Le ramadan est fini, mais la chasse aux dissidents reste toujours ouverte Un an à l’étranger, en conséquence sans surveillance policière. Voici les raisons qui ont poussé la journaliste tunisienne Sihem Bensedrine à s’exiler de son pays. Jeudi dernier le ramadan toucha à sa fin à Hambourg aussi. Cette fin du mois du jeûne est célébrée par tous les musulmans. Sihem Bensedrine n’est pas d’humeur pour se joindre à la fête. Certes, elle vient de Tunisie, mais son pays est entre les mains de Ben Ali. Le président tunisien a installé une dictature dans le pays, dit-elle en se redressant. Il n’y aucune liberté de presse et la critique du régime est interdite, continue-t-elle. Sihem Bensedrine est journaliste. L’appartement où elle est installée à Hambourg n’est pas le sien et le ciel qu’elle contemple n’est pas son ciel natal. Sihem Bensedrine a été arrêtée en Tunisie le 26 juin 2001 pour soi-disant diffamation de son pays à l’étranger. Elle fut libérée au mois d’août de la même année suite à la campagne de protestations organisée dans son propre pays. Elle fut agressée et gravement blessée par des hommes masqués. La procédure judiciaire engagée contre elle est encore ouverte. Elle risque une peine de six à sept ans de prison. Le 10 juillet 2002 elle prit la décision de quitter provisoirement son pays, qui bien que „politiquement malade", reste un paradis ensoleillé pour les touristes. Elle a accepté une invitation émanant de la „Fondation Hambourgeoise pour les Persécutés Politiques". Sihem Bensedrine sera pendant une année l’hôte de cette fondation, loin de la constante surveillance policière dont elle était victime. Cette journaliste a 52 ans. Elle est aimable, calme, tendre mais déterminée. La Fondation Hambourgeoise pour les Persécutés Politiques est unique en son genre en Allemagne. Elle fut fondée en 1986 par Klaus von Dohnanyi. Plus de quarante persécutés politiques, provenant d’Algérie, du Burundi, du Nigeria, de la Corée du Sud, de Turquie, de Colombie et d’autres pays, furent accueillis à Hambourg par cette fondation. La durée du séjour est toujours un an. La Fondation assure les moyens de subsistance de ses hôtes, leur procure un logement et soutient leurs activités politiques. Elle a un seul objectif: Protéger les personnes persécutées politiquement pour rendre hommage aux victimes politiques du nazisme et garder vivant le souvenir leurs souffrances. La fondation est soutenue par la ville de Hambourg, mais financée par des dons privés. Le 1 décembre Sihem Bensedrine a reçu le prix Johann Philipp Palm pour son courageux travail de journaliste et pour son engagement pour la liberté d’opinion et de presse en Tunisie. Le prix a été fondé par un couple de pharmaciens de Schwaben et décerné pour la première cette année. Sihem Bensedrine dit qu’elle vit en Allemagne, mais pas en exil. Elle travaille à Hambourg, établit des contacts et essaye d’expliquer le contexte politique et la situation des droits humains dans son pays. Elle s’entretiendra avec le ministre allemand des affaires étrangères Joschka Fischer. Une connaissance commune a arrangé la rencontre : Daniel Cohn-Bendit. Sihem Bensedrine grandit à Tunis au sein d’une famille nombreuse et fait ses études dans une école mixte. Elle constate qu’à l’école les garçons ne sont pas plus braves que les filles. Cette constatation contredit totalement ses expériences de la vie quotidienne où les femmes sont généralement reléguées au second plan par les hommes. Elle conclut alors que l’école doit servir d’exemple pour la vie de tous les jours. Mais son père n’adhère pas au point de vue libertaire de sa fille. Il veut protéger sa fille de tout soupçon d’atteinte à l’honneur familial et l’autorise d’emprunter uniquement le chemin le plus court qui relie sa maison à l’école. Il lui concède le droit d’étudier à l’université, mais pas en Tunisie. Elle prend le chemin de Toulouse et laisse derrière elle un père qui accepte ce départ à contre-cœur. Sihem sourit en évoquant cette histoire. En débarquent à Toulouse en 1970, elle découvre un activisme politique de gauche très vigoureux et rencontre des personnes venues des quatre coins de la planète. Elle poursuit des cours de philosophie, dispensés par Gerard Granel et Gilles Deleuze et se rallie au mouvement ouvrier de gauche. Elle fonde avec d’autres étudiants tunisiens un mouvement qui porte le nom de "Parti des Progressistes Tunisiens". Elle dit qu’elle avait à l’époque milité contre le régime autocratique du président Habib Bourguiba et contre l’impérialisme. Sihem serre les poings par un réflexe de mémoire: Rosa Luxemburg était son modèle jadis. Entre-temps, elle a cessé de croire à la révolution prolétaire programmée. On ne peut conduire les gens au paradis par la force, dit-elle. Ses deux poings se desserrent par un réflexe de retour à la réalité. Elle dit que ses modèles d’aujourd’hui sont les dissidents de l’ère soviétique, comme Soljenitsyne et Sakharov. Elle réalise, après coup, que son travail au sein de ce mouvement avait été la meilleure école pour un militantisme incisif et critique qui s’attaque aux maux de son époque. En rentrant en Tunisie en 1979, Sihem Bensedrine est immédiatement arrêtée. Les autorités la libèrent après deux jours de détention. Elle dit que le régime était à l’époque tellement occupé par le conflit avec les syndicats qu’il n’avait pas le temps de s’occuper de son cas. Elle décide de devenir journaliste et participe à la rédaction du journal "Le Phare". Elle est de nouveau incarcérée. Elle est emprisonnée à cause d’un reportage sur les manifestations des écoliers. Elle est libérée de nouveau, car elle est enceinte. Elle est emprisonnée pour l’énième fois et reste sous les verrous pendant trois semaines à cause d’un article sur une manifestation féminine contre un bombardement israélien. Elle dit que sous Bourguiba, qui présida aux destinées de la Tunisie jusqu’en 1987, il y avait une opposition dont la contestation était prise au sérieux par le régime. Sous Ben Ali, les opposants sont traités comme des criminels. Il y une chose que Sihem ne cesse dire et sur laquelle elle insiste: En Tunisie sévit un régime de terreur continue et déguisée. Elle en a fait la dure expérience dans sa propre chair. Elle dit qu’elle fut acculée au chômage dans son pays. La maison d’édition qu’elle avait fondée pour servir de moyen de subsistance a été fermée et les imprimeurs ont reçu des consignes pour refuser toute commande de sa part. Son mari n’a plus de travail et sa famille subit constamment les représailles du régime. Il y a six ans, l’intelligentsia tunisienne avait commencé à se rencontrer de façon informelle. Elle comptait dans ses rangs des juges, des enseignants, des médecins etc. Ils ont fondé en 1998 le Conseil National pour les Libertés en Tunisie (CNLT), dont la porte-parole est aujourd’hui Sihem Bensedrine. Le ministère de l’intérieur en avait été informé par écrit, mais le Conseil fut tout de suite frappé d’interdiction. Le cercle des dissidents n’a cessé, depuis, de s’élargir: le CNLT, qui comptait 35 membres au début, en compte 65 aujourd’hui. Le CNLT voudrait être un exemple à suivre et un moyen d’encourager les Tunisiens à se dresser contre la dictature. Enfin, Sihem Bensedrine voudrait rappeler aux lecteurs le cas du jeune Zouhayer Yahyaoui, qui a été condamné cette année à deux ans de prison, pour avoir crée sur Internet le forum "Tunezine", un site crtique à l’égard du régime tunisien. Le magazine électronique Kalima, dont Sihem Bensedrine assure la rédaction en chef à Hambourg, peut être consulté à l’adresse suivante: kalimatunisie.com EBERHARD RATHGEB Frankfurter Allgemeine Zeitung, 11.12.2002, No. 288 / page 38 (traduit de l’allemand par Omar Khayyâm)
TranslationsJanuary 25, 2007 1:38 pm
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