Restons stoïques

Lettre aux lecteurs
Par Jean-Louis Hue

La philosophie stoïcienne n’apprécie guère le bavardage. Elle est faite de sentences, de fragments, de courtes paraboles, de conseils de vie. Mieux, elle peut se résumer en un seul mot, un adjectif qu’elle a légué à la langue commune. Est stoïque celui qui demeure impavide face à des avanies de toutes sortes – la douleur, les insultes, les infortunes du destin, la mort enfin. Cette pose héroïque, qui allie l’austérité à une certaine insensibilité, a assuré au stoïcisme une gloire pérenne. Épictète résume ainsi l’indifférence du sage à tous les maux qui sont le lot de la condition humaine : « De ce qu’ils peuvent nous faire, nous n’avons nul souci ; sur ce qui nous importe, ils ne peuvent rien. » La pire des tortures n’arrachera pas un seul gémissement au sage. Faites le test. Enfermez une victime stoïcienne dans un taureau de métal creux sous lequel vous allumerez un feu. (C’est le fameux supplice du taureau de Phalaris, qui remonte à l’Antiquité grecque). Eh bien, même dans cet enfer, prétendent les stoïciens, le sage est heureux.

N’en concluez pas hâtivement que le stoïcisme se réduit à une morale mortifère, dans laquelle il serait exigé que le sage soit un surhomme. Ce vaste système philosophique, qui englobe des domaines aussi divers que la physique, la cosmologie, la logique ou la psychologie, a pour ambition de proposer une sagesse pratique, un guide pour la vie quotidienne. Déjà, Pierre Hadot et Michel Foucault avaient attiré l’attention, dans les années 1980, sur les « exercices spirituels » ou les « pratiques de soi » proposés par les philosophes antiques. Comme le montre aujourd’hui Thomas Bénatouïl dans une remarquable étude (1), ces pratiques de soi sont au cœur même de la philosophie stoïcienne. Le sage se laisse conduire par la raison pour atteindre la perfection, la fameuse vertu stoïcienne. Il n’a pas d’autre activité que le bon usage de lui-même et du monde », écrit Thomas Bénatouïl. Le sage accède ainsi à un permanent bonheur, maîtrisant ses passions et jouissant avec mesure des plaisirs de la vie.

Ce bonheur-là se gagne de haute lutte. Il exige une « tension » de l’âme (le mot est de Cléanthe), une force de résistance sans cesse réaffirmée pour s’opposer aux assauts du monde et aux maux qui menacent la raison : la folie, la mélancolie, le sommeil, l’ivresse (encore que ce point soit fort débattu, et que certains stoïciens défendent le bon usage du vin, notamment pour la joie et l’amusement qu’il produit, favorisant ainsi une sagesse qui veut fuir l’austérité). Ainsi muré dans les remparts de sa pensée, le sage occupe une position inexpugnable. Il tire même profit de ses ennemis (qu’il s’agisse d’un homme qui vous insulte ou d’un voisin malveillant, comme l’explique Épictète) et tourne à son avantage tout ce qui pourrait lui nuire : les bêtes sauvages, le feu, la maladie où il trouve une source de repos, l’exil et la pauvreté qu’il sait convertir en une cure de loisirs. Ainsi le sage, conduit par l’usage permanent de la vertu, excelle en tout, qu’il joue de la flûte, pilote un navire, répare des chaussures ou… assaisonne une soupe de lentilles (en y ajoutant douze mesures de coriandre, conseille Zénon). Le simple fait de lever un doigt peut devenir une action vertueuse. « Si un seul sage, où qu’il soit, tend le doigt avec sagesse, tous les sages à travers le monde habité en bénéficient », conclut Plutarque. On ne peut rêver de mener sa vie avec plus de doigté philosophique.

(1) Faire usage : La pratique du stoïcisme, Thomas Bénatouïl, éd. Vrin.