Ben Ali,
le règne du totalitarisme soft

C’est un sentiment presque impalpable, une sensation étrange entre l’étouffement et l’ennui. D’abord, on tourne en rond, on cherche l’origine de ce malaise imperceptible.Puis on trouve une explication qui a la force de l’évidence: le regard n’accroche pas.D’habitude il y a des banderoles qui aguichent, des jeunes qui refont le monde, desgraffitis à la gloire de Michael Jackson, ou des statues du Grand leader local. A Tunis,il n’y a rien. Même dans les cafés, les potes se retrouvent dans un presque silence….
Il flotte donc sur la ville un air lourd qui n’a rien à voir avec la météo caniculairede cette fin d’été quand j’appelle Oussama. J’ai hâte de retrouver ce vieil ami;Peut-être m’aidera-t-il à percer le voile de ce pays où la vie ne veut pas se donner àvoir? Rendez-vous est pris le soir même, dans le hall de l’hôtel. Téléphone: "Jesuis là, je t’attends". Mais pourquoi n’entre-t-il pas? Et puis, au-dehors, je voisOussama blêmir quand il apprend le but tout professionnel de ma visite. En fait deretrouvailles amicales, me voici en pleine immersion aux règles du jeu local. Oussamam’explique d’abord qu’il a appelé l’hôtel d’un téléphone public, puisque tout portableest potentiellement sur écoutes. Il précise qu’il n’est pas entré parce que tous leshôtels sont des annexes du ministère de l’Intérieur…Je sais que les opposants sontsoumis à une surveillance. Mais Oussama fait partie de cette classe moyenne qui estapparue ces dernières années en Tunisie sous une croissance à 5%. Il n’a rien d’uncontestataire. mais il m’explique enfin : "Ils ont adopté une loi qui interdit lescontacts avec les ambassades et les organisations étrangères. Alors, unejournaliste…" Je rectifie immédiatement : "Il y a bien eu un projet de loi ence sens mais il n’a finalement pas été adopté." "Tu es sûre? De toute façonpeu importe. Ici on t’arrête on d’abord, on cherche les preuves ensuite." Nous neparlerons plus politique de la soirée. Mais vers 22h30, le téléphone sonne. Au bout dufil personne. Oussama pense à un avertissement, c’est écrit dans son regard. Je me suisrarement sentie aussi mal à l’aise. Je me souviens soudain de ce passage d’un rapport dela FIDH évoquant "l’intérioration de la peur par la population…" C’était lepremier jour. Le deuxième jour, je sors abasourdie de ma rencontre avec Nadia, une profde fac intelligente, fine, rationnelle. En me quittant, au coin de l’avenue Bourguiba,elle me confie à propos du ministère de l’Intérieur tout proche : "Il paraîtqu’ils peuvent écouter toutes les conversations qui ont lieu sur l’avenue!" Plustard, on m’expliquera: "Ils nous ont tellement convaincus de leur puissance que nousserions capables de leur donner des idées." Deux jours ici, c’est suffisant pourcomprendre comment la rue est devenue lisse. Pourquoi on baisse la voix - même chez soi -quand on parle du président Ben Ali. Pourquoi ce silence?
Tout avait pourtant commencé sous les meilleures auspices. Le 7 novembre 1987, le premierministre Zine El Abidine Ben Ali renverse un Bourguiba sénile, au terme d’un coup d’Etatmédico-légal qui soulage tout le monde. Il place alors son accession au pouvoir sous lesigne de la démocratie: "Notre peuple est digne d’une vie politique évoluée etinstitutionnalisée, fondée réellement sur le multipartisme et la pluralités desorganisations de masse", déclare-t-il. Et de joindre le geste à la parole : illégalise sept partis d’opposition, supprime la cour de sûreté de l’Etat, libère descentaines de prisonniers politiques, ratifie la plupart des traités internationauxconcernant les droits de l’homme, crée un Conseil constitutionnel… A Tunis, c’estl’euphorie. Les militants démocrates, fatigués par leurs batailles perdues contre - lecombattant suprême - se laissent enfin aller à l’optimisme. "Nous étionsépuisés. Nous avons cru parce que nous avions besoin de croire", reconnaît unopposant d’hier et d’aujourd’hui.
C’est oublier un peu vite, sans doute, le parcours suspect du nouvel homme fort, cesuper-flic de Bourguiba - bien que militaire, il a fait toute sa carrière au ministèrede l’Intérieur - responsable notamment de la répression du mouvement syndical en janvier1978 et des émeutes du pain en janvier 1984…
Or, cette carrière pèsera bien davantage que ce discours-là. En fait de changement, legénéral se coule avec aisance dans le moule du bourguibisme finissant. le Parti aupouvoir, le PSD (Parti socialiste destourien) renaît de ses cendres sous le doux nom deRCD, ce qui signifie "Rassemblement constitutionnel démocratique" pour lesofficiels et "Retour à la case départ" pour les Tunisiens, qui n’ont pasencore perdus le sens de l’humour. Car la mainmise du parti-Etat sur la société ne sedément pas. Il retrouve même une deuxième jeunesse avec du fringant général.Désormais il n’ y a pas une administration, un hôpital, une usine, une banque qui nepossède son antenne. Le parti compte d’ailleurs 2 millions de membres dans ses 7800cellules. Jolie performance pour une population de 9 millions d’habitants! Il faut direque l’appartenance au RCD facilite singulièrement la vie, qu’il s’agisse de négocier sesimpôts, d’obtenir un emploi ou l’autorisation d’avoir une parabole… Directement ouindirectement, le parti contrôle un réseau serré d’organisations locales et nationales,parmi lesquelles figurent le syndicat UGTT, les chambres de commerce, les associations dejeunesse, de femmes ou de quartiers. Des équipes sportives aux jumelages, du milieuouvrier au monde des affaires, rien ne lui échappe. Dans ces conditions, le pluralismeproclamé devient très vite un exercice de pure casuistique : le Parti ragaillardiprétend moins que jamais renoncer à son monopole dans l’espace politique et social. Dès1989, la fraude généralisée caractérise les premières élections législatives de BenAli rappelle que les règles du jeu n’ont guère changé en Tunisie.
Le ministère de l’Intérieur retrouve lui aussi très vite ses marques. Car la sinistre"Dalhilia" n’a rien perdu de sa superbe et de son pouvoir à l’épreuve del’"Ere nouvelle", au contraire. Son budget a quadruplé depuis 1987. Et laTunisie compte aujourd’hui environ 100 000 agents de sécurité pour 9 millionsd’habitants! Il faut bien cela pour suivre les opposants, ouvrir le courrier, écouter lesconversations téléphoniques (on parle de 3000 lignes sur écoutes) relire les messagesInternet, ou envahir le domicile des opposants au petit jour.
C’est cette sainte alliance de la police et du parti qui a peu à peu cadenassé lesesprits. Comme l’explique Mustapha Ben Jaafar, fondateur d’un Forum démocratiqueévidemment interdit, "non seulement le quadrillage est extrême, mais pour avoir unemploi dans l’administration il faut passer par une enquête de police." Dans la voixde Mustapha Ben Jaafar, comme dans celle de nombreux démocrates rencontrés en Tunisie,il y a quelque chose comme du dépit amoureux. Car, quoi qu’ils en disent parfois, ils ontsouvent été les complices des premières années.
En Tunisie, la dictature est entrée par effraction, à la dérobée. A la fin des années80 et au début des années 90, on fait antichambre au Palais de Carthage. Le présidentreçoit beaucoup, écoute, flatte les uns et les autres. Bref il remporte de main demaître son OPA sur les valeurs démocratiques. "Les Tunisiens ont eu un coup defoudre pour le régime, se souvient un intellectuel. Entre 1987 et 1992, on ne pouvaitrien dire contre le pouvoir devant un opposant! "A l’époque la répression nefrappait encore que les "barbus". Au grand soulagement des"démocrates" laïcs." Il n’y avait personne pour dire non à l’ignominiede la répression contre les islamistes, qui croupissent depuis neuf ans pour avoirguerroyé avec des stylos billes, s’indigne plus que jamais le journaliste Taoufik BenBrick, interdit de plume en Tunisie et bête noire du régime. "Ce sont nos juifs ànous et nous avons fermé les yeux." Les élections législatives de 1989 viennentalors de rappeler que les islamistes représentent la seule véritable force d’oppositionavec 14% des voix en moyenne, 35% dans les quartiers populaires. Pour le général quiprétend avoir le monopole du coeur des Tunisiens, c’en est trop! 7000 militants passerontpar les locaux de la police entre 1990 et 1991, selon la Ligue des droits de l’homme.
L’opération éradication menée par le "Benalisme" encore triomphant serad’autant plus complète que le pouvoir n’oublie pas le volet social du discours islamiste.dans les villes, les négociations salariales menées tous les trois ans par le syndicatunique, l’UGTT permettent une légère progression du pouvoir d’achat des salariés. Dansles campagnes, le Fonds national de solidarité, alimenté par un compte postal numéro26.26, géré directement par la présidence de la République, s’efforce d’éliminer les"zones d’ombre" du pays en développant les infrastructures. Nourri decotisations qui n’ont de volontaire que le nom, le 26.26 est la principale caisse noire dupopulisme benaliste. Le régime bichonne tout autant la classe encouragée à s’étourdirde consommation. l’accès au crédit est pratiqué avec un laxisme infini. Une manièrecomme une autre de désamorcer la colère. "Les Tunisiens ont été séquestrés parla politique de crédit à la consommation. Quand on est endetté pour vingt ou vingt cinqans, on ne prend pas le risque de perdre son boulot", explique un syndicaliste. EnTunisie, l’économie aussi est un instrument de contrôle politique. En témoigne, parailleurs, la tolérance qui règne à l’égard de la fraude fiscale quasi généralisée."Nous sommes tous dans l’illégalité, confesse un médecin. personne ne déclarecorrectement ses impôts, alors tout le monde se tait. Sinon c’est le redressementfiscal." Au total, la plupart des Tunisiens s’accommodent manifestement du contratétabli par le pouvoir: "consomme et tais-toi". l’équation benaliste - régimeautoritaire = stabilité = prospérité - séduit encore." La Tunisie est un zoo dontles pensionnaires sont nourris et logés par leurs gardiens", résumait un jour lepoète Ouled Ahmed.
C’est grâce à ce cocktail inédit de répression pour les plus contestataires, dedémission pour l’intelligentsia laïque et de consommation pour tous que le système BenAli a peu à peu asséché l’opposition. " Ben Ali a réprimé par cerclesconcentriques, résume un businessman. Toute la société civile le soutenait quand ilfrappait les islamistes. Il a poursuivi la tâche avec l’extrême- gauche, il avait encoredes soutiens. C’est ainsi qu’il a éliminé tous les cercles. Il ne s’est jamais mis toutle monde à dos en même temps. Comme le rat, il mord en anesthésiant. Et maintenant BigBrothers est là, qui s’occupe de tout. "Le résultat est une tyrannie en sourdine,une dictature vaporeuse fondée sur la moudahamat. Un mot polysémique qui s’emploiepêle-mêle pour "filature", "descente de police", "violation dedomicile" et "donner l’assaut". La moudahamat, c’est le quotidien de tousceux qui, en Tunisie, n’ont pas encore tout à fait renoncé à avoir une opinion.
Car le système Ben Ali préfère décourager la critique que la réprimer. Privation depasseport, coupure du téléphone, filature en tout genre sont le lot des espritscritiques. "A l’exception des islamistes, on ne peut pas dire que ce soit unerépression de masse, explique un militant démocrate. Il s’agit plutôt d’une stratégiede la dissuasion, mise en oeuvre par un pouvoir qui veut par dessus tout éviter laguerre. "Et qui s’efforce de faire des exemples pour diffuser la peur". C’estnotamment l’histoire de Fatma Ksila, coupable de soutenir son mari emprisonné depuis1997, dont la vie est devenu un enfer : depuis l’arrestation de Khemais, cetteinstitutrice a été inspectée cinq fois. "La dernière fois, je l’ai mis à laporte", rigole-t-elle, malgré tout. Sa fille a été renversée par une voiture,mais sans dommages. "Ce sont des professionnels; ils veulent que tu imagines toimême ce qu’ils pourraient faire".
La punition collective des familles est, il est vrai, un must du régime. Radhia Nasraouien sait elle aussi quelque chose. Ce petit bout de femme, à la chevelure aussibatailleuse que l’âme, cumule les handicaps : elle est l’avocate attitrée desprisonniers politiques de tout bord; et elle est mariée à Hamma Hammami, leader du Particommuniste, ouvrier tunisien qui vit dans la clandestinité et fait figure d’ennemi publicn°1…"Il est très difficile de faire comprendre la situation. Comment croire qu’ily a onze flics en permanence autour de chez moi? Que ma fille est suivie quand elle va àl’école et que la petite a fait l’objet d’un simulacre d’enlèvement? Que nous sommesaccompagnés quand nous allons à la plage? Ils ont même essayé d’intimider l’une de mesvieilles clientes, l’interrogeant deux fois en pleine nuit, lui posant des questions surses enfants, les maris de ses filles, lui conseillant de changer d’avocat. Ils ontsaccagé mon bureau à plusieurs reprises." Pourtant rien ni personne n’arrêteraRadhia Nasraoui. "De toute façon qu’est-ce qu’ils peuvent me faire? Me tuer? O.K.,je suis prête. Je préfère mourir que d’être complice de ces tortionnaires…"Mais très peu de démocrates tunisiens ont cette détermination; Bien peu acceptent deperdre leur passeport, leur boulot, leur clientèle ou leurs amis.
Au fil des ans, en créant cet imaginaire de la violence possible, le benalisme a achevéde réduire la société au silence. "C’est une surveillance à la manière del’Europe de l’Est, témoigne Taoufik Ben Brick. Cela me rappelle les livres de Kundera:une voiture te suit, sans rien faire. Juste pour te dire que tu es dans le collimateur."Il flotte sur Tunis un parfum de jasmin et de totalitarisme soft."
Car enfin, ne peut-on parler de totalitarisme quand un Premier ministre déclare sansciller: "Nous sommes la société civile"? Surtout quand il n’a pas tort: lesuns après les autres, le syndicat, l’université, la Ligue des droits de l’homme, lapresse ont été mis au pas cadencé. "Le plus dur, c’est de vivre dans uneneurasthénie permanente, confesse cette journaliste critique. Nous sommes des zombis.L’Algérie, même avec la mort à chaque coin de rue, est une société plus vivante.Quand je rentre de l’étranger, je suis malheureuse comme les pierres. Si un jour jedeviens folle, j’irais m’accroupir dans un coin de l’aéroport et je regarderais le genspartir."
Sous couvert de dépôt légal, une censure préalable irréaliste, s’exerce en effet enpermanence sur l’information et l’édition. L’agence officielle TAP est considérée parses propres journalistes comme une boîte aux lettres chargée de réexpédier lescommuniqués venus des ministères ou de la présidence. Lesquels sont repris in extensopar les quotidiens… Pas étonnant si une langue néo-brejnévienne dégouline desjournaux, célébrant à qui mieux "Ben Ali, l’homme de l’excellence."
Le culte de la personnalité vire en effet à la bigoterie. Un livre récent donneparticulièrement la mesure de la mégalomanie du personnage. Ecrit par le ministre de laSanté et un pédopsychiatre, il s’intitule modestement Ben Ali, l’éthique au service dupolitique ! Le texte est à la hauteur du titre: La pensée de Ben Ali qui recommande auresponsable sincère d’être à l’écoute des personnes, s’apparente a celle deZarathoustra qui recommande à l’homme vertueux d’aiguiser son tympan car "la voix debeauté parle bas", elle réclame le silence. Ben Ali sait, à l’instar de ce sage,qu’une pensée silencieuse n’est pas une pensée muette." Voilà qui s’explique.
Le système de Ben Ali a décidément des allures de sultanisme. Car tout, absolumenttout, procède du président. Autour de lui, ses conseillers personnels constituent unvéritable bunker, où l’on a de compte à rendre qu’au "sauveur du 7 novembre".la moindre décision, la plus petite nomination émane du palais. Le président n’est-ilpas intervenu directement pour dissoudre les conseils municipaux élus de La Marsa etCarthage, banlieues huppées de Tunis? N’a-t-il pas choisi personnellement le chefd’escale de Tunis Air à Marseille? Ici, même les ministres se taisent. Rien d’étonnant,dans un système où aucun débat n’est autorisé. Aussi peu politique soit-il : ni laviolence dans les lycées, ni la prostitution, ni le problème des femmes battues n’ontdroit de cité dans la presse. Un journaliste n’a-t-il pas passé la nuit au poste pouravoir terni l’image du pays dans un article sur les cireurs de chaussures de Tunis? Leministère de l’Intérieur est devenu en effet expert ès surveillance intellectuelle. Cequi a le don d’exaspérer le grand islamologue Mohamed Talbi qui parle, l’air canaille, du"Saint-Office pour la rectitude de la pensée". Il y a chez le vieil homme,écoeuré par la médiocratie ambiante, une détermination qui dit qu’il vaut mieux mourirdebout que vivre couché. "Bien sûr que vous pouvez me citer: il ne manquerait plusque ça! assène-t-il à la journaliste médusée. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi une demes étudiantes n’a pas obtenu l’autorisation de publier sa thèse sur l’apostasie dansl’islam des origines au XXè siècle?"
Dans la Tunisie un brin paranoïaque du président Ben Ali, toute information eststratégique. Conduire une étude économique, sérieuse relève par exemple du sport dehaute compétition; Tel cabinet de conseil chargé par le gouvernement d’étudier lesconséquences de l’accord de libre-échange avec l’Europe n’a pu obtenir a Tunis le textedu projet; il a fallu le demander à Bruxelles! Tel autre, chargé d’une enquête surl’évolution de l’emploi, n’a pu obtenir le recensement de 1994.
Au pays heureux du président Ben Ali, les femmes sont libres, les enfants éduqués, leshommes d’affaires rayonnants. La preuve de ce bonheur simple? En 1989 les Tunisiens ontélu leur président de la République avec 99,87% des voix; en 1994 encore plusenthousiastes, ils lui accordent 99,91% des suffrages! Les esprits chagrins noteront sansdoute qu’il était le seul candidat en lice… Mais non ce n’est pas de l’autoritarisme,c’est du consensus! L’élection de ce 24 octobre innovera néanmoins, puisque leprésident sortant affrontera deux autres candidats. Mais que l’on ne s’y trompe pas:"la première élection présidentielle pluraliste de l’histoire de la Tunisie"se déroulera entre des protagonistes triés sur le volet, comme l’avoue tout de go cetéditorialiste de l’hebdomadaire Réalités: "Faut-il rappeler, les deux candidats nese présentent pas contre le projet de société du président Zine el Abidine Ben Ali.C’est plutôt une manière de s’intégrer davantage à ce projet qui est essentiellementun projet de dialogue, de tolérance et d’ouverture. "Ces jours-ci, au palais deCarthage, les discussions portent, dit-on, sur le pourcentage des voix qu’on devraitaccorder à chacun… Pathétique témoignage d’un benalisme qui ne sait comment ravalerune façade démocratique de plus en plus léprosée.

Car l’étau se resserre autour la dictature tunisienne. En novembre dernier, le comitécontre la torture de l’ONU brisait le long silence international autour du régime. Sansplus de précautions oratoires, l’organisation se disait "particulièrementpréoccupée par les pratiques de tortures de torture et de traitements cruels etdégradants perpétrés par les forces de sécurité et de police, qui dans certains cas,se sont traduites par des morts en prison".
Dans la même veine, le régime tunisien a été élu l’an dernier sur la liste des"dix ennemis de la presse" par le Committee to protect journalists. La sortie,le 17 octobre, aux Editions La Découverte, d’un ouvrage intitulé "Notre ami BenAli", sous la plume de Nicolas Beau, journaliste, du Canard Enchaîné, et de JeanPierre Tuquoi, journaliste au Monde, le tout préfacé par Gilles Perrault, en ditégalement très long sur l’impuissance croissante du pouvoir tunisien à sauver la face.Les 2000 prisonniers politiques qui croupissent dans les geôles du général sont de plusen plus difficiles à dissimuler." "Le régime était jusqu’à présent unserpent à deux têtes ; le flingue et la propagande explique Taoufik Ben Brick. La têtede la propagande est vraiment mal en point. Reste le flingue."
Cela suffira-t-il? Pas sûr. Car l’environnement régional n’évolue guère à l’avantagedu général. Le Maroc a entamé depuis plusieurs années une transition démocratique quel’accession au trône de Mahomed VI ne fait qu’accélérer. La Libye a adopté vis à visde l’Occident un profil bas qui lui a permis d’obtenir la levée de l’embargo. Etl’Algérie s’est lancée dans un processus de réconciliation nationale qui la libère deson rôle de repoussoir. La Tunisie est donc de moins en moins le bon élève du Maghreb,ce havre de stabilité et de prospérité dans un monde de brutes. Ici, Ubu roi règnetoujours, mais le roi est nu. D’autant que les nuages s’amoncellent aussi sur le planéconomique. En 1995, la Tunisie signait avec l’Europe un accord d’association qui devaitaboutir à la liberté des échanges d’ici 2008. Une perspective qui inquiète les hommesd’affaires et les économistes. Il est aujourd’hui de notoriété publique que le tiers dutissu industriel et 120 OOO emplois sont menacés. Le contrat social Benalistesurvivra-t-il à l’épreuve?
Survivra-t-il, surtout, à l’exaspération générale que provoque la gourmandisehallucinante de l’entourage présidentiel, la "famille royale", comme onl’appelle ici? Le clan des Trabelsi, apparenté à la Première dame, et le clan desChiboub, apparenté au gendre, contrôlent en effet une part croissante de l’économie. Ettous les moyens sont bons. Pêle-mêle, la famille achète des privatisées, grâce auxprêts complaisants des banques publiques, oblige les entreprises florissantes à luiouvrir leur capital (sous peine de redressement fiscal), offre ses bons offices auxinvestisseurs étrangers. Elle est donc de tous les business juteux, petits et grands: lesvoyages à la Mecque, les parkings d’aéroport, l’accès à Internet, l’électroménagerou l’exploitation des lagunes…"On, observe une véritable suhartisation del’économie" résume un fonctionnaire international en poste à Tunis. Du coup, lacolère gronde dans les milieux d’affaires, comme en témoignait il y a quelques temps unopuscule qui a beaucoup circulé sous le manteau, sur le thème: "l’organisation dusystème mis en place par Ben Ali est calquée sur la mafia sicilienne".
Aucun groupe social n’est plus épargné par le mécontentement. Et, bon an mal an, laTunisie s’éveille. En décembre dernier, un groupe d’intellectuels démocrates créaitainsi, pour pallier la mise au pas de la Ligue des droits de l’homme, le Conseil nationaldes libertés en Tunisie. Certes, l’organisation est clandestine, son secrétairegénéral et son porte-parole font l’objet d’une inculpation, mais comme le rappelle l’unde ses fondateurs, "c’est la première institution indépendante qui se reconstituedepuis 1987." Pour la première fois depuis des lustres, les étudiants ont pris larue l’hiver dernier, pour protester contre la création d’un Capes. Au printemps, c’étaitautour des syndicalistes de ruer dans les brancards, en signant une pétition contre lamainmise du pouvoir sur le dernier Congrès de L’UGTT. La colère vire parfois àl’émeute. En juin, un match de foot à Béja tournait autour du pugilat: l’Espérance deTunis, le club dirigé par le gendre du président, avait raflé 4000 places pour sessupporters. Dans les tribunes, on criait avec un sens certain de la provocation politique:"Donnez-nous Bouteflika!" Le bilan officiel est de trois morts. Le bilan de larue va de 17 à 42. La société tunisienne était-elle donc plus soumise que paisible?"Nous sommes sortis du coma profond", conclut en tout cas un militantdémocrate.
D’ailleurs, le commun des Tunisiens retrouve le sens de l’humour. Un peu partout, cesjours-ci, on se délecte de la dernière nokta: " Le président Ben Ali , son gendreSlim Chiboub et son beau-frère Belkacen Trabelsi partent pour une promenade en haute mer.Leur bateau chavire. Qui sera sauvé? (…) Le peuple tunisien!"

Fanny Aubert "Croissance" octobre 1999