Le Progrès du 31 mai 2002
L’agent secret qui a quitté la Tunisie
pour ne pas trahir sa conscience
Réfugié à Lyon parce que sa conscience lui a interdit des missions d’espionnage, un ex-agent de renseignement raconte comment le régime tunisien surveille en permanence ses opposants et ses visiteurs trop encombrants.
Un pourcentage écrasant pour allonger la durée du pouvoir, des bulletins noirs pour le non, blancs pour dire oui, des bureaux surveillés, des journalistes interdits : le référendum qui vient de se dérouler en Tunisie, a révélé, si besoin en était, que le régime du président Ben Ali, pourtant soutenu par plusieurs personnalités politiques françaises, a encore quelques progrès démocratiques à faire. A Lyon, un homme en sait quelque chose.
Safi, 30 ans, est réfugié, caché dans un anonymat protecteur. Il a quitté son pays au cours de l’été 2001 la mort dans l’âme, parce qu’il ne supportait plus les missions qu’on lui imposait. Quatre ans durant, il a été enrôlé dans les services de renseignements tunisiens. Agent secret, ombre parmi les ombres d’un pouvoir policier de fer qu’il a vu fonctionner de l’intérieur. A l’origine, Safi est fils d’une famille aisée de Tunis. Il réussit des études scientifiques, devient ingénieur en aéronautique, et se voit nommer capitaine de l’armée de l’air. En 1997, il est contacté par des officiers du bureau de renseignements et de sécurité de la Défense nationale tunisienne. Lors d’une réunion au mess des officiers, lui et plusieurs de ses collègues, sont chargés d’une mission d’espionnage et de contre-espionnage. «On n’avait pas vraiment le choix, c’était un ordre, tous les secteurs de la société tunisienne sont sous surveillance» témoigne-t-il. Sa carrière militaire endosse un costume civil, couleur passe muraille. L’objectif assigné : suivre des opposants tunisiens à leur retour d’Europe, dès leur passage à l’aéroport.
Un passeport rouge confisqué
Filature, photos, rapports, les missions s’enchaînent et se multiplient, s’appliquent à des visiteurs étrangers, français notamment. Safi se souvient avoir suivi Pierre Haski, grand reporter de Libération, un député européen Vert, l’épouse de Pierre Mendès-France, ou encore Robert Ménard, président de l’association Reporters sans frontières, tous venus s’enquérir de la situation tunisienne. Des fax captés, des courriers interceptés, des conversations écoutées, «le régime est une vraie toile d’araignée» confie Safi. Mais sa conscience, sa culture, son éducation familiale s’accordent mal avec ces missions insidieuses. Surtout lorsqu’il s’agit d’infiltrer un réseau d’opposants parmi lesquels des gens qu’il connaît, apprécie, dont Mokhtar Trifi, président de la Ligue Tunisienne des Droits de l’homme qu’on lui demande de surveiller début 2001. Il freine, louvoie, prétexte des maladies, finit par récolter un blâme pour ses rapports incomplets. L’agent trop peu zélé est interrogé, suspecté de connivences rebelles, mis sur la touche, dans une situation périlleuse.
Démissionner ? «C’est impossible, vous êtes pris au piège, les agents de renseignements disposent d’un passeport rouge qui leur permet de circuler à l’extérieur mais uniquement dans le cadre d’une mission, le reste du temps le passeport est retenu au ministère, on ne peut plus reculer» explique Safi, dont la famille a subi des pressions. Ultime recours : la fuite, grâce à des complicités amies.
Depuis son arrivée en France, Safi a fait l’objet de condamnations pour désertion et trahison en Tunisie. Autant dire une épée de Damoclès : «là-bas les disparitions sont vite arrivées, un accident, un empoisonnement, si je rentre, on me tue» confie le jeune homme qui a déposé une demande d’asile politique. Calme, l’allure distinguée, l’ex-agent noue peu à peu des contacts avec des démocrates tunisiens établis en France. Avec prudence, car il est bien placé pour savoir que le régime tunisien dispose de nombreuses antennes.
RICHARD SCHITTLY
