Un moineau décapité en guise de bonjour


La journaliste Sihem Ben Sedrine s’attire les foudres du régime tunisien à cause de son webzine indépendant.


Par Thomas Schmid

Il y a plusieurs manières d’intimider quelqu’un: envoyer une escouade d’’« hommes de main », sectionner le câble des freins, ou encore accrocher le chien domestique à la croisée de fenêtre. Sihem Ben Sedrine, rédactrice en chef du magazine en ligne Kalima, a connu tout cela. Et encore plus. La police politique n’a jamais manqué d’imagination.

La méthode la plus basse utilisée contre cette journaliste, âgée de 52 ans, est peut-être l’histoire du porno. Elle a reçu par la poste une épaisse enveloppe. En l’ouvrant, elle découvrit un album d’une douzaine de photos, qui montraient un couple en train de copuler sur la plage. Le visage de la femme est certes brouillé, mais les légendes des photos étaient claires : "Sihem la pute." Des enveloppes identiques à celle-ci ont été envoyées à tous les journalistes, les avocats et aux organisations nationales. Omar Mestiri, le mari de la journaliste, trouva l’ignominieux album, accompagné d’un moineau décapité, sous l’essuie-glace de sa voiture. L’album circulait même au sein de la classe de son plus jeune fils.

"On voulait détruire ma réputation", dit Sihem Ben Sedrine, qui séjourne à Hambourg depuis le 10 juillet, "je n’avais aucun moyen pour me défendre contre ces méthodes." La journaliste a acquis sa réputation surtout par son engagement, audacieux et sans concessions, contre la répression et la torture. Déjà au début des années 90, elle fonda la Ligue tunisienne des droits de l’Homme [information erronée, note du traducteur]. En 1987 le Premier ministre Ben Ali a déclaré le président Bourguiba, qui avait dirigé le pays pendant 30 ans, psychiquement malade et incapable d’assumer ses fonctions et a assuré sa succession. Peu après "coup d’Etat médical", il rangea au placard l’opposition démocratique, qui espérait encore "un vent de printemps". La presse, qui était relativement libre pendant les dernières années du règne de Bourguiba, a été tenue en laisse.

Ben Ali est aujourd’hui encore au pouvoir, et alors que dans l’instable Algérie, et même au Maroc depuis dans, les journaux critiquent le gouvernement et peuvent discuter de l’islam, les journaux tunisiens s’apparentent plutôt à la Pravda de Brejnev et au Neues Detuschland de Honecker.

"Ben Ali a la mentalité et les horizons d’un commissaire de police", estime Sihem Ben Sedrine, "Nous avons proportionnellement six fois plus de policiers en Tunisie qu’en France." Il y avait des atteintes aux droits humains même sous Bourguiba, dit-elle, "mais c’est Ben Ali qui a introduit la responsabilité de toute la famille pour les faits reprochés à l’un de ses membres." Sa sœur a été condamnée à deux ans de prison avec sursis pour fuite au volant, bien qu’il ait été établi qu’elle se trouvait à l’heure du "crime" à l’hôpital, où elle travaillait comme cardiologue. Ses trois enfants sont, depuis des années, l’objet des harcèlements et des menaces de la police politique. Son mari, un agriculteur, a été trois fois victime de vol de voiture. Comme la police refusait d’enregistrer la plainte pour vol, la compagnie d’assurances ne pouvait pas le dédommager. Cependant, ceci ne l’a pas empêché de devenir secrétaire général du " Conseil National pour les Libertés en Tunisie".
Lorsque Sihem Ben Sedrine fonda en octobre 1999 une maison d’édition - "je devais trouver un moyen pour vivre" -, à peine trois mois après ses bureaux ont été saccagés deux fois. Les banques, suivant les ordres venus d’en haut, lui refusèrent tout crédit, et en mars 2000 la maison d’édition a été fermée par la police.
Pourtant, la journaliste ne se laissa pas intimider. Lorsque Ben Ali, quelques mois après sa réélection pour un troisième mandat avec un taux de 99,84%, déclara publiquement que les journaux tunisiens étaient de mauvaise qualité à cause de l’autocensure, elle s’engagea auprès ministre de l’intérieur de fonder n journal sans autocensure.
N’ayant reçu, comme prévu, aucune autorisation à publier, elle se réfugia dans Internet. En décembre 2000, est apparu le premier numéro de son magazine en ligne Kalima (www.kalimatunisie.com). Il était prévu qu’il paraît chaque mois. Mais deux des cinq journalistes quittèrent précipitamment la rédaction- apparemment sous la pression du régime -. Normalement, il faut attendre maintenant deux mois pour que le nouveau numéro soit mis en ligne à l’étranger. Evidemment, le régime bloqua sans délais l’adresse électronique du site. Mais grâce à des adresses proxy ("mirror sites"), le journal interdit connaît 40 000 connections par mois à partir de la Tunisie.
Kalima, qui signifie "mot", ne mâche pas ses mots. "Nous avons bien sûr peur qu’un jour nous ne soyons plus capables de nourrir nos enfants et de leur offrir un toit,", a écrit Sihem Ben Sedrine au ministre de l’intérieur en décembre 1999, "mais nous sommes encore plus terrorisés par l’idée de léguer une Tunisie en ruines, où nous nous ferions complices du crime par notre silence."

Pendant six ans, on a interdit à la journaliste, surveillée 24 heures sur 24 par la police, de quitter le pays. Son passeport ne lui fut restitué qu’en 2000. En juin 2001, elle voyagea à Londres, pour participer à l’émission "Le Grand Maghreb", diffusée par Al-Mustaquilla, une chaîne télé arabe indépendante. Elle n’a pas hésité à dénoncer une affaire de trafic douanier, dans laquelle était impliqué en premier lieu le beau-frère du président, et de montrer des photos de Tunisiens torturés.

En regagnant son pays, elle a été arrêtée dès sa descente d’avion à l’aéroport de Tunis. Mais cette fois le régime a fait de mauvais calculs. 250 avocats se sont constitués pour la défendre. Devant la prison, des manifestants réclamaient chaque jour sa libération, sa photo décorait les pare-brise des voitures des protestataires. le régime a finalement cédé. Six semaines après son arrestation, la journaliste a été libérée, mais elle a été attaquée par des hommes masqués le jour-même. C’était au mois d’août de l’année passée.

Sihem Ben Sedrine est arrivée en Allemagne le 10 juillet. La Fondation de Hambourg pour les persécutés politiques lui a accordée une bourse d’un an. Non, je ne suis pas en exil, dit-elle. Elle dit qu’elle a seulement besoin d’une pause, d’un peu de repos, de faire le plein d’énergie. Elle poursuit: "Sans mes enfants et mon mari, sans la solidarité de ma famille, je n’aurais pas pu résister à toutes ces épreuves."

Lorsqu’elle a voulu appeler son mari de Hambourg pour lui dire que, malgré les intempéries, l’avion a atterri sans problèmes, de l’autre bout du fil lui parvenait le signal indiquant que la ligne était occupée. Sa ligne téléphonique à Tunis a été, encore une fois coupée.

 


SOURCE : FRANKFUTER RUNDSCHAU, 07.08.2002

(traduit de l’allemand par Omar Khayyâm)