я живу в Улице Мансури


 

Malgré une température de -22° le jeune Alexeï est là depuis 8 heurs du matin. Les passants sont amusés par ce jeune homme qui hisse chaque matin une banderole au contenu énigmatique : я живу в Улице Мансури [J’habite la rue Mansouri]

Son action de protestation solitaire a commencé un certain jour de novembre 2001.
En tant que chômeur et SDF, Alexeï passait ses journées à chercher des bouteilles consignées, des parapluies perdus, des " chliapas " égarées et toutes sortes de bric-à-brac qu’il peut vendre pour pouvoir survivre à l’hiver moscovite.

Un jour, en voulant s’allonger sur le banc d’un jardin public, une revue qui gisait par terre a attiré son attention. C’était le numéro 49 de la Literaratournaïa Gazeta  [La Gazette littéraire]. Comme la majorité des Russes, Alxeï est un passionné de littérature, mais faute de moyens il se contentait de lire les journaux et les revues que les Moscovites jettent partout, dans les jardins publics, les stations de métro et les gares. Une petite histoire de rien du tout, écrite en français (1) par un écrivain anonyme et traduite en russe par un inconnu, l’a obsédée au point qu’il en a fait sa cause et son symbole de lutte et de protestation. Alexeï l’itinérant a enfin trouvé un domicile fixe et son appartement se trouve à la rue Mansouri.

A part les jours fériés, Alexeï se plante chaque jour devant l’ambassade tunisienne à Moscou de 8 heures du matin jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Ni les pluies, ni les tempêtes de neige, ni le froid glacial n’ont eu raison de sa détermination. Il porte comme seul signe de protestation une banderole d’un mètre sur 60 cm.

L’ambassadeur tunisien a protesté auprès des autorités russes. Les policiers russes ont essayé de chasser Alexeï, mais dès que les flics quittent les lieux, Alexeï revient avec sa banderole solitaire. Un fonctionnaire des affaires étrangères russes essaya de convaincre Alexeï de cesser son action de protestation qui pourrait nuire aux relations tuniso-russes. Le jeune SDF ne voulait rien savoir. Il a dit à l’apparatchik qu’en fin de compte il ne faisait qu’exercer son droit constitutionnel de s’exprimer et de manifester de la manière la plus pacifique au monde.

L’ambassadeur tunisien envoie chaque jour un câble a Tunis relatant dans ses moindres détails l’action "subversive" du jeune Alexeï. L’officier de la Sécurité de l’ambassade a suggèré son élimination pure et simple. Il a dit que la police russe n’irait pas faire grand cas de la mort d’un SDF.

C’était compter sans les médias moscovites qui ont eu vent de "l’affaire Alexeï". Golos Mockvii, la Voix de Moscou, une radio privée, fut le premier média à interviewer Alexeï. Dans sa déclaration à la radio, Alxeï a dit que son action de protestation visait à la fois les gouvernements russe et tunisien. "Il faut donner vie à la rue qui n’existe pas" a-t-il déclaré aux auditeurs. En tant que "bezdomnii" (SDF) il n’a pas d’autre choix qu’habiter la rue Mansouri. "Ni l’ambassadeur tunisien ni même Vladimir Putin n’ont le pouvoir de m’expulser de ma rue".

Si vous voulez adresser des messages de soutien à Alexeï, vous avez déjà l’adresse !


-1) La rue qui n’existe pas


 


 

« Viele Grüsse aus der Strasse, die es nicht gibt ! » (Meilleures salutations de la rue qui n’existe pas !). C’est par là que le scandale est arrivé. Cette petite phrase en allemand , écrite sur une jolie carte postale, fut envoyée par une touriste allemande de l’Hôtel Lido à Dar Chaabane El Fehri au quotidien berlinois Berliner Zeitung, qui alerta la presse et l’opinion publique mondiales.

 

Le 13 octobre 2001 le Conseil Municipal de la ville de Dar Chaabane El Fehri prit une décision qui fut immédiatement interprétée par Carthage comme un acte de rébellion. Le Conseil Municipal avait tout simplement décidé de rebaptiser l’Avenue du 7 novembre 1987. Elle porterait désormais le nom du Commandant Mohamed Mansouri (Mohamed Mansouri, succomba à la torture quatre semaines après le coup d’Etat du 7 novembre 1987). Un conseiller municipal proposa l’appellation « Avenue du martyr Mohamed Mansouri », mais ses collègues rejetèrent cette proposition. L’ajout du mot « martyr » serait considéré par Carthage comme une provocation. Dès que la décision fut votée à la majorité absolue et signée par le maire, le délégué de Dar Chaabane donna l’alerte aux autorités. Les foudres de Carthage ne se furent pas attendre. Il fut décidé de dissoudre le Conseil Municipal de Dar Chaabane et de nommer un conseil provisoire en attendant les prochaines élections. Mais l’affaire ne s’arrêta pas là. Apprenant la nouvelle de la destitution de leur conseil municipal, certains Chaabanis décidèrent d’agir. A l’aube du 15 octobre 2001 certains individus prirent l’initiative d’effacer toutes les plaques de l’Avenue du 7 novembre 1987. On colla sur toutes ces plaques des affiches portant le nom « Avenue du Commandant Mohamed Mansouri ». Sans attendre les instructions, le gouverneur de Nabeul décida de faire enlever les affiches et de repeindre toutes les plaques endommagées. Les plaques de l’avenue du 7 novembre furent désormais gardées, 24 heures sur 24, par des policiers armés. Des voitures appartenant à tous les corps de la police patrouillèrent à travers la ville à la recherche des provocateurs. Mais les provocateurs changèrent de tactique. Ils postèrent des centaines de lettres adressées à l’avenue du Commandant Mohamed Mansouri. Le Receveur Régional des Postes de Nabeul alerta le Ministère de l’intérieur. Le Ministre de l’intérieur ordonna alors la saisie de toutes ces lettres, qui furent examinées par tous les services spécialisés, espérant ainsi retrouver des indices pouvant mener aux provocateurs.

 

Les habitants de Dar Chaabaane persistèrent et signèrent. Désormais dès qu’un touriste leur demandait l’adresse du Magasin Général, de l’hôtel Lido ou de la pharmacie la plus proche, ils lui indiquaient l’avenue du Commandant Mohamed Mansouri. Ainsi, dès qu’un touriste montait dans un taxi, il demandait au chauffeur de le conduire à l’avenue Mohamed Mansouri. Les chauffeurs de taxi informèrent la police de cette nouvelle forme de provocation. Par ailleurs, ceux-ci n’étaient pas les seuls à avoir affaire à des touristes intoxiqués par les provocateurs. Les réceptionnistes des hôtels passaient leurs journées à expliquer à leurs clients que l’avenue Mansouri n’existait pas. L’Office du Tourisme décida alors de placer des affiches en gros caractères dans tous les hôtels de Dar Chaabane :

 


Es gibt keine Mansouri Strasse

There is no Mansouri Street

La via Mansouri non esiste

L’avenue Mansouri n’existe pas


Нет Улици мансурий


Nincs Manszuri Utca

No hay la calle Mansouri

 


Cette affiche devint une attraction touristique. Tous les touristes en quête d’exotisme voulaient se faire prendre en photo à coté d’elle. Les plus curieux d’entre eux voulaient visiter cette rue qui n’existait pas. D’ailleurs elle était facile à repérer. C’était la seule rue dont les plaques étaient gardées par des policiers armés jusqu’aux dents. Ils voulaient tous prendre la photo de la rue inexistante. La police décida finalement d’interdire la prise de photos dans tout ce secteur « sensible ».

 

La plaque INTERDIT DE PHOTOGRAPHIER ne fit qu’augmenter le nombre des touristes curieux. Le comble c’est que certains policiers commencèrent à parler de cette rue fictive. Il n’était pas rare qu’un policier dise à ses collègues ou à sa famille : « Demain je vais garder les plaques de l’avenue Mansouri ». Le Ministre de l’intérieur était fou de rage. Il donna un ordre très strict : Tout policier surpris à prononcer le mot Mansouri passera devant le conseil de discipline.

 

Désormais, il est impossible d’emprunter l’avenue Mansouri sans un laissez-passer spécial.