé entre la voyante du Cap Bon et le voyou de Carthage ? Nul ne saurait le dire. Zaba rencontrait sa conseillère très spéciale toujours en tête-à-tête. Mais, je ne sais comment, l’énigmatique phrase d’el-Hajja Zohra étaient sur toutes les langues à Beni Khiar. Sur ce point tous les Khiariens sont d’accord. Cette phrase, je l’ai entendu une centaine de fois pendant mes deux jours d’enquête. El Hajja Zohra aurait dit à Ben Ali : « صدت الصيد و الصيد باش يصيدك » ] Tu a chassé un Lion et un Lion te chassera].
Malgré son intelligence très moyenne, Zaba comprit ce que el Hajja Zohra voulait dire : « Tu as chassé un natif du signe du Lion (Bourguiba) et un autre natif du Lion te chasseras ». Zaba, fou de rage et pris de panique, accusa la vénérable dame de sénilité et quitta les lieux en cognant tout ce qui se trouvait sur son chemin. Depuis cette nuit, rien ne va plus entre Beni Khiar et Carthage.
Désormais, la maison de la voyante octogénaire est encerclée par des policiers en civil qui interdisent toute visite, à part celle de ses fils et petit-fils. Les membres de la famille d’el-Hajja Zohra furent convoqués un à un au commissariat de Nabeul et sommés de garder un silence absolu sur le « grand secret d’Etat ». L’ordre du général Zaba était formel : el-Hajja Zohra vivra en résidence surveillée jusqu’au dernier jour de sa vie.
Ma rage après la condamnation d’ettounsi me donna le courage de passer outre les ordres de Zaba. Pour ne pas éveiller les soupçons des SS [ Services Spéciaux], je choisis comme base opérationnelle la ville de Maâmoura, située à 3 kilomètres de Beni Khiar. Aidé par des amis khiariens, j’effectuai un débarquement secret à Beni Khiar durant la nuit du 23 au 24 juin. Je n’avais qu’un but en tête : rencontrer el-Hajja Zohra pour en savoir plus sur sa fracassante rupture avec Zaba.
Ma descente nocturne de Beni Khiar n’avait rien à envier à celle de nos vaillants SS : je parvins à la demeure d’el-Hajja Zohra en escaladant les murs des maisons voisines et en rampant à plat-ventre sur les toits ! A l’aide d’une torche, un des petits-fils d’el-Hajja Zohra guida mon atterrissage à visibilité réduite.
Voir el-Hajja Zohra est un événement en soi. Cette voyante, presque aveugle, a une force d’attraction qui dépasse toute imagination. Son aura invisible, mais fortement perceptible, me plongea dans un état de saisissement et d’envoûtement que les mots ne saureraient décrire. A part la majuscule, je n’ai aucun moyen de décrire sa Présence.
J’avais préparé des dizaines de questions à l’intention d’el-Hajja Zohra et avant même de l‘interviewer, je commençais à me frotter les mains pour mon scoop. Hélas, la voix du Destin ne parla guère. Quelle que soit la question que je lui posai, elle répondit par cette phrase sibylline : « جفت الأقلام و طويت الصحف » [Le destin est tracé, plus rien à redire].
Depuis la phrase prémonitoire de sa voyante, Zaba se mit à la tâche pour apprendre un nouveau hobby : la chasse aux « Lions ». Il demanda aux Renseignements Généraux de lui fournir la date de naissance de tous ceux qu’il considérait comme possibles successeurs. Il élabora une base de donnée sous le signe du Lion. Il créa une équipe spéciale dont le seul but était de débusquer les Lions. Il ordonna aux SS de surveiller 24h sur 24h tous les ministres, officiers supérieurs et opposants qui avaient la malchance d’être nés sous le signe du Lion. Combien de natifs du Lion sont-ils morts dans le crash de l‘hélicoptère militaire du 30 avril mai 2002 ? Combien de Lions vont-ils être envoyés comme ambassadeurs en Amérique Latine et en Asie ? Y a-t-il des Lions déguisés sous d’autres signes ? Faut-il aussi compter les Lionnes ? La chasse aux Lions est semée d’embûches.
Zaba sait-il qu’un certain pharaon d’Egypte, suite à une prédiction de ses mages, ordonna l’assassinat de tous les bébés juifs alors qu’un petit Moïse était en train d’être élevé par sa femme sous son propre toit ?
