FictionNovember 30, 2006 11:49 am

 

Retour à l’amère patrie
Avant de rentrer en Tunisie en juillet dernier, j’ai pris toutes les précautions nécessaires avant de prononcer la fameuse formule du " Conquistador" Tarek Ibn Zied après son débarquement en Andalousie : "Derrière vous la mer, devant vous l’ennemi !".
J’ai constitué à Montréal le comité international pour la libération d’Omar Khayyâm, présidé par une grande amie de la Tunisie, Mme Lise Garon, et choisi sept avocats tunisiens pour assurer ma défense après ma future arrestation: Maîtres Samir Dilou, Samir Ben Amor, Abdelwahab Maatar, Radhia Nasraoui, Abderraouf Ayyadi, Ayachi Hammami et Saida Akremi.
Lors de mon escale à Francfort j’ai appelé un ami allemand, avocat à Munich. Je l’ai prié de communiquer la nouvelle de ma prochaine arrestation à Amnesty Allemagne. Lorsque l’avion de la Lufthansa a atterri à Tunis avec un retard d’un dixième de seconde, j’ai enlevé ma montre pour qu’elle n’entrave pas le "travail" des menottes zabatiennes.
A l’intérieur de l’aéroport Tunis-Carthage la file d’attente devant les guichets de la police des frontières était interminable. Après une attente d’à peu près une heure, le moment que j’attendais depuis ma descente d’avion est venu. Lorsque j’ai présenté mon passeport et ma fiche de débarquement à l’agente de la police des frontières, elle m’a accueilli avec une mine d’enterrement. Les battements de mon coeur se sont accélérés dès qu’elle a commencé à taper mon nom et le numéro de mon passeport.
Quelques secondes après, elle fixait l’écran comme une envoûtée. Elle me regarde intensément puis me dit: "Vous n’avez pas remis les pieds en Tunisie depuis six ans ! ". J’ai dit sans montrer la peur qui me serrait l’estomac:
- Oui, j’attendais un changement politique qui n’est jamais arrivé. Malheureusement !
- S’il vous plaît ! Pas de politique ici !
- Je peux faire de la politique en dehors de l’aéroport?
- Je n’ai pas de temps à perdre, me dit-elle en donnant de violents coups de tampon à la fiche de débarquement et au passeport qu’elle me remet d’un geste brusque.
- Je peux m’en aller?
- Oui, au suivant !
- Attendez, s’il vous plaît ! Vérifiez bien votre écran. Je m’appelle Omar Khayyâm, j’écrivais pour TUNeZINE et maintenant j’écris pour mon propre compte. Je milite pour la chute du régime de Ben Ali et des familles mafieuses qui l’entourent.
- Mon écran ne me dit rien. Vous pouvez circuler.
- Appelez votre chef, s’il vous plaît!
- Pourquoi? Qu’est-ce qu’il y a?
- Je crois qu’il y a une erreur qui s’est glissée dans votre fichier central.
Heureusement le chef n’était pas loin. Elle l’a appelé et il m’a prié de l’accompagner à son bureau.

- Quel est votre problème?
- Je m’appelle Omar Khayyâm. J’ai écrit plein de textes contre Ben Ali, j’ai participé à des manifs et des réunions contre son régime. Pourtant, Madame la policière des frontières me dit que je peux circuler librement !
Il prend mon passeport, allume son ordinateur et tape mon nom et le numéro de mon passeport puis il me dit:

- Tu n’es pas recherché
- Impossible ! Il doit s’agir d’une erreur. Pouvez-vous appeler votre chef?
Il hésite quelques secondes, puis il prend le téléphone et appelle le chef de la Direction des Frontières et des Étrangers. Ce dernier lui dit qu’il rappellera dans 15 minutes. Il voulait vérifier mon cas avec la Sûreté de l’État. Finalement, le téléphone sonne. La communication n’a pas duré plus d’une minute.
- Mon chef a vérifié avec la Sûreté de l’Etat. Ils disent que tu n’es pas recherché.
- Est-ce que je peux avoir un rendez-vous avec la Sûreté de l’Etat pour clarifier les choses?
- C’est pas mon problème. Tiens, voilà ton passeport et bon séjour !
J’étais un peu déçu mais j’avais déjà preparé un plan B: mes valises étaient pleines de livres strictement interdits en Tunisie. Après avoir récuperé mes bagages, je me suis présenté à un douanier:
- Bonjour, j’ai des choses à déclarer?
- Vous voulez déclarer quoi?
En guise de réponse j’ouvre la valise pleine à craquer de Notre Ami Ben Ali. Il prend une copie, la feuillette, puis il me dit: "Notre ami Ben Ali, c’est vieux ça ! Ça date de 1999 !" Alors, j’ouvre une autre valise contenant des livres d’Ahmed Mannai, Sadri Khiari, Olfa Lamloum, Tawfiq Ben Brik, Sihem Bensedrine et Moncef Marzouki.
- Et que pensez-vous de ça?
- Ce sont toutes de vieilles chansons, mon vieux !
- J’ai une surprise pour vous ! Ouvrez mon sac à dos, s’il vous plaît !
Le douanier ouvre le sac, puis éclate de rire en lisant le titre du livre: La force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, Béatrice Hibou. Il me dit: "Mais qui lit encore des livres en Tunisie? Et surtout en français !"
- Pas de saisie ni procès-verbal?
- Non. Vous pouvez refermer vos sacs et valises.
- Mais ces livres sont explosifs ! Avec tous ces livres je peux déclencher La Grande Révolution Démocratique Tunisienne !
- Oui, certainement. Bonne chance !
Uncategorized 2:37 am

LES INCONNUS

Cette chanson nous est maintenant plus que connue: « Des inconnus ont tiré sur le journaliste Ryadh Ben Fadhl », « Le cabinet de Madame Radhia Nasraoui a été cambriolé par des inconnus », « La voiture du militant Omar Mestiri a été volée par des inconnus », " « La fille du juge Mokhtar Yahyaoui agressée par des inconnus ». D’ailleurs, le juge lui-même n’a pas échappé aux coups de ces inconnus, connus pour leur extrême violence. Il y a une semaine ou deux, ça devient presque une routine, Abderrahmane Tlili, connu pourtant pour sa « sagesse », a été tabassé par ces fameux inconnus.

Qui sont ces inconnus et où se cachent-ils? Nul ne connaît leur vraie identité. C’est normal, puisque ce sont des inconnus! En plus, ils n’ont pas vraiment besoin de se cacher, puisque après chaque forfait, ils se noient dans la foule. La chose la plus inquiétante c’est que ces inconnus sont partout et nulle part.

En débarquant chaque fois à l’aéroport de Tunis-Carthage, je sens tout de suite leur présence. La tâche la plus difficile est de les distinguer au milieu de cette foule bigarrée faite de voyageurs, de porteurs, de personnel aéroportuaire et de dizaines de personnes qui attendent leurs visiteurs.

Dès que le taxi qui me ramène de l’aéroport traverse le centre-ville je perçois des milliers d’inconnus en train de rôder partout. Parfois, lorsque le taxi s’arrête à un feu rouge, des yeux d’inconnus transpercent les vitres du véhicule pour voir la gueule du voyageur inconnu. Il n’est pas rare qu’au moment où le taxi me dépose devant ma destination finale, des inconnus assis sur la terrasse d’un café, me dévisagent avec une insolence inconnue ailleurs.

Je n’aime pas me promener dans les rues de la capitale, car je risque de croiser des inconnus à chaque carrefour. Dès que je m’installe dans un café et sors un livre ou une revue de mon sac à dos, des inconnus jettent des regards curieux, essayant de deviner la nature de la littérature en ma possession. Comme je trouve un malin plaisir à dépiter ces inconnus, dans les lieux publics je choisis toujours des lectures dans une langue qui leur est complètement inconnue. Je reste rarement plus d’un jour ou deux à Tunis, la ville où il y a la plus forte concentration d’inconnus, car j’y risque de plonger dans la phobie: La phobie des inconnus, une maladie que j’ai frôlée plusieurs fois dans ma vie. La maladie peut facilement s’installer de façon pernicieuse. On commence à s’imaginer des inconnus dans chaque coin de rue, dans chaque rangée de cinéma, autour de chaque table de café. Ils peuvent même intervenir de façon musclée dans vos rêveries diurnes et faire une descente foudroyante dans vos rêves nocturnes, les transformant en cauchemars…

Une fois une militante très connue a photographié les inconnus qui la poursuivaient dans une voiture banalisée dont la plaque d’immatriculation s’est révélée, plus tard, inconnue du service des mines. En montrant cette photo à la police, cette dernière a déclaré que les visages lui étaient inconnus. Depuis que j’ai eu vent de cette affaire, je ne cesse de me poser la question : pourquoi, bon sang, la police n’établit-elle pas un fichier "spécial inconnus"? Au moins dans le futur, si ces inconnus commettent un nouveau forfait, on pourrait reconnaître parmi eux quelques visages connus, c’est-à-dire figurant déjà dans le fichier «spécial inconnus ».

D’ailleurs, un cadre du Ministère de l’intérieur, qui ne veut être ni identifié ni connu, a déclaré à cette militante que dans cette montagne de dossiers -des millions selon lui- qui augmente de volume chaque jour, certaines vieilles archives contenant, peut-être, des infos utiles sur ces inconnus restent encore peu connues, voire totalement inconnues. « Ils nous arrive de tomber par hasard sur des fiches d’inconnus, mais elles n’ont mené jusqu’ici que vers des personnes que personne ne connaît.» a encore dit ce fonctionnaire dont les compétences sont, pourtant, reconnus par tous au sein de son ministère.

Elle a tenté sa dernière chance avec les représentants de la justice. En la recevant dans son bureau, un substitut du procureur auprès duquel elle a déposé une plainte contre ses poursuivants inconnus, il lui a dit presque la même chose : « Vous n’êtes pas sans savoir, Madame, que ces cas de poursuites et d’agressions perpétrées par des inconnus sont maintenant très connus. Même si personne n’en parle, bien sûr. ». Cette militante, qui veut rester anonyme mais que certains lecteurs ont certainement reconnue, est sortie de ses gonds en entendant les propos du substitut. Elle a tapé fort sur son bureau et lui a crié dans le visage : « Mais qu’est-ce qui vous empêche d’arrêter ces inconnus ? ». Le substitut, lui a répondu sur un ton d’impuissance et de résignation : « Je ne peux pas, Madame, ça me dépasse. Et je ne peux même pas vous dire la raison, mais vous n’allez pas me dire qu’elle vous est inconnue ! »

Fiction 2:36 am


INTERVIEW DE
PHILIPPE SEGUIN


OK : M. Seguin, pouvez-vous expliquer aux lecteurs de TUNeZINE votre engagement en faveur de la dictature tunisienne?

P.S: Le président Ben Ali a toujours été généreux envers moi, il m’a offert un appartement à Tunis, je séjourne en Tunisie toujours aux frais de la princesse; je ne suis pas un ingrat quand même!

OK : Savez-vous qu’il y a au moins mille prisonniers politiques en Tunisie? Deux parmi eux sont morts ces derniers jours, victimes des mauvaises conditions carcérales et des humiliations du personnel pénitencier ?

P.S : La guerre civile en Algérie a fait 100 000 victimes. Vous les Tunisiens vous devez vous estimer heureux. Deux morts en deux mois ce n’est rien, c’est un chiffre politiquement acceptable. Même si les mille prisonniers politiques meurent en prison, Ben Ali restera en dessous du seuil de notre tolérance. Ben Ali n’est ni un Bokassa, ni un Idi Amin Dada. Il reste dans les normes.

OK : Vous avez déclaré que les Tunisiens ne sont pas encore mûrs pour la démocratie Maintenez-vous encore cette position ?

P.S : Oui, je suis convaincu que vous n’êtes pas encore dignes de la démocratie et de l’Etat de droit. Vous ne devez jamais vous comparer à nous les Français ou aux Occidentaux. Pour emprunter le langage de la paléontologie, je dirais que nous sommes des homo sapiens et vous êtes encore au stade des hominidés.

OK : Je suis fier d’être le premier hominidé à avoir réussi à interviewer un homo sapiens!

P.S : Dans quelques milliers d’années vous serez, peut-être, comme nous ou presque. Juste un peu de patience et tout ira bien.

OK : Que pensez-vous du massacre quotidien de dizaines de Palestiniens ?

P.S : Eux aussi ne sont pas encore prêt à rejoindre la civilisation. Un Palestinien de plus ou de moins qu’est-ce que ça change en fin d compte ? Les Israéliens sont comme nous des êtres évolués, leur vie est plus précieuse que celle des Tunisiens ou des Palestiniens. Vous devez essayer de comprendre ça.

OK : Mon petit cerveau d’Australopithèque m’empêche malheureusement de comprendre votre raisonnement. Ne pensez-vous pas qu’un hominidé évolué comme Moncef Marzouki est plus compétent que le Neandertal Ben Ali ?

P.S : Votre Marzouki ne fait que nous singer, nous les maîtres. Il n’a pas encore réussi à me convaincre qu’il est bien dressé pour jouer le jeu. Ben Ali n’a jamais écrit un seul livre ni même un article de journal. Il a au moins le mérite de la modestie. Mais votre Marzouki est un mégalomane qui se prend pour un Claude Bernard ou un Georges Duhamel. Il doit savoir qu’il n’est qu’un Arabe et il le restera toute sa vie.

OK : Dernier mot pour les Tuneziniens ?

P.S : J’aime votre ojja au merguez. Pour moi, la Tunisie c’est ça : un brik au citron et une ojja bien épicée. Un pays qui a possède ces délices a-t-il vraiment besoin de démocratie ? Un brik au thon avec un peu de citron, c’est mille fois plus délicieux que mille démocraties.

Lundi 8 avril 2002