«Nous ne les laisserons jamais se reposer…pas même dans leurs tombes»
Redaction
20 mai 2007
Article publié en février 2003
par Omar Mestiri

Je dédie ce texte à
ZouhairYahyaoui, l’internaute rebelle qui a su perpétuer l’esprit de sacrifice des jeunes Tunisiens et à Hamadi Jebali, journaliste et dirigeant politique embastillé depuis 13 ans.
Je le dédie également à Ramzi et Maher Khalsi, frères jumeaux, croupissant, depuis l’âge de 18 ans, dans des prisons distantes de plusieurs centaines de kilomètres où ils ont passé plus du tiers de leurs jeunes existences, rien que pour leurs idées.
…Et à toutes les victimes de la torture en Tunisie

Un
C’était le 7 juillet dernier. Parcourant le quotidien La Presse selon une vieille manie qui me fait entamer ce journal par la dernière page,
mon regard se fige sur un avis inséré dans la rubrique nécrologique : La photo ne me dit pas grand chose ;par contre le nom en légende : Abdelkader Tabka, déclenche dans mon esprit une profusion d’images qui me ramènent trente ans en arrière.
Nabil, Fethi et Rached, ses fils, savaient-ils ? J’imagine ces gens paraissant jouir d’une certaine notabilité, sous différentes coutures : entourés de leurs enfants, au milieu de collègues ou parmi despotes de bridge… Ceux qu’ils ont touches par leur faire-part savaient ?
Et s’ils savaient le vrai travail de Tabka, le tortionnaire en chef pendant de longues années, seraient-ils affligés et solidaires ? Mais, plus généralement, que sait le Tunisien de la torture ? Comment réagit-il face à des tortionnaires ? Jusqu’où cautionne-t-il leurs pratiques ? Les protège ou les dénonce, les craint ou les défie, les intègre ou les rejette, les méprise ou les admire ?…
Comment se comportait cet homme dans la vie de tous les jours ? Sa personnalité se dédoublait-elle ? Comment conciliait-il ses efforts pour donner une respectabilité à sa famille avec les activités qu’on lui connaissait ?

Deux
Je me rappelle m’être déjà posé la question par un matin d’hiver en 1974, dans la douce cohue du campus universitaire, lorsque l’un des animateurs des « Hayakels » qui venait d’avoir affaire à lui, voulut me le montrer : Tabka déposait l’un de ses enfants devant l’entrée de la faculté des sciences ; j’avais juste eu le temps de voir la voiture démarrer, sans parvenir à identifier le visage de ce père de famille attentionné.
Mais, la schizophrénie sociale de ce genre de personnage transparaissait : Il était venu avec une voiture de service, une Volkswagen « variant » couleur blanc sale, provenant des stocks que l’Allemagne a livré, plusieurs décades durant, à l’Etat tunisien, en compensation des dommages de guerre ; La seule présence de ce type de voiture (surtout la coccinelle synonyme d’évasion pour les jeunes occidentaux) aux abords des facultés ou des cites universitaires, suffisait à faire frissonner plus d’un étudiant tunisien.
Durant mes années de cavale*, la simple évocation de son nom troublait mes nuits ; des camarades, arrêtés puis relâchés, m’avaient rapporté les menaces à glacer le sang qu’il m’adressait, avec preuves sur leurs corps que ce monsieur ne badinait pas. La cicatrice incrustée dans le cuir chevelu de Habib Ben Salah m’est restée gavée dans la mémoire: au cours d’un interrogatoire - plutôt d’une séance - Tabka, debout derrière la chaise sur laquelle il était ligoté, s’était mis à tourner son stylo dans les cheveux de Habib, tourner sans arrêter de poser des questions… lorsque le stylo se bloqua il tira de toutes ses forces, faisant tomber Habib à la renverse ;au bout du stylo collait une bonne touffe de cheveux avec un bout de chair sanguinolente.
Le matin du 21 mars 1975, Tabka devait, probablement, accompagner à bord d’une « variant » le groupe d’agents- ses adjoints - venus à Gamarth et qui avaient failli me cueillir.
Fort heureusement, la providence avait imposé à nos rapports une distance sécurisante et ma connaissance de ses talents se limita à sa réputation. Puis, dans les années quatre-vingts, on n’entendit plus parler de lui ; d’autres noms - ses disciples sans doute – prirent, subrepticement, la vedette dans le service et développèrent ses méthodes. Ils devinrent en plus des assassins.

Trois
Quelques doutes me tirèrent brusquement de mes songes : ne s’agissait-il pas d’un homonyme ? L’absence d’un avis de condoléances officielles me poussait dans cette direction. Ce fonctionnaire s’était, pourtant, toujours prévalu de servir l’Etat pour justifier ses basses œuvres. La découverte, dans l’annonce de décès, du nom de Abdelaziz, son neveu, associé au deuil, éparpilla mes doutes. Il était son directeur d’alors, l’un des premiers diplômés, promu par Tahar Belkhodja pour dynamiser la répression de la gauche révolutionnaire, principale opposition à la dictature.
Néanmoins, je découpai la notice et glissai le bout de journal replié, dans mon portefeuille, histoire de faire authentifier le personnage par des témoins directs, ceux que la providence refusa d’assister.
A chaque fois, je refis les mêmes gestes, dépliant sous les yeux d’Amel, Raouf, Gilbert, Mongi, Hichem… le même bout de journal, sorti du même portefeuille. Avec, aussi, la même appréhension, celle d’imposer à mes amis une nouvelle et brutale confrontation avec une expérience qu’ils avaient plus ou moins su enfouir, mais qui avait irrémédiablement marqué leurs êtres (et leurs corps) du même fer rouge.

Quatre
Amel Ben Aba était jeune prof au moment de la grande rafle de novembre 1973. Belkhodja, nouvellement nommé Ministre de l’Intérieur, venait de recevoir les pleins pouvoirs d’un Bourguiba décidé à éliminer « Al Amel Ettounsi », organisation maoïste clandestine qui narguait son pouvoir, enflammant la contestation dans les facultés et lycées et prétendait même prendre pied dans les mines et les usines. Amel, en semi-retraite depuis peu, relate son séjour dans les geôles de la sûreté de l’Etat, avec la même révolte sur sa dignité martyrisée, son corps violenté. Trente ans après, elle exprime le même dégoût, comme si le traumatisme datait de quelques heures. A entendre de sa bouche les détails de ces quelques semaines volées, on imagine le cabas non encore défait, à peine descendue du taxi pris avenue Bourguiba, faisant couler la première douche depuis 2 mois pour se débarrasser des odeurs des geôles qui lui collent à la peau, et se préparant à goûter au luxe de mettre des vêtements propres.
Envoyant mon petit carré de journal, son courroux explose ; Tabka, faisait plus qu’accomplir une mission, sempiternelle excuse des bourreaux. Il en rajoutait, en faisait une cause. Il se délectait de mettre la main à la pâte ; ses coups assenés à la tête, revêtaient une hargne particulière. La blessure est toujours ouverte, elle vit avec. Pourtant, Amel est le seul cas connu de victime de la torture en Tunisie à avoir suivi une psychothérapie. L’une des rares à en avoir parlé en public, à avoir publié un témoignage.

Cinq
Mongi Ellouz a été complètement décontenancé par ma requête… il resta silencieux, groggy, de longues minutes ; puis demanda un alcool fort, en pleine canicule. C’était la première fois, 29 ans après, qu’on lui demandait de parler de son calvaire. La rafle l’avait cueilli lycéen, en terminale. Son séjour fut prolongé par six années de bagne à Borj Erroumi. Le portrait qu’il brosse de Tabka est encore plus sinistre ; les stigmates, manifestement plus profondes… les interrogatoires interminables, suspendu nu à une barre placée entre deux tables et passée sous les genoux avec les mains attachées autour et la tête se balançant en bas - supplice du « poulet rôti » -entrecoupés de passages à tabac, insultes, crachats… les séances n’étaient le plus souvent interrompues que par la seule perte de connaissance. Des semaines durant, c’était le même menu : la faim, le froid. Tabka coordonnait le tout. Noureddine et Abdesselem, les stars du service, pousseront le calvaire de Mongi un peu plus loin : ligoté tête en bas, à une barre suspendue entre deux tables, l’un l’obligeait à ouvrir la bouche pendant que l’autre lui urinait dedans. Une autre fois, ils l’avaient même laissé pour mort ; l’information avait vite été transmise à l’extérieur par des agents complices et s’était diffusée comme une traînée de poudre sur le campus. Les moments de répit, il les passait enchaîné à un lit métallique. Ca adure près de trois mois avant qu’il ne soit présenté au juge d’instruction. Tabka, l’y emmenant, lui expliqua – remords ? – que les gars de la sécurité ne faisaient que servir l’Etat et que si la gauche arrivait aux affaires, ils la serviraient avec la même « abnégation » !

Six
Gilbert Naccache, l’un des agronomes les plus doués de sa génération, aujourd’hui solide sexagénaire privé de retraite, incarnait le vétéran à l’époque. Son ouvrage Cristal, témoignage le plus complet jamais écrit sur la répression bourguibienne, est aujourd’hui plus volontiers cité par les anciens prisonniers islamistes que par les gauchistes, victime - comme son auteur - de ces ingratitudes féroces dont seule l’histoire a le secret. Pourtant, les souvenirs que garde Papi de Tabka en atténuent les traits ; emprisonné plusieurs mois avant la grande rafle, il en évita les effets les plus durs. Il se souvient aussi, que pendant la petite rafle de mars 68, Tabka n’était pas le pire : il avait même allégé certains PV d’interrogatoire.

Sept
Abderraouf Ayadi, évadé de prison en 1978 et repris à quelques dizaines de mètres de la frontière algérienne, aujourd’hui avocat, n’est pas, loin de là, le moins ému par mon intrusion.
Pudique, comme à l’accoutumée, il parla plus volontiers des souffrances de ses camarades, images indélébiles incrustées dans son être. Il évoque les hurlements atroces de Saloua Ayachi charcutée dix heures d’affilée, et qui finit par craquer à deux heures du matin pour donner la cache de son ami Ahmed Othmani, légende vivante de toute une génération. Raouf relate aussi la détresse de son ami, le cinéaste Nouri Bouzid – futur réalisateur des Sabots en or, Bezness, Poupées d’argile – tel Mozart piétiné par la meute. La lionne Salouha enchaînée nue et abreuvant ses bourreaux de tous les noms d’oiseaux. Il revient longuement sur l’épisode de son séjour à la villa de Naassen, le sinistre atelier secret de torture, avec le spectacle de Dalila, suspendue toute nue et dont les seins, triturés par des pinces, commençaient à s’infecter. Il est demeuré aussi profondément choqué par les insoutenables crises de démence de son camarade Nejib El Euch.

Huit
Ces personnes évoquées figurent parmi la minorité de victimes de la torture à avoir maintenu un engagement public. Une majorité a été broyée, normalisée, irrémédiablement dissoute dans l’anonymat, avec ses traumatismes et ses espérances, refusant le moindre témoignage.
Sanctionnés pour avoir osé pallier le désengagement du tunisien, fait preuve d’une générosité juvénile par un engagement… Combien de Tunisiens Tabka a-t-il brisé durant sa carrière ? On estime les victimes de la seule rafle de novembre 1973 à plusieurs centaines. Les actes commis par cet agent de l’Etat tunisien étaient des crimes punis par la loi. Tabka a quitté ce monde sans avoir eu à en répondre. Il n’avait jamais été inquiété. Etait-ce une fatalité ? La société tunisienne ne disposait-elle point de ressources pour résorber cette calamité et s’en prémunir ? Les victimes n’avaient-elles pas, dans une culpabilité dédoublée, protégé leurs bourreaux par un silence complice ?

Neuf
Beaucoup de choses leur avaient été reprochées alors : témérité, impatience velléitaire, irrespect envers l’ordre établi…Elles avaient en fait été seulement coupables de leur courage : coupables de n’avoir jamais renoncé à dénoncer la culpabilité de l’Etat.
Les juges savaient. Hedi Saïed, Bechir Kdous ou Hedi Cherif et des dizaines d’autres avaient écouté les plaintes, souvent constaté les traces. Ils avaient failli à leur devoir républicain en couvrant les coupables et en sévissant contre leurs victimes. Certains torturés poussèrent l’effronterie jusqu’à dénoncer la torture devant Bourguiba dans son antre de Monastir, où on les avaient forcés à être reçus, suite à leur élargissement en 1980. Fin politique, le despote avait alors feint d’ignorer le phénomène et promis d’ordonner une enquête.
Forts de cette victoire morale sur l’appareil répressif, pleins d’espoir et d’enthousiasme, plusieurs militants s’adressèrent à la nouvelle conquête du camp de la liberté : la Ligue Tunisienne de défense des Droits de l’Homme. Devant leurs révélations accablantes, la direction de la ligue décide la constitution d’une commission pour l’amnistie générale. Une part importante de ses travaux sera consacrée à faire la lumière sur la pratique de la torture et à recueillir les dépositions de plusieurs dizaines d’anciens prisonniers. De longues semaines durant, les témoignages furent recueillis, vérifiés, recoupés, les noms des tortionnaires consignés avec les dates et même les traits de visage… Dans une société où la loi aurait eu un minimum d’égards, il y avait là de quoi faire trembler le pouvoir à ses bases.
Candeur juvénile, l’exemplaire unique du volumineux rapport sur ce fastidieux travail, fut remis à Dali Jazi qui, saisissant sa portée explosive, décida de ne l’avoir jamais reçu. Saisie de cette forfaiture, la direction de la ligue s’écrasa et cet éminent professeur de droit continua à être réélu membre du comité directeur à tous les congres de la LTDH jusqu’à sa nomination comme ambassadeur en 1988 grâce aux services rendus aux tortionnaires.
La première occasion historique de porter des coups sérieux à ce fléau fut enterrée.

Dix
Amel raconte qu’avant de la relâcher, en janvier1974, ses bourreaux la firent transiter par un bureau, quelques portes plus loin et deux étages en dessous, celui du Ministre, Tahar Belkhoja, qu’elle y trouva avec Salouha, Abdelaziz Trabelsi et d’autres codétenus. Scène surréaliste, s’il en fut, le nouvel homme fort, porté aux commandes d’un appareil répressif terrifiant, en face de ces intrépides, armés de leur seul culot juvénile, illusoirement investis de la destinée de toute une société.
S’estimant en passe de porter un triomphe évident à son actif d’intrigant, le Ministre s’était fendu d’un sermon incongru sur la magnanimité du régime. Mal lui en prit : Les brebis égarées, au lieu d’exprimer la gratitude escomptée de victimes écrasées et repentantes, s’avérèrent des accusateurs défiant le bourreau en chef de leurs seules convictions et lui déversèrent à la face leurs véhémentes exigences de droit et de respect. Salouha scandalisa ce prude en relevant ses jupes et exhiba sous ses yeux ses cuisses meurtries.

Onze
Est-il interdit de rêver ? Belkhoja figure parmi les plus médiatisés des anciens responsables du régime. Il a habilement réussi, avec la complicité de certains démocrates, à gommer l’image de« Tahar bop » qui lui collait à la peau. Livres, conférences, articles… intarissable dans divers registres, sa loquacité disparaît sur la torture. Dans la série d’émissions « témoin de son époque »diffusée l’année dernière par la chaîne « Al Jazira », il a remis en cause le fondement tout-répressif du régime bourguibien ;revenant sur cette période, il a reconnu que les services de sécurité étaient en fait détournés de leur vocation de protection de la société pour protéger le régime contre ses citoyens. Mais Belkhoja ne peut pas croire qu’il s’est dédouané.
Il ne s’agit pas de nous livrer son opinion: Tahar Belkhoja a accepté de témoigner. Et là, il ne s’agit plus de nous gaver de pirouettes : une lucide conclusion académique en guise d’autocritique. Il est interpellé sur des faits : des pratiques illégales sur lesquelles sa responsabilité est pénalement engagée. Il est acculé à donner des réponses précises à des accusations précises, comme un citoyen ne jouissant d’aucune immunité, à assumer sa part de responsabilité et dégager celle de ses subordonnés.

Mais, au-delà de ces considérations juridiques, il y a la dimension humaine de cet enjeu : que pèsent ces dirigeants non protégés par leurs attributs officiels ? Manquent-ils à ce point de cran ? Éprouvent-ils du remord ?
Oseraient-ils affronter de nouveau leurs victimes, après trente ans, face à face, comme des citoyens – hommes ou femmes – unis dans l’égalité face à la loi ? Aideraient-ils à établir la vérité ? Doit on désespérer de voir ces gens reconnaître dignement leurs actes, demander humblement pardon aux victimes, contribuer à faire cesser la pratique de la torture ? Ce serait là leur première preuve de patriotisme, leur première vraie donation à la Tunisie : jusqu’ici, ils n’avaient fait que s’en gargariser et s’en servir. Aider à démonter ce mécanisme criminel niché au cœur de l’appareil d’Etat dont il contrôle, aujourd’hui, les principaux leviers, est la condition incontournable de la reconstruction de notre société. Les défenseurs Tunisiens des droits humains sont déterminés à se battre jusqu’au bout pour que justice soit faite. Nous promettons aux tortionnaires que nous ne les laisserons jamais se reposer… pas même dans leurs tombes. Nous les invitons, néanmoins à soulager leur conscience – tout être humain en a une, si réduite fut-elle– par l’aveu.

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NDLR : Omar Mestiri a été condamné à 7 ans de prison par contumace par la cour de sûreté de l’Etat, lors du procès dit « des 101 » tenu en octobre 1975. Il faisait partie d’un groupe de militants qui avait réussi à échapper à la police, et connut la vie clandestine pendant près de six années.

 

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