FictionMay 27, 2007 3:17 pm

L’éléphant blanc de Carthage

 

Quelle relation y a-t-il entre le département d’intelligence artificielle du MIT (Massachusetts Institute of Techology), le musée de Mme Tussaud à Londres et l’usine de robots Kawabata au Japon ? Répondre à cette question c’est divulguer un secret d’État, le secret d’État Numéro Un en Tunisie. À part le docteur Néjib Chater, le conseiller scientifique du président de la République, et la "présidente" Leïla, personne d’autre n’est au courant du projet Gamma. Le dictateur lui-même était dans le noir, et pour cause !

Il faut avoir l’intelligence, qui n’a rien d’artificiel, du docteur Chater et son imagination débordante pour concevoir un tel projet. Au Palais de Carthage, la nouvelle de la "mystérieuse maladie" du président n’est un mystère pour personne. Elle est arrivée jusqu’aux nettoyeurs des toilettes présidentielles. Mais le Docteur Chater cueillait les informations à la source, auprès des médecins du Palais. C’est la progression alarmante de la maladie qui a enflammé son imagination. C’était le moment ou jamais pour lui démontrer ses capacités scientifiques dormantes. Dès que son idée fut couchée sur le papier, il demanda une audience à la présidente. Celle-ci était curieuse de savoir ce que le " Monsieur Sciences" du Palais voulait d’elle.

Avant de lui exposer son projet audacieux, Néjib lui lut un passage d’une biographie de Bourguiba : " Mais elle [Wassila] sait aussi que le pouvoir qu’elle a progressivement acquis dans l’ombre, que ce rôle d’éminence grise qui la comble sans toutefois satisfaire complètement ses ambitions, dépendent de lui [Bourguiba] et de lui seul. Elle n’a d’autre légitimité que celle d’une épouse. Viendrait à disparaître celui dont elle porte le nom, elle ne serait plus rien, et a suffisamment d’ennemis pour craindre un sort un peu enviable." (1)

 

Leïla ne put retenir ses larmes en écoutant religieusement ce passage émouvant, lu par un scientifique déguisé en acteur. Il y a un proverbe anglais qui dit : "Il faut marteler lorsque le fer est encore chaud". Néjib choisit ce moment de faiblesse de la dame de fer de Tunisie pour la "marteler" avec son projet futuriste. Leïla, qui essuyait encore ses larmes de détresse, fut ravie par l’idée géniale du docteur Chater. Enfin, voilà un homme qui pense à l’avenir de son pays, un avenir qui pourrait être compromis par la disparition subite de son irremplaçable président. Leïla donna tout de suite son vert au projet et lui accorda un budget initial d’un million de dollars à titre de frais d’étude et de faisabilité.

C’est à partir de ce jour que commencèrent les navettes ultrasecrètes et incessantes du docteur Chater entre Tokyo, Boston et Londres. Tous les partenaires potentiels pressentis par Néjib acceptèrent de collaborer au projet, sauf un. Il s’agit du professeur Marvin Minsky, chef du laboratoire d’intelligence artificielle au MIT. Il dit à Néjib, pourtant son ancien élève, qu’il ne participerait jamais à un projet visant à perpétuer une dictature. Mais, heureusement pour l’avancement du projet Gamma, un des disciples du professeur Minsky, le docteur Hans Schleckenmacher, accepta de collaborer au projet avant-gardiste parrainé par la marraine de Carthage.

La première phase du projet s’était déroulée sans accrocs au Japon. L’usine Kawabata a fourni le robot demandé par le client au jour et à l’heure prévue. Un avion affrété par le docteur Chater a transporté le robot inanimé au musée Madame Tussaud de Londres. Là-bas des spécialistes de la confection de copies conformes de célébrités en cire recouvrirent le "squelette" du robot japonais de chair artificielle avant de le transférer à un autre atelier de finition où le robot devrait finalement avoir un aspect humain.

Le docteur Chater était tellement satisfait des résultats qu’il prit les premières photos du robot humanisé et s’embarqua dans le premier avion à destination de Tunis pour les montrer à la patronne. En voyant les photos, elle faillit s’évanouir. Le mannequin ressemblait tellement à l’original qu’on dirait la photo d’un clone !

Pourtant, le projet Gamma était loin d’être finalisé car les mouvements du robot étaient trop mécaniques et il était encore incapable de parler ou même de serrer la main d’un être humain. Il fallait le transporter sans tarder au laboratoire d’intelligence artificielle du MIT pour qu’on lui installe les logiciels capables d’harmoniser ses mouvements et simuler la voix de l’original. Bref, éveiller son âme encore dormante. Le docteur Schleckenmacher dit en plaisantant à son ancien collègue Néjib : " Simuler l’intelligence de Zaba est un jeu d’enfants pour moi !"

Personne ne sait quand et comment la communauté scientifique tunisienne avait eu vent du projet Gamma mais cette dernière a froidement accueilli ce nouveau miracle tunisien. "Nous n’avons pas besoin de cet éléphant blanc" , a commenté un professeur tunisien à l’ENIT (École Nationale des Ingénieurs de Tunis), "pour une dictature bien huilée comme la notre, une simple marionnette aurait suffi pour que le manège continue…"

S’il vous arrive, par hasard, de regarder les infos de Télé 7, faites bien attention aux images des activités présidentielles. Le Zaba-robot est peut être déjà sorti des caves secrètes du Palais de Sidi Bou Saïd.


1 - Sophie Bessis et Souhayr Belhassen - Bourguiba, tome II, Un si long règne 1957-1989. Editions Jeunes Afrique livres, 1989 ; page 103.   

Omar Khayyâm
15-01-2005 

Uncategorized 12:38 am
Cette torture que la justice ne saurait voir…
JEAN-NOËL CUÉNOD
26 Mai 2007

«Allez vous faire juger ailleurs!» Me François Membrez — vice-président de TRIAL, l’association suisse contre l’impunité — résume ainsi une décision que vient de prendre le Tribunal fédéral (TF) concernant son client Abdennacer Naït-Liman, un Tunisien qui a obtenu le statut de réfugié politique en Suisse, après avoir été torturé durant les quarante jours de sa garde à vue dans les bureaux du Ministère de l’intérieur de son pays.

Il a introduit devant la justice civile genevoise une demande d’indemnisation contre la République de Tunisie mais aussi contre Abdallah Kallel, ministre tunisien de l’intérieur à l’époque des faits. Une «première» pour la justice helvétique.

Mais qui risque fort de devenir une «dernière»! Mardi, le Tribunal fédéral a rejeté cette demande. Motif: les liens entre les faits dénoncés et la Suisse ne sont pas suffisamment établis. Cette décision a été prise par les juges fédéraux à quatre voix contre une, celle du Genevois Dominique Favre, qui était d’ailleurs, l’auteur du rapport présenté à l’ensemble de cette Cour.

Comme le veut la procédure devant le Tribunal fédéral, si l’on connaît la décision — prise en audience publique — on ignore encore sa motivation. Dès lors, il faut attendre que ces explications soient écrites et diffusées avant de tirer une leçon juridique de cet arrêt.

Toutefois, en lui-même, ce rejet du TF pose de graves problèmes moraux. TRIAL et le réfugié tunisien ont tendu aux magistrats une perche que, dans leur majorité, ils ont laissé choir.Cette perche est, en l’occurrence, l’article 3 de la Loi fédérale sur le droit international privé relatif au «for de nécessité». Le for, c’est le lieu où une affaire doit être jugée. Cet article 3 prévoit que lorsque la loi n’institue aucun for en Suisse et qu’une procédure à l’étranger se révèle impossible à engager, une cause de ce genre peut quand même être introduite devant le tribunal du canton ou du lieu qui présente un lien suffisant avec ladite affaire.

En l’occurrence, il est évident que la justice tunisienne ne va pas statuer sur un cas pareil! En outre, la victime a un lien avec le canton de Genève puisqu’il y vit en tant que réfugié politique.

En refusant que cette cause soit jugée, le Tribunal fédéral empêche une victime de faire valoir ses droits. Cela s’appelle un déni de justice.

Nous sommes persuadés que le Tribunal fédéral enrobera son refus d’un bel onguent juridique. Mais cela n’empêchera pas sa décision de heurter le sens moral qui veut qu’à tout préjudice, une réponse soit donnée. Dans le cas présent, nous sommes dans le «Tartuffe» de Molière: «Cachez cette torture que nous ne saurions voir!» Certes, il est dangereux de confondre la morale et le droit. La première contient l’ensemble des règles qui dictent le comportement en fonction, non pas du cadre rigide de la loi, mais de l’usage. Le droit a besoin de fixité alors que la morale fluctue plus aisément.

Néanmoins, le droit a pour origine la morale et s’il s’en écarte trop, il trahit ce qui fait son essence. La décision du Tribunal fédéral est bien dans le frileux air du temps. Mais le rôle des juges n’est-il pas de lui offrir une résistance?

(Source : "La Tribune de Genève" qotidien (Swisse) le 26 mai 2007)