Interview exclusive de la Source Officielle Anonyme
Signe d’une timide ouverture ou début d’une glasnost tardive du régime tunisien ? Je laisse aux lecteurs le soin d’interpréter ce geste inouï des autorités : la Source Officielle Anonyme, cette star des agences de presses mondiales basées à Tunis, a finalement accepté d’être interviewée par TUNeZINE. Sous couvert de l’anonymat, cela va sans dire.
C’était une interview pleine de surprises. La première des surprises était le lieu du rendez-vous ultrasecret : L’église orthodoxe grecque de Tunis ! J’étais, comme vous tous, curieux de voir à quoi ressemble ce porte-parole qui n’adresse la parole qu’aux journalistes étrangers. Ma citoyenneté canadienne a au moins servi à quelque chose. En pénétrant dans l’église, j’ai été accueilli par une forte odeur d’encens et un silence de cimetière. J’ai tout de suite pensé que j’étais en avance sur l’heure du rendez-vous. Je me suis assis sur un banc de la dernière rangée et, pour tuer le temps, sorti une biographie en allemand du docteur Josef Goebbels.

 

Soudain, une voix, surgie de nulle part, m’interpelle : « Monsieur Khayyâm, je suis là ! ». Je sursaute, saisi par une terreur indescriptible. Il m’a fallu quelques secondes pour réaliser que source officielle anonyme se cachait derrière des rideaux au fond de l’église !

Source Officielle Anonyme (S.O.A.) : Ne vous approchez pas, s’il vous plaît. Sinon, je disparais à l’instant. J’attends vos question.

O.K. : Vous allez rester derrière les rideaux ?

S.O.A. : Oui. Vous ne me pourrez jamais me voir.

O.K. : Pourquoi vous cachez-vous ?

S.O.A. : Excusez-moi, Monsieur Khayyâm, mais votre question est stupide !

O.K. : Vous êtes l’auteur des déclarations que vous communiquez aux agences de presse basées à Tunis ?

S.O.A : Non. Je ne suis qu’un porte-parole.

O.K. : Porte-parole de qui ?

S.O.A. : C’est un émissaire qui me délivre les communiqués officiels.

O.K. Qui est cet émissaire ?

S.O.A. : Je n’ai jamais vu son visage. Ni même le visage de son chauffeur ! La procédure est toujours la même : une voiture anonyme aux vitres fumées s’arrête devant le siège de mon administration. La malle s’ouvre automatiquement et je dois ramasser l’enveloppe cachetée qui s’y trouve.

O.K. Cet émissaire reçoit ses ordres de qui ?

S.O.A. : Je ne suis pas mieux informée que vous.

O.K. : Mais cet émissaire ramasse l’enveloppe au Palais, non ?

S.O.A. : Non. Le Palais ne communique jamais directement avec le monde extérieur. Ce sont les annexes du Palais, dont les bureaux sont anonymes, qui se chargent de la communication entre le Palais et le monde extérieur.

O.K. Les communiqués que vous délivrez aux agences de presse reflètent le point de vue de quelle autorité ? La Présidence ? Le gouvernement ? Le Ministère des affaires étrangères ?

S.O.A. : La réponse à cette question m’échappe. Elle dépasse mes compétences.

O.K. : L’émissaire sait-il qui est l’auteur de ces textes anonymes ?

S.O.A. : Non. Il n’est qu’un émissaire.

O.K. : Pourquoi vos communiqués ne sont-ils jamais destinés aux Tunisiens ?

S.O.A. : J’obéis à des ordres. C’est tout ce que je sais.

O.K. : Les ordres de qui ?

S.O.A. : Je ne me suis jamais posé la question. Je sais seulement que les ordres viennent d’en haut.

O.K. : Vous ne savez pas qui sont vos supérieurs ? C’est étrange !

S.O.A. : C’est comme ça que fonctionne l’administration à laquelle j’appartiens.

O.K. : Cette administration a-t-elle un nom ?

S.O.A. : Voilà une autre question stupide !

J’entends un claquement derrière les rideaux. L’église replonge dans le silence. Un silence angoissant, typiquement tunisien.

 

Omar Khayyâm
1er-11-2005