Tunis secoué par l’affaire du trou

Si la Belgique a connu, il y a quelques années, l’affaire Dutrouc, la Tunisie vit ses derniers jours au rythme de l’affaire du trou. L’histoire remonte à un certain jour d’octobre 2003. Plus précisément l’après-midi du 11 octobre. Ce jour-là un fonctionnaire de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) qui suit au jour le jour la situation de notre balance des paiements a remarqué, en démarrant son ordinateur et en lançant le programme de suivi quotidien, un trou inquiétant dont il ne pouvait trouver la moindre explication. Le compte courant de la nation était troué ! 170 euros manquaient à l’appel. Le fonctionnaire a eu beau faire et refaire les comptes, le trou restait là planté devant lui. A force de contempler ce trou béant, notre expert économique chevronné a eu le vertige. Paniqué, il a alerté sur-le-champ le Gouverneur de la BCT. Ce dernier, conscient de l’urgence de l’affaire, a nommé sans tarder une commission ad hoc : la commission 170. Une commission chargée de découvrir l’origine du trou. D’ailleurs, les mauvaises langues de Tunis l’ont rebaptisée « la commission du trou ».

Aux débuts de l’affaire du trou les autorités avaient ordonné le black-out total. Seuls les initiés de la BCT et du Ministère des Finances étaient mis au parfum. En effet, ce trou mystérieux risquait de plonger la bourse de Tunis dans le chaos, miner la confiance des investisseurs et semer la panique chez les bailleurs de fonds étrangers. Comme l’a bien expliqué le Ministre des Finances à ces collaborateurs, « si l’affaire du trou parvient jusqu’aux oreilles des responsables du FMI à Washington, ils vont croire que le bateau de notre économie est en train de prendre de l’eau. Ou vous trouvez l’origine du trou ou nous coulons tous ! ». L’économie du pays était au bord du précipice. Les experts n’avaient d’autre choix que de creuser pour percer le mystère.

N’était-ce la perspicacité des agents des services de renseignements des Douanes, le pays aurait peut-être connu le même sort que celui de l’Argentine il y a deux ans. Les limiers du Ministère des Finances n’ont pas oublié le vieil adage : « Cherchez la femme ». Les agents secrets n’ont pas seulement identifié la femme qui avait failli causer la faillite de notre économie mais ils l’avaient attrapée en flagrant délit. Elle était en train de creuser le fameux trou lorsque les agents l’avaient encerclée puis neutralisée.

Pourtant, malgré l’extrême gravité de son acte, la justice tunisienne s’est montrée clémente avec elle. Cette femme coupable de sabotage économique n’a écopé que d’un sursis et d’une légère amende (1). Certains juristes sont scandalisés par le verdict « complaisant ». « C’est presque un non-lieu », s’insurge un avocat outré qui veut garder l’anonymat. « Ce que cette femme a commis relève du terrorisme économique » renchérit un autre homme de loi. D’après lui, elle aurait dû être jugée selon les nouvelles lois antiterroristes, votées après le 11 septembre 2001.

La Tunisie est-elle allée trop loin dans le respect des libertés individuelles ? Certains le pensent sincèrement. « Lorsque je pense qu’une terroriste en liberté est en train de courir les rues de Tunis, je pense parfois à gonfler un zodiac et fuir vers l’Italie » conclut un jeune homme étouffé par le climat trop libertaire qui règne à Tunis.

 

 

1 -Verdict confirmé en appel : Om Zied condamnée à huit mois de prison avec sursis


Le 28 février 2004, la cour d’appel de Tunis a confirmé la condamnation en première instance de la journaliste Om Zied, de son vrai nom Néziha Réjiba, à huit mois de prison avec sursis et à une amende de 1 200 dinars tunisiens (environ 800 euros), pour infraction à la législation du change et du code de la douane. La journaliste du magazine en ligne Kalima.com avait été convoquée le 25 septembre 2003, au retour d’un séjour à l’étranger, par la direction des enquêtes douanières, bureau des infractions de change, qui lui reprochait d’avoir donné à un jeune Tunisien 170 euros en devises. Pourtant, Om Zied n’avait commis aucune infraction, puisque la loi donne une semaine pour changer le reste de ses devises de voyage. Refusant d’assister à cette parodie de procès, dénoncé par ses avocats comme étant un dossier politique, Om Zied a été jugée par contumace. (http://www.rsf.org/article.php3?id_article=8129)

 

Omar Khayyâm
25-11-2003