“Nobody” it will be my Epitaph
DIE ZEIT
Politique 46/2001
Mort au Détroit de Gibraltar
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Chaque jour des centaines d’Africains traversent ce Detroit pour émigrer clandestinement vers l’Europe. Le Maroc laisse faire.
par Michael Schwelien
Tanger/Tarifa
Au patio numéro 2 du cimetière de Tarifa une corde tendue à la hâte sépare, à la gauche du visiteur, un lieu de sépulture pour les morts sans nom du reste du cimetière. Cette corde n’a d’autre rôle que d’éviter aux visiteurs de piétiner ces sépultures qui ne portent aucun signe distinctif. Un modeste signe de respect pour les morts, dont la dernière demeure ne porte ni pierre tombale ni épitaphe et auxquels aucun ne vient porter des fleurs. En ce lieu où siffle sans un arrêt un vent marin, et d’où l’on a une vue imprenable sur l’Atlantique, rien n’indique que des êtres humains sont enterrés ici. A l’exception d’une planche renversée qui rappelle la présence d’un mort. Seul un prénom est inscrit sur la planche, aucune date, tout juste: Mohammed.
Ceux qui sont enterrés ici ont été à un doigt de leur but final. C’est la dernière étape d’un périple de milliers de kilomètres qui se révèle fatale. La majorité d’entre eux vient du de l’Afrique du Nord-Ouest et du Maghreb. Plusieurs d’entre eux traversent le Sahara à pied: Ce sont des africains noirs du Nigeria, du Ghana, de Sierra Leone, des pays où la guerre fait rage ou dont la situation intérieure ne connaît aucun changement. D’autres viennent même d’Irak ou d’Afghanistan. D’une manière ou d’une autre, entassés dans des camions, des bateaux vétustes ou confortablement installés dans un avion de ligne, ils réussissent à débarquer à Tanger. Cette ville pittoresque, qui fut la capitale culturelle du Maroc, s’est transformée en plaque tournante pour les émigrants qui font tout pour rejoindre l’espace Schengen.
De Tanger on peut contempler, à travers le détroit de Gibraltar, la pointe sud de l’Espagne. L’Estrecho, comme l’appellent les Espagnols, qui relie l’Atlantique a la Méditerranée ne mesure pas plus de 15 kilomètres. Beaucoup trouvent la mort en traversant L’Estrecho. La mer ici est au moins aussi trompeuse que les passeurs qui promettent aux clandestins une traversée sans danger. La majorité survit à cet épisode de leur traversée vers l’Europe. Le détroit de Gibraltar s’est révélé l’une des brèches de la forteresse Europe. Une brèche qu’on ne peut tout simplement pas colmater. Cela est dû surtout au peu d’enthousiasme montré par le Maroc pour freiner le flux de réfugiés.
On a besoin des "moros"
Récemment, la Guardia Civil espagnole a arrêté, en une seule journée 567 sinpapeles (sans-papiers) qui ont débarqué sur la côte espagnole. 64 parmi eux ont emprunté un itinéraire plus long et plus dangereux. Ils ont été attrapés sur la plage Las Salinas de Fuerteventura, l’une des îles Canaris. La majorité d’entre eux semble provenir de Sierra Leone – à l’exception des six autres à la peau plus claire, sûrement des marocains, qui les ont transportés sur trois barques minuscules. Le reste des clandestins attrapés a emprunté l’Estrecho, 448 parmi eux ont débarqué directement à Tarifa. Sur les plages de l’extrême sud de l’Espagne continentale les surfeurs en attente de vents forts peuvent, souvent, voir ce qui se passe lorsque la mer est calme. Ceux qui détiennent les commandes de ses embarcations déchargent leur cargaison humaine tout près du rivage, parfois à quelques mètres de la plage. Parfois 60 personnes s’entassent dans un zodiac Ils doivent traverser les derniers mètres à la nage ou en pataugeant dans l’eau. Car les conducteurs de ces barques n’accostent jamais. Dès qu’ils atteignent la plage, ces silhouettes humaines s’éloignent en courant.
Pendant cette malheureuse journée, deux hommes ont été repêchés de l’eau par la Guardia Civil et transportés en toute vitesse par hélicoptère à l’hôpital Punta Europa de la ville portuaire voisine de Algeciras. L’un d’eux a souffert d’un affaiblissement général: épuisement, déficience cardiaque : il a succombé. L’autre a dû être soignée pour brûlures. Elles ont été causées par le carburant que déversent les cargos en traversant le détroit. Il a survécu à ses blessures.
Comme nous l’avons déjà dit, tous les clandestins ne choisissent pas le plus court chemin. Certains ne veulent pas mettre leur destin entre les mains des passeurs. Pendant un mercredi nébuleux, 50 Africains ont débarqué d’un bateau de pêche à Cap Gata à l’est de Almería. Ils l’ont volé à Melilla, l’une des deux enclaves espagnoles en Afrique du Nord, et ont parcouru 160 kilomètres à travers la Méditerranée. Quatre parmi eux ont été repêchés sans vie par la Guardia.
Pendant cette même journée un jeune au nom de Abdelfagur est mort à l’hôpital de Ceuta, l’autre enclave espagnole. Le jeune homme âgé de 14 ans est originaire de la ville marocaine de Tétouan, il a réussi à s’infiltrer à travers la frontière de l’enclave. Comme d’autres jeunes, il y était en train de rôder autour du port, en attendant une bonne occasion pour tenter sa chance. Cette chance était arrivée après une fiesta. Abdelfagur a dû se cacher dans un camion qui ramenait des cabines de spectacle vers Algeciras. Il a été trouvé presque inanimé sur la plage de Chorillo au côté sud de Ceuta. Quelqu’un l’a transporté à l’hôpital où il a lutté vainement contre la mort pendant douze jour.
Plusieurs habitants de l’Espagne du sud appellent l’Estrecho le plus "grande fosse commune de l’Europe". Le détroit de Gibraltar est l’une des routes maritimes les plus fréquentées au monde. Du haut des ponts des supertankers et des bateaux-conteneurs les zodiacs sont totalement invisibles. En quelques minutes, peuvent surgir de la surface d’une mer auparavant calme des vagues de quatre ou cinq mètres de hauteur. Les moteurs des zodiacs peuvent tomber en panne, quelques-uns sont de vieux modèles, de sorte que la peau faite de caoutchouc devient poreuse. La mort arrive lentement dans l’Estrecho. Au début c’est la soif, puis c’est l’insolation. Certains se noient, car ils tombent à l’eau après avoir perdu conscience.
Combien de personnes périssent, combien sont ceux qui atteignent leur but? La Guardia Civil connaît seulement le nombre des clandestins morts ou arrêtés. L’organisation humanitaire Union des Immigrants marocains d’Espagne estime le nombre annuel des morts à un millier, un chiffre qui dépasse tous ceux des autres frontières de l’Europe. Mais ce ne sont que des estimations. Peut-être l’enquête du ministère espagnol des affaires social et du travail est-elle plus instructive, dans la mesure où elle reconnaît que tous les fermiers espagnols emploient des immigrés illégaux. L’Espagne a besoin de moros ( Maures), dont les aïeuls ont apporté à l’Europe culture et mathématiques. Ils sont aujourd’hui utilisés pour cultiver les tomates.
Papa Isidoro est l’un de ceux qui aident les immigrants illégaux. Sur la rue du port de Algeciras, ce franciscain de l’ordre de la Croix Blanche dirige, dans une demeure bien entretenue, un centre de consultation muni ambulance. Isidoro connaît les immigrants et leurs problèmes mieux que personne. "Une fois qu’ils sont en Espagne", dit-il en souriant, "il y a presque toujours une solution pour leurs problèmes." Mais à condition qu’ils le connaissent. Isidoro va aux guichets de Western Union pour encaisser les mandats des „sans-papiers“ de façon à ce qu’ils n’aient pas à donner leurs vrais noms. Tous ceux qui frappent à la porte de sa maison au numéro 7 du Paseo de la Conferncia auront droit à un examen médical et à des vêtements secs. Plusieurs ne possèdent rien d’autre que les pantalons mouillés, la chemise et le blouson qu’ils portent sur leur corps. Lorsqu’il dit que les problèmes sont résolus dès qu’ils sont en Espagne, il veut dire qu’ils ont déjà franchi la frontière Schengen. Ensuite, il est facile de trouver un travail, d’entrer en clandestinité ou de pousser plus loin le voyage à l’intérieur de l’Europe. "Tous ceux qui arrivent ici ont un lieu d’accueil - en Espagne, en Italie, en Allemagne …" Isodoro le sait par expérience.
En vertu des accords Schengen, l’Espagne s’est engagée à la simplification de la procédure d’expulsion des immigrés illégaux. Les Marocains peuvent être refoulés immédiatement. Même avec le Nigeria, on a initié un „projet pilote“ pour le rapatriement des illégaux. Mais les cas dl’expulsion d’Africains noirs sont très rares. Les autorités espagnoles trouvent des difficultés à entretenir des rapports sereins avec le Maroc. Le conflit ouvert à propos du droit à la pêche envenime les relations bilatérales. Malgré toutes les déclarations verbales, le voisin nord-africain ne se gêne pas pour résoudre ses problèmes de croissance démographique et de chômage sur le dos de la prospère Europe. A la fin de l’été le Ministre des affaires étrangères espagnol Josep Piqué a convoqué l’ambassadeur marocain à Madrid. Ce dernier s’est contenté d’envoyer son adjoint, qui s’est présenté avec 25 minutes de retard.
Le jour suivant, le Ministère des affaires étrangères marocain a publié un communiqué affirmant que l’Espagne " tend à simplifier un problème complexe". Selon ce même communiqué, le Maroc a interné depuis janvier 2000 quelques 35 000 personnes qui tentaient d’émigrer vers l’Europe. 20 000 de leurs propres citoyens ont été retenus à la frontière du royaume, 15000 Africains et Asiatiques ont été expulsés du pays.
La traversée de Tarifa vers à Tanger dure seulement 35 minutes par jet-ferry rapide. Il y a à la Casbah des petits hôtels qui portent des enseignes très significatives: Malaga, Hollande, Paris. Des Africains noirs se tiennent devant ces hôtels, d’autres s’entassent dans leurs chambres minuscules. Il y a plein de Noirs dans les cafés et les stations-services. Ils espèrent trouver des chauffeurs de longue distance prêts à les prendre ou des camions où ils peuvent se cacher. Dans un Magasin de Tanger on vend des zodiacs et plein de cordes. Pourquoi tant de cordes? "Pour qu’ils ne se jettent pas par-dessus bord, ils sont tellement nerveux", dit un certain Ahmed.
La Police secrète ferme les yeux
Le différent entre l’Espagne et le Maroc s’est aggravé durant cet automne. Le roi du Maroc a accordé au quotidien le Figaro une Interview unique en son genre. Mohammed VI a pointé du doigt "les bandes mafieuses espagnoles”. Selon lui, elles sont plus riches que celle du Maroc. Des bateaux, qui sont plus rapides que ceux de sa propre marine, sont achetés en Espagne et pas au Maroc. Il néglige le rôle joué par sa propre police. Quand un taxi veut faire le trajet Casablanca-Tanger, le chauffeur doit avoir une autorisation pour effectuer ce voyage. Chaque mouvement d’étrangers est noté. Les flics de la Sûreté (police secrète) ont leurs indicateurs partout. En échange de quelques dirhams, ils ferment volontiers les yeux. Il n’échappe à aucun policier de Tanger qu’à la plage, au sud de la ville, le café Schengen ne manque jamais de clients. Le garçon du café dit, un peu hésitant : "Lorsqu’on travaille ici depuis un certain temps, on croirait qu’on n’a pas vraiment besoin de visa pour aller en Europe."
Mais l’Espagne ne contrôle pas totalement la situation, même sur son territoire souverain. On peut faire le trajet Tanger-Ceuta en une heure par taxi, en passant par la ville royale de Tétouan. L’enclave espagnole en Afrique du Nord est cloisonnée autour du perímetro, la frontière en forme semi-circulaire qui la sépare du Maroc. C’est une double cloison de quatre mètres de hauteur, couronnée par des barbelés. Entre les deux cloisons il y a une piste en béton. Elle est d’une largeur suffisante pour les véhicules de patrouille de la Guardia Civil. Des projecteurs et des cameras vidéo sont perchés sur des poteaux. "Les clandestinos coupent la clôture en deux minutes", déclare un porte-parole de la Guardia Civil, "Nous ne pouvons être aussi rapides à intervenir."
Tout le monde a "perdu" ses papiers ici. Ils prétendent provenir de pays avec lesquels il n’y a pas d’accords de rapatriement. Ceux qui se laissent enregistrer sont bien traités et ont droit de rester trois mois au centre d’internement. "Ensuite on émet un Expediente de Expulsión (arrêt d’expulsion) à leur encontre", explique Roberto Franca à l’Administration centrale de Ceuta, "cela signifie qu’ils doivent quitter le pays dans un délai de 40 jours." Les illégaux n’attendent que ça. Avec la décision d’expulsion en poche, ils ont assez de temps pour entrer dans la clandestinité et poursuivre leur voyage en Europe jusqu’à leur destination choisie.
(traduit de l’allemand par Omar Khayyâm)
