LE PARRAIN BRISE LA LOI DU SILENCE Omar K. : Bonjour, Haj Zaba ! ZABA : Haj Zine, s’il te plaît ! O.K. : Pourquoi tous ces appels spontanés à une nouvelle candidature en 2009 alors que tout le monde sait que tu ne quitteras jamais le pouvoir sauf en cas de décès ou coup d’Etat ? ZABA : Car j’adore ce cirque. J’aime voir et écouter cette bande de bénaliénés chanter et danser à ma gloire. Je sais qu’ils sont tous des hypocrites. C’est pourquoi je veux les avilir, les rabaisser au maximum. Si demain Morjane prend le pouvoir, ces mêmes clowns qui ne font rire personne seraient prêts à me couper en morceaux et me brûler "en pièces détachées". O.K. : Les rumeurs les plus folles courent à propos de ton état de santé… ZABA : Et que raconte-t-on ? OK. : Que tu as un cancer de prostate incurable. Est-ce vrai ? ZABA : C’est vrai mais je crois aux miracles. O.K. : L’affaire du yacht français volé par Imed Trabelsi a fait couler beucoup d’encre. Pourquoi ne livres-tu pas le voleur à la justice française ? Avec une action aussi spectaculaire tu pourras te refaire une nouvelle virginité. ZABA : Imed sait beaucoup de choses. Si je le livre au Français, il se vengera en exposant le linge sale du Palais devant tout le monde. En plus, si Imed est extradé vers la France, Leila ne me pardonnerait jamais ça. Le divorce suivrait automatiquement. Je ne referais jamais la faute de Bourguiba : en divorçant de Wassila il a signé l’arrêt de sa mort politique. O.K. : Mais la politique n’existe plus en Tunisie ! Ton régime n’est qu’une "confédération" de familles mafieuses protégées par les SS [Services Spéciaux]. N’est-ce pas ? ZABA : Tu as tout compris. Le seul casse-tête quotidien pour moi c’est de ne jamais laisser un clan devenir trop puissant. C’est pourquoi j’ai donné l’ordre de fermer le journal de Imed. J’ai agi de la même manière avec mon gendre Slim Chiboub : lorsqu’il est devenu trop puissant, je lui ai arraché les plumes en trop qui pourraient lui permettre un jour de voler [1] de ses propres ailes. O.K. : As-tu peur de la mort ? ZABA : Je ne pense jamais à la mort. Pour moi elle n’existe tout simplement pas. Le pouvoir n’est pas seulement un aphrodisiaque, comme l’a bien dit un homme politique, mais aussi un hallucinogène : il donne à celui qui le détient une sensation d’éternité. O.K. : Penses-tu aux coups d’Etat ? ZABA : Oui, j’en suis obsédé. C’est pourquoi je ne fais confiance à personne. Les services de securité, civils et miltaires, s’espionnent mutuellement. Les chefs et les cadres de ces services sont paralysés par la peur que j’avais propagé parmi eux. O.K. : Un nouveau 7 novembre est impossible ? ZABA : Pour organiser un nouveau 7 novembre il faut un nouveau triumvirat comme celui de Ben Ali-Ammar-Baccouche. Il faut un chef qui coiffe tous les services, un "homme de main" comme Ammar pour organiser matériellement le coup et un politique pour impliquer le RCD dans le putsch. O.K. : Mais le RCD n’est plus qu’une coquille vide ? ZABA : Non ! Tu te trompes ! Le RCD maintient le lien entre la base, surtout en dehors des grandes villes, et la Présidence. Si on laisse tomber le RCD, on coupe la branche sur laquelle on est assis. Le régime peut être comparé à une pieuvre dont le cerveau se trouve au Ministère de l’Intérieur et les tentacules dans les ramifications du RCD. Même avec 150 000 policiers et 500 000 indicateurs le régime ne peut survivre en recourant seulement à la répression. O.K. : Donc, tu es d’accord avec la thèse de Béatrice Hibou [2] ? ZABA : Son livre est trop compliqué pour ma petite cervelle. C’est un des mes conseillers qui m’en a fait un résumé simpilfié. Je suis tout à fait d’accord avec son analyse. Mon régime, comme celui de Bourguiba, est un mélange réussi de répression et de servitude volontaire. — [1] Le verbe "voler" utilisé dans ce contexte signifie "vol" et non "vol". [2] Béatrice Hibou, chercheur au CNRS (Ceri-Sciences Po) ; La force de l’obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie.
FictionApril 10, 2007 10:59 am
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