L’impasse du Maghreb  
 
On dit que les dictateurs arabes font le lit du terrorisme mais le contraire est aussi vrai: les terroristes donnent de l’oxygène frais à des régimes usés par le temps. Les terroristes qui se font sauter au milieu la foule algéroise cherchent-ils vraiment un raccourci vers le paradis en tuant des innocents?  Ou bien sont-ils tout simplement animés par la haine, une haine terrible, sans limites envers soi-même et envers les autres?
Les Maghrébins de la diaspora, comme moi, ne savent plus à quel saint se vouer. On ne peut sympathiser ni avec les juntes autoritaires d’Alger et de Tunis ni avec les terroristes qui prétendent combattre le "taghout" (tyrannie) alors qu’ils ne font que massacrer des civils et prolonger la vie de ces régimes corrompus et ainsi maintenir le statu quo.  
Les attentats et les affrontements armés sont du pain béni pour des régimes comme celui de Ben Ali. Plus les bombes explosent et plus le silence de plomb s’installe. En outre, les démocrates et les militants des droits humains au Maghreb se sentent coupés des masses qu’ils sont censés défendre. Les raisons sont multiples mais je les résumerais en trois:
- Une majorité de jeunes Maghrébins ne croient plus au changement intérieur et ne rêvent plus que d’Europe ou d’Amérique, et même - pourquoi pas? - d’un "bateau pour l’Australie" (1). Ils ne voient pas leur avenir au Maghreb alors pourquoi s’intéresser à ses problèmes?
- Ceux qui ont une situation sociale plus ou moins satisfaisante ne rêvent que de consommer à l’occidentale  et d’améliorer leur sort individuel ou tout au plus familial au prix d’un compromis avec le régime en place. Bref, ce sont ceux qui consomment et se taisent.
- La prédication religieuse satellitaire qui propage la peur de l’enfer (tarhib) sans oublier de promettre le paradis aux moutons dociles (targhib) transfère les désirs des couches populaires vers l’au-delà et non vers une vie meilleure ici-bas.
Ces masses composées de jeunes desperados, de petits-bourgeois apolitiques et d’aliénés religieux ne croient ni en la démocratie, car ils voient de leurs propres yeux à quoi ressemble la "démocratisation" de l’Irak,  ni aux droits humains surtout après les images d’Abou-Gharib et de Guantanamo sans parler du régime de l’Apartheid installé en Palestine par la soi-disant unique démocratie au Moyen-Orient.
Que faire? Se rallier aux autocrates en place sous prétexte du danger terroriste et remettre ses revendications aux calendes grecques? Continuer à prêcher " la bonne parole" du haut de sa tour d’ivoire de Montréal, Paris, Londres ou La Haye?
Le grand écrivain Dostoïevski voulait faire quelque chose, agir, "militer" mais ne savait par où commencer vu que les maux du monde étaient, et sont encore, innombrables. Il a avoué devant un philosophe russe son désarroi face à la misère du monde. Le philosophe lui a tout simplement dit:
- Commence par serrer la main de cet homme assis près de toi !
Quelle belle leçon de modestie pour ceux qui veulent changer le monde !
1- Un bateau pour l’Australie est le titre d’un sketche de l’humoriste algérien Fellag.