JERBA L‘AMERE "Jerba la douce" ? Peut-être l’est-elle, mais pas pour les dictateurs. Le maître de Carthage regrettera jusqu’au dernier jour de sa vie d’avoir mis les pieds dans l’île d’Ulysse. Son exil doré au Panama ne lui fera jamais oublier l’affront qu’il subit à Jerba. Le 7 février 2002, Ben Ali atterrit à Jerba pour présider le congrès de l’UGTT. L’île est déjà en état de siège et le cordon ombilical qui la relie au continent est provisoirement coupé par les blindés de la Garde Nationale. Les brigades anti-terroristes quadrillent depuis l’aube la petite île d’à peine 500 km2. Des vedettes de l’armée, des douanes et de la Garde Nationale encerclent le fameux paradis touristique. La police présidentielle, ayant passé au peigne fin l’hôtel où doit se tenir le congrès, contrôle tous les accès et vérifie les identités de tous les présents. Munie de détecteurs de métal, elle procède à la fouille de tous les congressistes. Seuls les diplomates et les invités étrangers y échappent. La surprise qui attend Ben Ali ne sera détectée ni par sa police, ni par ses chiens renifleurs, ni même par son "Secret Service" La salle du congrès est archi-comble. S’ajoutant aux centaines de délégués syndicaux, sont aussi présents des dizaines de journalistes tunisiens et étrangers, des représentants des organisations syndicales soeurs et amies ainsi que les leaders des partis d’opposition. A dix heures du matin, Ben Ali monte sur la tribune pour prononcer son discours. Il met ses lunettes et se prépare à la lecture de son discours fleuve. "Bismillah…" ( au nom de Dieu ). C’est le seul mot que Ben Ali prononcera à Jerba. Avant même qu’il ne récite « Arrrahmane Arahim » ( le clément et le plus miséricordieux), des centaines de délégués se lèvent comme un seul homme et commencent à scander un slogan qui le fait vaciller de la tribune : « kilma wahda ya rajjala, Ben Ali el istikala » ( un seul mot, o braves hommes, Ben Ali la démission). Les gardes du corps de Ben Ali se précipitent vers leur "boss" pour le couvrir et l’entourent de tous côtés. Bien qu’ils brandissent leurs armes menaçantes, les congressistes continuent à mitrailler Ben Ali de leur slogan subversif et de leurs cris de révolte, ignorant les signes désespérés qui agitent le patron de l’UGTT. C’est le plus grave affront que Ben Ali ait jamais subi depuis son accession au pouvoir. Il quitte la salle précipitamment, le visage congestionné par la colère, ne cessant de proférer les injures les plus ordurières à l’encontre des syndicalistes présents Dans l’avion qui le ramène en catastrophe à Tunis, il n’est obsédé que par une chose: le journal télévisé du soir! Tous les médias ont annoncé la présence de Ben Ali au congrès de la centrale syndicale et les téléspectateurs sont supposés le voir discourir devant les délégués syndicaux. Que faire? L’éminence grise de Carthage, Abdewahab Abdalah, trouve une solution : Il faut en quelques heures, avant le début du journal du soir, créer un décor identique à celui de l‘hôtel où se déroule le congrès. Un public trié sur le volet et constitué de destouriens purs et durs est emmené par des bus spéciaux au Palais de Carthage. Ils doivent tenir le rôle des congressistes. Les meilleurs spécialistes en décor et en mise en scène de la RTT se mettent à l’œuvre pour « cloner » le congrès de Jerba. Les spécialistes en montage vidéo doivent coller les vraies images de Jerba aux fausses images de Carthage. Après de longues répétitions, l’enregistrement commence.Tout est parfait : Ben Ali monte sur la fausse tribune de Jerba et prononce finalement son discours. Toutes les quinze minutes, il est interrompu par les applaudissements des faux congressistes et leurs enthousiastes et sincères « yahia Ben Ali » (vive Ben Ali). A la fin du discours le metteur en scène de la RTT qui a dirigé le spectacle ne peut cacher sa satisfaction et applaudit ses « acteurs ». Il monte sur une chaise et remercie tous les participants : « Bravo ! Vous avez fait du beau travail, félicitations ». Tout est prêt pour le journal de 20h00. Les techniciens de la RTT ont réussi à coller les « bonnes » images de Jerba aux images fabriquées à Carthage. En visionnant le reportage avant sa transmission, Abdelwhab Abdallah est ravi de voir son idée géniale concrétisée en quelques heures seulement. Le bluff est sans faute. Ce qui s’est passé le matin à Jerba serait effacé à jamais de la mémoire télévisuelle du pays. Le congrès de l’UGTT est à la une du téléjournal : « Le Président Zine El Abidine Ben Ali a présidé aujourd’hui l’ouverture du congrès extraordinaire de l’UGTT, tenu à l‘île de Jerba. Nous débuterons ce reportage par la diffusion du discours magistral et méthodique du Président prononcé devant les délégués syndicaux. » Tout se passe bien. Tout, sauf un petit détail : l’ingénieur du son a oublié d’effacer la bande sonore originale de Jerba. Les cris des faux congressistes de Carthage se mêlent aux véritables slogans de Jerba. Les téléspectateurs ont alors droit au « clip » vidéo le plus amusant de l’année. A la foule qui scande : « yahia Ben Ali » répond en canon une foule non moins nombreuse « kilma wahda ya rajjala, Ben Ali el istikala ! »[un seul mot, o braves hommes, Ben Ali la démission].

ou est ce qu’on peut trouver cette bande sonore ? est ce qu’elle existe sur le net ?
Comment by Tunisian — June 28, 2007 @ 1:45 pm