Retour à l’amère patrie
Avant de rentrer en Tunisie en juillet dernier, j’ai pris toutes les précautions nécessaires avant de prononcer la fameuse formule du " Conquistador" Tarek Ibn Zied après son débarquement en Andalousie : "Derrière vous la mer, devant vous l’ennemi !".
J’ai constitué à Montréal le comité international pour la libération d’Omar Khayyâm, présidé par une grande amie de la Tunisie, Mme Lise Garon, et choisi sept avocats tunisiens pour assurer ma défense après ma future arrestation: Maîtres Samir Dilou, Samir Ben Amor, Abdelwahab Maatar, Radhia Nasraoui, Abderraouf Ayyadi, Ayachi Hammami et Saida Akremi.
Lors de mon escale à Francfort j’ai appelé un ami allemand, avocat à Munich. Je l’ai prié de communiquer la nouvelle de ma prochaine arrestation à Amnesty Allemagne. Lorsque l’avion de la Lufthansa a atterri à Tunis avec un retard d’un dixième de seconde, j’ai enlevé ma montre pour qu’elle n’entrave pas le "travail" des menottes zabatiennes.
A l’intérieur de l’aéroport Tunis-Carthage la file d’attente devant les guichets de la police des frontières était interminable. Après une attente d’à peu près une heure, le moment que j’attendais depuis ma descente d’avion est venu. Lorsque j’ai présenté mon passeport et ma fiche de débarquement à l’agente de la police des frontières, elle m’a accueilli avec une mine d’enterrement. Les battements de mon coeur se sont accélérés dès qu’elle a commencé à taper mon nom et le numéro de mon passeport.
Quelques secondes après, elle fixait l’écran comme une envoûtée. Elle me regarde intensément puis me dit: "Vous n’avez pas remis les pieds en Tunisie depuis six ans ! ". J’ai dit sans montrer la peur qui me serrait l’estomac:
- Oui, j’attendais un changement politique qui n’est jamais arrivé. Malheureusement !
- S’il vous plaît ! Pas de politique ici !
- Je peux faire de la politique en dehors de l’aéroport?
- Je n’ai pas de temps à perdre, me dit-elle en donnant de violents coups de tampon à la fiche de débarquement et au passeport qu’elle me remet d’un geste brusque.
- Je peux m’en aller?
- Oui, au suivant !
- Attendez, s’il vous plaît ! Vérifiez bien votre écran. Je m’appelle Omar Khayyâm, j’écrivais pour TUNeZINE et maintenant j’écris pour mon propre compte. Je milite pour la chute du régime de Ben Ali et des familles mafieuses qui l’entourent.
- Mon écran ne me dit rien. Vous pouvez circuler.
- Appelez votre chef, s’il vous plaît!
- Pourquoi? Qu’est-ce qu’il y a?
- Je crois qu’il y a une erreur qui s’est glissée dans votre fichier central.
Heureusement le chef n’était pas loin. Elle l’a appelé et il m’a prié de l’accompagner à son bureau.

- Quel est votre problème?
- Je m’appelle Omar Khayyâm. J’ai écrit plein de textes contre Ben Ali, j’ai participé à des manifs et des réunions contre son régime. Pourtant, Madame la policière des frontières me dit que je peux circuler librement !
Il prend mon passeport, allume son ordinateur et tape mon nom et le numéro de mon passeport puis il me dit:

- Tu n’es pas recherché
- Impossible ! Il doit s’agir d’une erreur. Pouvez-vous appeler votre chef?
Il hésite quelques secondes, puis il prend le téléphone et appelle le chef de la Direction des Frontières et des Étrangers. Ce dernier lui dit qu’il rappellera dans 15 minutes. Il voulait vérifier mon cas avec la Sûreté de l’État. Finalement, le téléphone sonne. La communication n’a pas duré plus d’une minute.
- Mon chef a vérifié avec la Sûreté de l’Etat. Ils disent que tu n’es pas recherché.
- Est-ce que je peux avoir un rendez-vous avec la Sûreté de l’Etat pour clarifier les choses?
- C’est pas mon problème. Tiens, voilà ton passeport et bon séjour !
J’étais un peu déçu mais j’avais déjà preparé un plan B: mes valises étaient pleines de livres strictement interdits en Tunisie. Après avoir récuperé mes bagages, je me suis présenté à un douanier:
- Bonjour, j’ai des choses à déclarer?
- Vous voulez déclarer quoi?
En guise de réponse j’ouvre la valise pleine à craquer de Notre Ami Ben Ali. Il prend une copie, la feuillette, puis il me dit: "Notre ami Ben Ali, c’est vieux ça ! Ça date de 1999 !" Alors, j’ouvre une autre valise contenant des livres d’Ahmed Mannai, Sadri Khiari, Olfa Lamloum, Tawfiq Ben Brik, Sihem Bensedrine et Moncef Marzouki.
- Et que pensez-vous de ça?
- Ce sont toutes de vieilles chansons, mon vieux !
- J’ai une surprise pour vous ! Ouvrez mon sac à dos, s’il vous plaît !
Le douanier ouvre le sac, puis éclate de rire en lisant le titre du livre: La force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, Béatrice Hibou. Il me dit: "Mais qui lit encore des livres en Tunisie? Et surtout en français !"
- Pas de saisie ni procès-verbal?
- Non. Vous pouvez refermer vos sacs et valises.
- Mais ces livres sont explosifs ! Avec tous ces livres je peux déclencher La Grande Révolution Démocratique Tunisienne !
- Oui, certainement. Bonne chance !