Humour& humeursJanuary 30, 2007 11:31 pm


L’équation Abdeljawad-Charfi ou les axiomes d’une dictature primaire


 

La dictature tunisienne, une suite infinie d’intimidations, d’injustices, d’humiliations et d’exactions, a-t-elle une limite ? Notre dictature « scientifique » touche-t-elle maintenant la tangente de l’absurde ? Après un intervalle de dix ans, le pouvoir vient de démontrer qu’il y a une forte corrélation entre les points A (Abdeljawad) et C (Charfi). Notre justice, une justice à géométrie variable, va essayer de voir clair dans ce nuage de points et de jouer le rôle de médiane. Sa décision ne sera pas, en tout cas, une variable aléatoire.

 

L’équation Jounaidi Abdeljawad-Charfi est heureusement facile à résoudre. On peut considérer le procès comme une fonction dérivée de ce que le régime considère comme une « dérive » du parti Ettajdid. Ce parti a pris, au cours de la farce du 26 mai, une position jugée  « limite » par le pouvoir. Le parti ex-communiste s’éloigne de plus en plus de la ligne tracée par Carthage. Le point de rupture est déjà atteint. Les droites du RCD et d’Ettajdid sont désormais deux parallèles d’un plan euclidien : elles ne se rencontreront jamais.

 


Tout dictateur est un bon calculateur


 

Le côté le plus tragique de toute dictature est son arithmétique sanglante : morts sous la torture, liquidés, « disparus », emprisonnés, handicapés suite à la torture et aux mauvais traitements etc. Les idéologies des dictatures sont irrationnelles, mais les méthodes employées n’ont rien d’irrationnel. Hitler, qui haïssait les Juifs de façon irrationnelle, les a liquidés de façon très rationnelle. Pol Pot a liquidé de façon on ne peut plus rationnelle les « intellos » cambodgiens.

La dictature tunisienne n’échappe pas à la règle. Tout y est calculé. C’est même bien calculé cette fois : un seul procès, deux cibles dans la ligne de mire. On veut punir à la fois l’ex-ministre rebelle et le mathématicien qui ose fourrer le nez dans des équations politiques qui le dépassent.

Tout le monde sait que la bourse accordée à M. Abdeljawad en 1992 est infinitésimale par rapport aux centaines de milliers de dinars accordés généreusement aux plumitifs à la solde de la dictature et aux médias « amis » en France et ailleurs, mais qui ose mettre les pieds dans le jardin financier secret du bey ?

Et que dire de ces voyages en Europe aux frais de la princesse Tunisie pour expliquer aux cons-citoyens émigrés une république sans lendemain ? Et ces palais qui poussent partout comme des champignons ? Et cette pléthorique armée cravatée (parfois cagoulée) qui veille à la conservation de la momie de Carthage, combien coûte-t-elle aux cons-tribuables ? Et ces deux journaux momifiés sans lecteurs, publiés dans une langue morte incompréhensible au grand public, ne sont-ils pas une preuve au quotidien de l’irrationnel économique de notre dictature ?


 

Les axiomes de la dictature


 

Les lois qui régissent les dictatures peuvent-elles faire l’objet d’une étude scientifique ? Y-a-t-il un modèle universel qui pourrait décrire la naissance, le développement et le déclin d’une dictature, indépendamment des facteurs spatio-temporels ? Y-a-t-il des points communs entre une dictature religieuse, comme celle de l’Arabie Saoudite ou de l’Iran, et une dictature laïque, comme celle pratiquée par Saddam Hussein, Bachar el Assad, Kadhafi ou Ben Ali ? Malgré les différences idéologiques entre les systèmes religieux et laïcs, leur mode de fonctionnement reste le même. Elles sont toutes basées sur des axiomes indémontrables par définition. Voici les sept axiomes de la dictature :

 

Axiome numéro un : Le dictateur ne se trompe jamais et de ce fait il est incritiquable.

 

Axiome numéro deux : Les conseillers et les ministres du dictateur sont eux aussi incritiquables.

 

Axiome numéro trois : La famille du dictateur, prise dans son sens le plus large, jouit d’une immunité totale et absolue. Seul le dictateur lui-même est habilité à enlever cette immunité.

 

Axiome numéro quatre : La police politique est au-dessus de la loi.

 

Axiome numéro cinq : La vérité officielle est la seule vérité vraiment véridique.

 

Axiome numéro six : La fortune du dictateur et de sa famille est un secret d’Etat.

 

Axiome numéro sept : « Maladie », « mort » et « démission » sont des mots tabous lorsqu’on parle du dictateur.

 


Un espace benalien à courbure infinie


 

Tout le monde s’accorde pour dire que M. Abdeljawad a développé des théorèmes qui violent l’axiome numéro un du système dictatorial. Sa démarche mathématique est en contradiction flagrante avec les postulats zabatistes. Notre brillant mathématicien a oublié qu’il n’existe qu’un seul espace autorisé, l’espace benalien à courbure infinie. Pour naviguer dans les eaux troubles des mathématiques tunisiennes, oubliez Leibniz, Gauss, Hilbert et Gödel. Peu importe que vous soyez algébriste, analyste ou probabiliste, la vraie question est : êtes-vous oui ou non zabatiste ?

Comment un universitaire de talent comme M. Abdeljawad peut-il adhérer à ce petit sous-ensemble nommé Ettajdid et ignorer la loi des grands nombres du RCD? M. Abdeljawad est-il un fervent adepte de la théorie du chaos ?

 

Heureusement pour lui, chaque dictature possède ses propres lois de décomposition interne. A-t-il besoin d’une démonstration ? Ce n’est pas moi qui ferai cette démonstration. Un honorable juge expliquera à M. Abdljawad que la fonction dictatoriale a déjà atteint son maximum et que le point des abysses n’est pas loin.

 

Omar Khayyâm

Journal 1:20 am
Uncategorized 1:15 am
Un bac plus dix et un sac à quat’sous
J’ai dû courir pour attraper le train Tunis-Sfax de 17H 30. Le train était sur le point d’afficher complet et les sièges libres étaient rares. Je me déplaçais de wagon en wagon à la recherche d’une place assise. En cherchant à droite à gauche, j’ai non seulement déniché une place libre, mais aussi retrouvé un ami perdu de vue depuis des années. Ayyoub (ce n’est pas son vrai nom), souriant, de bonne humeur comme toujours m’a accueilli à bras ouverts. Je me suis, tout de suite, assis à côté de lui.
L’endurance humaine est un des phénomènes les plus étonnants de la nature. Malgré tous les malheurs qu’il avait subis, et qu’il continue à subir, Ayyoub opte toujours pour l’insouciance et le rire. Un proverbe tunisien dit : « trop de malheurs fait rire ». C’est ce que nous avons fait pendant les deux heures de trajet entre Tunis de Sousse.
Ayyoub est un bac plus dix. Une belle performance pour une personne à mobilité réduite, qui ne peut se déplacer qu’avec deux béquilles. Son handicap date de sa prime enfance. Originaire de Sfax, il débarque à Tunis après le bac pour poursuivre des études universitaires de quatre ans, dans une grande école de la capitale. Le diplôme en poche, il sera recruté sans tarder par l’Etat. Mais sa carrière de fonctionnaire ne durera pas plus d’un an. Arrêté dans le cadre de l’affaire du Parti de Libération Islamique (Hizb attharir al-islami) à Sfax, il est condamné par un tribunal militaire à dix ans de prison ferme.
. Ayyoub a la chance d’être condamné pendant le dernier quart d’heure du régime de Bourguiba. Il ne purgera qu’une partie de sa peine et sera relâché à la fin des années 80 suite à une grâce présidentielle. Mais il lui sera impossible de retrouver son poste dans la fonction publique. Lorsqu’on est étiqueté « islamiste », on le reste toute sa vie. Ne pouvant plus supporter l’oisiveté, Ayyoub s’inscrit de nouveau à l’université pour suivre un cours de sociologie.
Le jour de notre rencontre fortuite, il a non seulement réussi sa maîtrise, mais aussi les deux ans de troisième cycle et se préparait à rédiger sa thèse. Depuis le temps où je l’avais connu, Ayyoub a beaucoup changé. Il est devenu fumeur à l’âge de trente ans et, suite à ses études de sociologie, a abandonné ses idées islamistes. Mais cela ne change rien à sa situation. Aux yeux du régime, un islamiste reste un islamiste même s’il devient moine catholique. Il est privé de passeport, d’emploi et de perspectives d’emploi. En outre, il ne peut compter sur un soutien familial, car sa famille a elle-même besoin d’aide sociale ! Dire qu’il est pauvre relèverait de l’euphémisme. Il est tellement démuni que pour transporter ses effets personnels, il utilise un sac en plastique qui ne vaut pas plus de quatre sous.
Je ne sais pas si ça relève du hasard ou de l’humour noir de l’administration tunisienne, mais il m’a dit qu’au foyer universitaire de Hammam Chott, on lui a assigné la chambre numéro…zéro ! Je ne savais comment l’aider à s’en sortir. Je lui ai, donc, donné les coordonnées d’un journaliste que je connais bien et qui venait de créer un journal à Tunis. Par malchance, le journal a été interdit après six mois de sa fondation, avant même qu’Ayyoub ne tente sa chance avec son directeur.
Il m’a dit, en plaisantant : « Avec la misère que je vis je suis prêt à tout, même à devenir un agent du Mossad ! ». Je lui ai répondu : « Trop tard, mon ami ! En ce qui concerne les agents arabes, le Mossad affiche complet ! »
Omar Khayyâm

Journal 1:09 am
" La lecture d’un livre de Cervantes, de Flaubert, de Schopenhauer, de Melville, de Whitman, de Stevenson ou de Spinoza est une expérience aussi forte que de voyager ou d’être amoureux. La plupart des gens divisent la vie en deux d’un côté, les choses réelles, de l’autre, le rêve et l’imagination; d’un côté, les voyages, de l’autre, la littérature. Je ne suis pas du tout d’accord. La vie est un tout et il n’est même pas impossible que finalement ce tout ne soit qu’un rêve."
Jorge Luis Borges