Un bac plus dix et un sac à quat’sous
J’ai dû courir pour attraper le train Tunis-Sfax de 17H 30. Le train était sur le point d’afficher complet et les sièges libres étaient rares. Je me déplaçais de wagon en wagon à la recherche d’une place assise. En cherchant à droite à gauche, j’ai non seulement déniché une place libre, mais aussi retrouvé un ami perdu de vue depuis des années. Ayyoub (ce n’est pas son vrai nom), souriant, de bonne humeur comme toujours m’a accueilli à bras ouverts. Je me suis, tout de suite, assis à côté de lui.
L’endurance humaine est un des phénomènes les plus étonnants de la nature. Malgré tous les malheurs qu’il avait subis, et qu’il continue à subir, Ayyoub opte toujours pour l’insouciance et le rire. Un proverbe tunisien dit : « trop de malheurs fait rire ». C’est ce que nous avons fait pendant les deux heures de trajet entre Tunis de Sousse.
Ayyoub est un bac plus dix. Une belle performance pour une personne à mobilité réduite, qui ne peut se déplacer qu’avec deux béquilles. Son handicap date de sa prime enfance. Originaire de Sfax, il débarque à Tunis après le bac pour poursuivre des études universitaires de quatre ans, dans une grande école de la capitale. Le diplôme en poche, il sera recruté sans tarder par l’Etat. Mais sa carrière de fonctionnaire ne durera pas plus d’un an. Arrêté dans le cadre de l’affaire du Parti de Libération Islamique (Hizb attharir al-islami) à Sfax, il est condamné par un tribunal militaire à dix ans de prison ferme.
. Ayyoub a la chance d’être condamné pendant le dernier quart d’heure du régime de Bourguiba. Il ne purgera qu’une partie de sa peine et sera relâché à la fin des années 80 suite à une grâce présidentielle. Mais il lui sera impossible de retrouver son poste dans la fonction publique. Lorsqu’on est étiqueté « islamiste », on le reste toute sa vie. Ne pouvant plus supporter l’oisiveté, Ayyoub s’inscrit de nouveau à l’université pour suivre un cours de sociologie.
Le jour de notre rencontre fortuite, il a non seulement réussi sa maîtrise, mais aussi les deux ans de troisième cycle et se préparait à rédiger sa thèse. Depuis le temps où je l’avais connu, Ayyoub a beaucoup changé. Il est devenu fumeur à l’âge de trente ans et, suite à ses études de sociologie, a abandonné ses idées islamistes. Mais cela ne change rien à sa situation. Aux yeux du régime, un islamiste reste un islamiste même s’il devient moine catholique. Il est privé de passeport, d’emploi et de perspectives d’emploi. En outre, il ne peut compter sur un soutien familial, car sa famille a elle-même besoin d’aide sociale ! Dire qu’il est pauvre relèverait de l’euphémisme. Il est tellement démuni que pour transporter ses effets personnels, il utilise un sac en plastique qui ne vaut pas plus de quatre sous.
Je ne sais pas si ça relève du hasard ou de l’humour noir de l’administration tunisienne, mais il m’a dit qu’au foyer universitaire de Hammam Chott, on lui a assigné la chambre numéro…zéro ! Je ne savais comment l’aider à s’en sortir. Je lui ai, donc, donné les coordonnées d’un journaliste que je connais bien et qui venait de créer un journal à Tunis. Par malchance, le journal a été interdit après six mois de sa fondation, avant même qu’Ayyoub ne tente sa chance avec son directeur.
Il m’a dit, en plaisantant : « Avec la misère que je vis je suis prêt à tout, même à devenir un agent du Mossad ! ». Je lui ai répondu : « Trop tard, mon ami ! En ce qui concerne les agents arabes, le Mossad affiche complet ! »
Omar Khayyâm

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