La vie est voyage. Parfois le voyage finit avant de commencer: une de mes sœurs et un frère sont morts en très bas âge. Il arrive aussi que le voyage soit interrompu à mi-chemin: c’est le cas d’Aboulkacem Chebbi, de Zouheir Yahyaoui etc. Il y a, enfin, les voyageurs qui sont presque contents de quitter ce monde après un si long parcours. Le philosophe et mathématicien britannique Bertrand Russel a vécu presque un siècle ( 1872 - 1970). L’écrivain français Henri Troyat, Lev Aslanovitch Tarassov de son vrai nom, vient de mourir à l’âge de 95 ans après avoir écrit… 104 livres !
Le voyage s’appelle en arabe safar ( سفر ). Safar a la même racine que soufour ( سفور ) qui signfie: " Dévoilement". Une femme safira ( سافرة ) est une femme dévoilée, ou " découverte". Celui qui voyage découvre et se découvre en même temps. Je ne crois pas que les voyages puissent nous changer profondément. Je pense - et je ne suis le seul à le penser- qu’il existe en chacun de nous une substance (ou essence), d’origine génético-socioculturelle, immuable. Notre personnalité se forme à l’adolescence et subit peu de changements pendant l’âge adulte. On peut échapper à son pays d’origine mais on ne peut jamais échapper à soi-même. Je ne peux rester indifférent à une note de malouf, qu’elle soit entendue au Groenland, à Montevideo ou à Katmandou. Il suffit d’offrir un machmoum de jasmin à un réfugié tunisien en Nouvelle-Zélande pour qu’il éclate en sanglots. Des sanglots de joie ou de douleur? Les deux à la fois.
Je vais consacrer cette rubrique, Carnet d’un nomade, à mes souvenirs de pays lointains qui me sont devenus proches. Ce qui me marque le plus dans un voyage ou un long séjour ce n’est ni le paysage ni l’architecture mais les personnes rencontrées au hasard des circonstances. Est-ce vraiment du hasard?Je n’en sais rien. Tout ce que je sais c’est que je dois toujours bouger d’une contrée à l’autre pour voir ce qui m’arrive. Et il y a beaucoup de choses qui arrivent. Surtout l’échec ! J’adore mes échecs, qu’ils soit amoureux, professionnels, sociaux etc., car ils me font rire et danser comme un Zorba (1) ! En plus mes echecs sont presque tous racontables. C’est l’essentiel…
—
1- A la fin du film Zorba le Grec, tiré du roman de Nikos Kazantzakis Alexis Zorba et réalisé par Michel Cacoyannis en 1964, le projet de Zorba ( Anthony Queen) s’écroule comme un château de sable mais il " fête" son échec par une danse inoubliable au rythme d’une musique sublime de Mikis Theodorakis.
