CHRONIQUE D’UNE KHAYYAMOPATHIE CHRONIQUE


 


"La paranoïa de Ben Ali nous a rendus tous paranoïaques"

Faiza Kefi


 

Tout a commencé à l’aube d’un dimanche brumeux de cette année 2002. J’étais en train de pêcher à la ligne lorsque passa tout près de moi un vélo roulant à une vitesse vrtigineuse. A cause de l’obscurité et de la brume, il me fut impossible de distinguer le visage de son conducteur. En s’éloignant de moi il lança une phrase énigmatique : « Alors Omar, tu pêches en eaux troubles ? ». Je ne sus que répondre à cet inconnu qui disparut aussi vite qu’il était apparu. Pour me rassurer, je me dis que ça ne pouvait être qu’une blague inventée par l’un de mes amis. Mais la voix de l’inconnu ne m’était pas familière. Je ne pouvais conserver mon calme qu’en apparence. Tout en continuant d’être attentif au moindre mouvement de ma ligne, je ne cessais de m’interroger sur le sens de cette blague un peu trop matinale.

 

Ce jour-là aucun poisson ne daigna mordre ni même effleurer mon hameçon. J’avais faim. Avant de rentrer chez moi je me rendis chez amm Hsouna, le gargotier de mon quartier. Dès qu’il me vit il ordonna à son aide-cuisinier : « S‘haïen ettounsi comme toujours !». Avait-il dit « s’haïen tounsi » (plat tunisien) ou « shaien ettounsi » (plat tunezinien) ? Etais-je devenu paranoïaque? Je rentrai chez moi, n’ayant qu’une seule envie: m’allonger sur mon lit et essayer d’oublier ma mésaventure dominicale et ma paranoïa naissante.

 

Il était midi lorsque je quittai ma maison pour aller à la librairie « L’Ile des trésors ». J’étais à la recherche d’un livre-calmant. Je connais Mme C. la libraire, une Française mariée à un Tunisien, depuis des années.

« Bonjour Madame C. Comment ça va ?

- Voilà notre lecteur assidu ! Bonjour Omar, j’ai quelque chose de spécial pour toi. Un roman attachant : « le Monde de Sophie » par Jostein Gaarder, un écrivain norvégien. Je suis sûre que tu vas aimer ce livre.

- Non, merci je l’ai déjà lu. Au revoir Mme C. Je dois m’en aller. »

 

Je ne voulais plus rien comprendre. Je voulais boire quelque chose pour me calmer. Je me rendis au bar de l’hôtel El Mahdi et je m’installai devant le comptoir. Dès qu’il me vit, Brahim le barman me salua en me disant : « Où te caches-tu ces derniers temps Oma? Tu es devenu l’ermite de Mahdia ou quoi ? » Je n’avais plus envie de rester plus longtemps. Je dis à Brahim que j’avais oublié quelque chose de très important et je quittai l’hôtel sans boire la moindre goutte de bière.

 

Je pensais que la vue de la mer calmerait sûrement mes esprits agités. Heureusement la terrasse du restaurant l’Espadon était vide. Je choisis la table la plus proche de la plage et je commandai deux bières. En posant les deux bouteilles suintantes sur la table, Mongi, le garçon, me dit : « Une bisque de homard ça te dit aujourd’hui ? C’est quelque chose de spécial.» Je lui dis que je n’avais pas faim. Je bus mes deux bières en moins de cinq minutes et je quittai les lieux sans laisser de pourboire.

 

Je ne savais plus que faire. Ben Ali avait-il déclaré la guerre psychologique contre moi ou étais-je devenu seulement paranoïaque? Je voulais tout simplement boire pour oublier. Je me rendis au Magasin Général pour acheter une bouteille de Magon. En arrivant à la caisse, la jolie caissière Fatma cligna des yeux et me lança : « C’est pour une soirée à deux avec bougies ? » Je payai sans répondre et quittai le magasin en courant.

 

En rentrant chez moi, je trouvai ma mère au jardin en train de cueillir des feuilles de menthe :

« Qu’est-ce que tu nous apporte dans ton couffin Omar ?

- Rien, absolument rien !

- Oulidi andou laouina wi khabbi alina ! » (1)

 

Je téléphonai chez mon psychanalyste S.A. et il me donna rendez-vous le jour même à cinq heures. En m’allongeant sur son divan moelleux le docteur S.A. me dit : « Alors ? Je vois que tu as un brûlant secret à me raconter ! ».

1- "Andou laouina wi khabbi alina"  est le titre d’une chronique d’ettounsi.