Le bateau des derniers Mohicans

 

« Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit.

Je n’étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit.
Je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai rien dit.
Je n’étais pas Juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai rien dit.
Je n’étais pas catholique.
Puis ils sont venus me chercher.
Et il ne restait plus personne pour protester… »
(Martin Niemoller)

Ce jour là le ciel était bleu à La Goulette. Un bleu grisâtre. Un bateau somptueux d’un blanc éclatant attendait sa dernière cargaison de passagers. Les drapeaux du paquebot Al Habib s’agitent comme des mains qui font des signes d’adieu. Le capitaine du navire, dans une tenue d’apparat impeccable, s’apprête à accueillir l’ultime livraison des déchets du 26 mai 2002.
La Tunisie, pays exportateur par excellence, vient de délivrer à l’Europe la dernière cargaison de « lépreux » tunisiens. Inutile d’énumérer toute la liste des voyageurs. Ce sont pour la plupart des comètes qui sont brusquement apparus puis disparus du ciel tunisien  : un poète égaré, un journaliste-écrivain lunatique, une éditrice sans maison d’édition, un juge sans greffier ni assesseurs, une avocate en robe noir, comme pour marquer son deuil, accompagnée par son compagnon de route, un résistant dont les nerfs ne pouvaient plus résister, un avocat des pauvres brisé et appauvri et un historien qui vient signaler par son départ qu’un cycle de l’Histoire vient de s’achever.
Depuis l’approbation de la nouvelle loi sur le patriotisme, ces « traîtres de la Patrie », ces "marginaux qui s’excluent de la nation", étaient définitivement et littéralement exclus de la nation. Il ne faut pas leur en vouloir, ni leur reprocher d’avoir abandonné le bateau alors qu’il commençait à prendre de l’eau. Sans exagération aucune, s’ils restaient, ils risqueraient de mourir de faim.
Depuis l’entrée en vigueur de la loi en question, tout Tunisien qui entre en contact avec eux, même de façon indirecte, risque un an de prison ferme, une lourde amende et le contrôle administratif pendant cinq ans, sans parler de la perte automatique de l’emploi. La loi interdit en outre aux épiciers, aux bouchers, aux poissonniers, aux marchands de légumes, aux restaurateurs, aux hôteliers et mêmes aux coiffeurs et coiffeuses de les servir. La loi est formelle et incontournable. Nul n’est censé ignorer la loi.
La vie de cette bande de marginaux, marqués sur le dos par une étoile jaune invisible, devenait chaque jour intenable. Ils sont abandonnés par leurs voisins, boudés par leur proches, harcelés par les CQ (comités de quartier), malmenés par des  « inconnus », menacés par des « anonymes », intimidés par les SS, épiés nuit et jour par les grands yeux et les fines oreilles de Big Brother et régulièrement visités par les « visiteurs de la nuit ». Ils sont même devenus des « sans papiers ». Par pure coïncidence, toutes leurs pièces d’identité ont été « perdues » en même temps. Plus de carte d’identité, plus de passeport, plus de permis de conduire. Pas question d’obtenir de nouveaux papiers, car la loi interdit aux fonctionnaires de l’Etat de les servir et même de les recevoir. En outre, les fonctionnaires de l’état civil, exécutant des ordres venus d’en haut, avaient arraché et brûlé les feuilles du Registre Civil qui concernent les « lépreux ». Ils peinent maintenant à prouver qu’ils existent réellement.
Grâce aux pressions incessantes de quelques ONG européennes et nord- américaines et après moult tractations diplomatiques, le bey de Tunis a concédé le départ des « brebis galeuses ». L’Allemagne, la Belgique, le Canada, la France et la Suisse auront chacun son quota de « lépreux » tunisiens. La police des frontières, qui enregistre chaque entrée et chaque sortie du territoire, a transmis un chiffre ultra-secret au bey de Tunis : Depuis la date du référendum il y a eu exactement 16 642 départs définitifs.
Depuis qu’on a baissé les rideaux du théâtre du 26 mai, les journalistes et les médias se sont complètement désintéressés de ce petit pays insignifiant. La vie politique et sociale vient d’entrer dans une phase d’hibernation d’au moins 12 ans. Le spectacle qu’offre le pays ressemble au début d’un western de Sergio Leone : un paysage lunaire où l’on n’entend que le sifflement du vent. Le sifflement des balles viendra après.
Le spectacle est officiellement clos le 27 mai. « Circulez ! Y a plus rien à voir ». Au revoir, Messieurs Dames, notre prochain rendez-vous est fixé pour octobre 2014.

Omar Khayyâm