Le Soir (Bruxelles), 26 avril 2007
L’actrice
Souhayr Belhassen
Une Tunisienne à la tête de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme. Un symbole…
Une bonne nouvelle pour les femmes, pour les droits de l’homme… et pour la Tunisie : la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, mieux connue sous son acronyme FIDH, s’est donné une nouvelle présidente mardi soir à Lisbonne pour succéder au Sénégalais Sidiki Kaba : il s’agit de la Tunisienne Souhayr Belhassen, qui était déjà l’adjointe du président sortant.
Même si elle n’a pas les ressources financières de l’américaine Human Right Watch ou la renommée de la britannique Amnesty International, la FIDH compte parmi les grosses cylindrées en matière de défense des droits humains. Forte de 141 ligues réparties dans une centaine d’Etats, cette organisation fédérative peut bien se targuer d’être indépendante, non partisane et non confessionnelle.
L’avènement d’une Tunisienne à la tête de la FIDH ne doit rien au hasard. On peut même parler d’un beau symbole. La Tunisie, en effet, a mal à ses droits de l’homme. Les libertés individuelles ont peu de poids au « pays proche » vanté par la publicité touristique.
Et Souhayr Belhassen, à son corps défendant, est devenue une spécialiste des droits de l’homme. « Cette femme originaire d’une famille libérale aisée n’était pas prédestinée à une telle carrière, confie Kamel Jendoubi, vétéran de la cause des droits humains en Tunisie exilé à Paris. La connaissant bien, je suis fier de son élection à la FIDH ; son parcours de femme engagée, de militante démocrate, n’a pas manqué de rejaillir sur la Ligue tunisienne des droits de l’homme, la plus ancienne du monde arabe, qu’elle a marquée de son empreinte. D’autant qu’elle y a travaillé, comme les autres, dans des conditions difficiles de harcèlement du pouvoir sur fond de manque de moyens financiers. Comme vice-présidente de la Ligue tunisienne, elle a pu montrer toute l’étendue de ses capacités d’organisatrice et de dirigeante, alors que ses rapports écrits démontraient en même temps sa manière subtile de faire passer des messages clairs. Souhayr, en journaliste expérimentée, donnera à la FIDH cette touche d’ouverture d’esprit qui la distingue. »
Car, en effet, la nouvelle présidente de la FIDH a plus que tâté du journalisme : cette diplômée de sciences politiques - Tunis puis Paris - a notamment travaillé pour l’agence de presse britannique Reuters et pour l’hebdomadaire Jeune Afrique.
Sa biographie diffusée par la FIDH situe ses premiers émois «droitsdel’hommesque s» en juin 1967, quand la rue tunisoise s’enflamme lors de la guerre des Six-Jours et s’en prend aux Juifs de Tunisie : Souhayr Belhassen, spontanément, se révolte contre les violences subies par la communauté juive durant une journée d’émeutes. Mais son 1er « fait d’armes », pour la même source, remonte à 1984, quand elle anime une campagne de la Ligue tunisienne des droits de l’homme qui réussit à sauver de la potence dix-huit jeunes Tunisiens condamnés à mort pour avoir pris part aux émeutes dites « du pain » le 28 janvier.
C’était sous le règne de Habib Bourguiba. Dont cette féministe de la première heure vante par ailleurs les réalisations en matière de droits de la femme. Quant au régime suivant, celui de Zine el-Abidine Ben Ali, qui célébrera ses vingt ans le 7 novembre prochain dans un très prévisible déluge de boniments autosatisfaits, elle ne va pas davantage le ménager. Celui-ci réagira à sa manière, rarement subtile : la voilà ainsi expulsée, et exilée de 1993 à 1998, pour avoir dénoncé « le silence coupable » du régime sur la situation du voisin algérien dans une pétition de soutien aux femmes d’Algérie.
Sa qualité de femme n’a même pas exonéré Souhayr Belhassen des agressions physiques que les sbires du régime du président Ben Ali réservent aux activistes des droits de l’homme : comme l’avocate Radhia Nasraoui ou l’éditrice Sihem Bensedrine, elle a déjà reçu des coups en pleine rue.
« Je ressens beaucoup d’émotion et de satisfaction après mon élection, nous déclare la nouvelle présidente de la FIDH depuis Lisbonne. Je vois dans la désignation d’une femme - une première depuis la création de la FIDH en 1922, NDLR - la reconnaissance du parcours d’une militante féministe de la Ligue tunisienne des droits de l’homme. Un signal fort, aussi, à l’égard de la situation en Tunisie, où la Ligue fêtera ses trente ans le 7 mai, mais où elle demeure paralysée par les manoeuvres du pouvoir depuis plus de cinq ans. »
Comme présidente de la FIDH, Mme Belhassen aura cependant un horizon bien plus large : « Je souhaite mettre l’accent sur deux priorités: l’égalité entre les sexes, bien sûr, mais aussi la défense des migrants. » Son mandat, de trois ans, lui permet cette ambition.
Baudouin Loos