LES INCONNUS
Cette chanson nous est maintenant plus que connue: « Des inconnus ont tiré sur le journaliste Ryadh Ben Fadhl », « Le cabinet de Madame Radhia Nasraoui a été cambriolé par des inconnus », « La voiture du militant Omar Mestiri a été volée par des inconnus », " « La fille du juge Mokhtar Yahyaoui agressée par des inconnus ». D’ailleurs, le juge lui-même n’a pas échappé aux coups de ces inconnus, connus pour leur extrême violence. Il y a une semaine ou deux, ça devient presque une routine, Abderrahmane Tlili, connu pourtant pour sa « sagesse », a été tabassé par ces fameux inconnus.
Qui sont ces inconnus et où se cachent-ils? Nul ne connaît leur vraie identité. C’est normal, puisque ce sont des inconnus! En plus, ils n’ont pas vraiment besoin de se cacher, puisque après chaque forfait, ils se noient dans la foule. La chose la plus inquiétante c’est que ces inconnus sont partout et nulle part.
En débarquant chaque fois à l’aéroport de Tunis-Carthage, je sens tout de suite leur présence. La tâche la plus difficile est de les distinguer au milieu de cette foule bigarrée faite de voyageurs, de porteurs, de personnel aéroportuaire et de dizaines de personnes qui attendent leurs visiteurs.
Dès que le taxi qui me ramène de l’aéroport traverse le centre-ville je perçois des milliers d’inconnus en train de rôder partout. Parfois, lorsque le taxi s’arrête à un feu rouge, des yeux d’inconnus transpercent les vitres du véhicule pour voir la gueule du voyageur inconnu. Il n’est pas rare qu’au moment où le taxi me dépose devant ma destination finale, des inconnus assis sur la terrasse d’un café, me dévisagent avec une insolence inconnue ailleurs.
Je n’aime pas me promener dans les rues de la capitale, car je risque de croiser des inconnus à chaque carrefour. Dès que je m’installe dans un café et sors un livre ou une revue de mon sac à dos, des inconnus jettent des regards curieux, essayant de deviner la nature de la littérature en ma possession. Comme je trouve un malin plaisir à dépiter ces inconnus, dans les lieux publics je choisis toujours des lectures dans une langue qui leur est complètement inconnue. Je reste rarement plus d’un jour ou deux à Tunis, la ville où il y a la plus forte concentration d’inconnus, car j’y risque de plonger dans la phobie: La phobie des inconnus, une maladie que j’ai frôlée plusieurs fois dans ma vie. La maladie peut facilement s’installer de façon pernicieuse. On commence à s’imaginer des inconnus dans chaque coin de rue, dans chaque rangée de cinéma, autour de chaque table de café. Ils peuvent même intervenir de façon musclée dans vos rêveries diurnes et faire une descente foudroyante dans vos rêves nocturnes, les transformant en cauchemars…
Une fois une militante très connue a photographié les inconnus qui la poursuivaient dans une voiture banalisée dont la plaque d’immatriculation s’est révélée, plus tard, inconnue du service des mines. En montrant cette photo à la police, cette dernière a déclaré que les visages lui étaient inconnus. Depuis que j’ai eu vent de cette affaire, je ne cesse de me poser la question : pourquoi, bon sang, la police n’établit-elle pas un fichier "spécial inconnus"? Au moins dans le futur, si ces inconnus commettent un nouveau forfait, on pourrait reconnaître parmi eux quelques visages connus, c’est-à-dire figurant déjà dans le fichier «spécial inconnus ».
D’ailleurs, un cadre du Ministère de l’intérieur, qui ne veut être ni identifié ni connu, a déclaré à cette militante que dans cette montagne de dossiers -des millions selon lui- qui augmente de volume chaque jour, certaines vieilles archives contenant, peut-être, des infos utiles sur ces inconnus restent encore peu connues, voire totalement inconnues. « Ils nous arrive de tomber par hasard sur des fiches d’inconnus, mais elles n’ont mené jusqu’ici que vers des personnes que personne ne connaît.» a encore dit ce fonctionnaire dont les compétences sont, pourtant, reconnus par tous au sein de son ministère.
Elle a tenté sa dernière chance avec les représentants de la justice. En la recevant dans son bureau, un substitut du procureur auprès duquel elle a déposé une plainte contre ses poursuivants inconnus, il lui a dit presque la même chose : « Vous n’êtes pas sans savoir, Madame, que ces cas de poursuites et d’agressions perpétrées par des inconnus sont maintenant très connus. Même si personne n’en parle, bien sûr. ». Cette militante, qui veut rester anonyme mais que certains lecteurs ont certainement reconnue, est sortie de ses gonds en entendant les propos du substitut. Elle a tapé fort sur son bureau et lui a crié dans le visage : « Mais qu’est-ce qui vous empêche d’arrêter ces inconnus ? ». Le substitut, lui a répondu sur un ton d’impuissance et de résignation : « Je ne peux pas, Madame, ça me dépasse. Et je ne peux même pas vous dire la raison, mais vous n’allez pas me dire qu’elle vous est inconnue ! »
