Aucune odeur d’enfer sur la plage ensoleillée
Le déluge de feu de Djerba est considéré maintenant comme un attentat –c’est officiel Mais les touristes veulent qu’on leur épargne les détails
par Axel Veiel (Er-Riadh, Djerba)
Une demi douzaine de policiers, quelques barrières, c’est tout ce qu’il y a à voir. Rien de plus n’indique ici à la sortie d’Er-Riadh que l’enfer est passé par là. Même la présence de policiers et de barrière rappelle plus à un petit coin de villégiature qu’à une garnison qui monte la garde d’un lieu touché par les flammes de l’enfer. Des hommes, qui ont trouvé refuge dans l’ombre d’un olivier, sont accroupis devant l’entrée de la synagogue. Deux parmi eux ont l’air de somnoler, un autre homme est en train de lire, les autres causent et rigolent. En face d’eux, au bout de la rue menant au lieu de culte juif, les grillages ont la forme, plus ou moins, d’un carré qu’on peut contourner facilement. Le vent apporte des bruits d’enfants. C’est la fin des cours à l’école. Garçons et filles quittent la cour de l’école en courant vers la rue. Un des policiers dit que la synagogue va être réouverte aux visiteurs dans deux, trois jours et tout sera comme avant.
La majorité des victimes meure quelque part plus loin, très loin d’ici. Elles succombent à leurs brûlures dans un pays lointain, l’Allemagne. Ici sur l’île de Djerba, une île qui vit, presque exclusivement, du tourisme. Les gens veulent tirer un trait sur le passé, refouler, oublier. Certes, le fait que, dix jours auparavant, un chauffeur kamikaze se fasse sauter en l’air avec son camion plein de bonbonnes à gaz provoquant la mort de 17 personnes ne peut plus être expliqué par un accident, comme le laissaient entendre les autorités au début. Mais, pour les habitants du lieu, comme lors d’un accident, la tragédie ne concerne que ceux qui ont eu le malheur d’être impliqués dans l’attentat. Et exactement comme dans le cas d’un accident de voiture, les riverains pensent que le prochain accident de la route n’aura certainement pas lieu devant chez eux.
La Tunisie est une terre de tolérance, c’est ce qu’a déclaré le président Ben Ali après l’attentat. La tolérance de ses concitoyens envers les gens d’autres confessions n’était-elle pas jusqu’ici exemplaire? Juste en face de la synagogue d’El-Ghriba brillent les coupoles blanches d’une mosquée baignée par le soleil de midi. "Maison de prière musulmane", c’est ce qu’on peut lire sur une pancarte placée à côté du portail. Ces pancartes n’ont de sens que dans les lieux où existent des maisons de prière appartenant à d’autres confessions. Jusqu’ici, des milliers de Juifs d’Afrique du Nord se sont déplacés chaque année à Djerba pour célébrer la Pâques juive, et ont longé les murs de cette mosquée.
Les pèlerins vont-ils revenir? L’imam de la mosquée en est convaincu. L’homme de religion, ferme bruyamment la porte en fer encastré, regard en direction de l’énorme silhouette du temple juif, à la forme carrée et dont l’architecture diffère de celle de la mosquée. Il pointe du doigt l’amas de gravats et de sable devant la synagogue et : "Les travaux de rénovation sont presque achevés." Rénovation? Les ouvriers ne sont-ils pas en train d’éliminer les traces de l’incendie? Non, dit l’imam, ce sont des travaux de rénovation prévus depuis longtemps.
Mais quelqu’un a perturbé la marche collective vers la normalité. Otto Schily est arrivé lundi pour rendre hommage aux victimes et poser des questions incongrues. Deux actes qui ont indisposé ses hôtes. Le ministre l’a, d’ailleurs, remarqué. Il avait dû déposer le bouquet de fleurs, préparé en l’honneur des victimes, contre un grillage rouillé placé à l’entrée de la synagogue, loin du lieu de l’explosion. A l’intérieur du lieu de culte, il a vu de braves artisans perchés sur des échelles ou des échafaudages. Le chef de la communauté juive, Perez Trabelsi, lui expliquait les insignes, lui traduisait les inscriptions murales et lui donnait des explications sur le calendrier juif. Malgré l’empressement de Trabelsi, l’hôte de Berlin a réussi quelques fois, à évoquer "le terrible événement ". "Le véhicule se trouvait où?" a-t-il demandé, ou encore: "Le feu est parvenu jusqu’où?"
C’est seulement pendant son entrevue avec le président Ben Ali à Tunis que les choses étaient tirées au clair, derrière les portes fermés du palais. Après cette entrevue, le responsable allemand était en mesure de déclarer, en son nom et même au nom du chef de l’Etat tunisien: "La certitude fait maintenant place aux doutes quant à la thèse de l’attentat." Schily a dit aussi, clairement, que l’enquête resterait entre les mains des enquêteurs tunisiens. L’enquête se fera dans le calme, sans trop de détails pour ses concitoyens et pour les touristes, dans le but de ne pas nuire à l’image du pays où règne une paix céleste au milieu d’un Maghreb agité par les troubles.
Plusieurs touristes à Djerba ne veulent pas que la joie des vacances soit troublée par des souvenirs insupportables. Dans l’hôtel Royal Garden Palace les touristes se précipitent, comme toujours, vers la plage, la piscine ou le buffet. De vendeurs ambulants déambulent entre les corps luisants oints de crème de bronzage et offrent aux touristes des plants de palmier ou des roses du désert. L’attentat contre la synagogue n’est pas à l’orde du jour. "Si nous nous laissons influencer par de tels actes, nous ne pourrions plus aller nulle part", dit une touriste qui joue à la pétanque. Tous les présents acquiescent. Selon elle, la Tunisie est un pays pacifique, accueillant. Elle assimilerait l’attentat plutôt à un crash d’avion, qui pourrait se passer n’importe où dans le monde même à Djerba.
Brigitta Göring, aussi, trouve cet attentat "absolument atypique pour ce pays, où le mode de vie occidental a pu s’intégrer mieux qu’ailleurs au Maghreb". Ce qui irrite cette touriste de Francfort "c’est la politique de camouflage adoptée après l’attentat". Mais cette Allemande essaye d’être compréhensive. Si le tourisme disparaît à Djerba, ce serait comme si l’île était engloutie par la mer, pense cette femme de 68 ans. S’il y a un autre attentat . . ., a-t -elle ajouté, absorbée par ses pensées, laissant ouverte la question de ce qui se passerait alors.
Mais il n’y aura pas d’autre attentat. Le coiffeur d’Er- Riadh en est sûr à 100%. "Car, il y a un peu de police partout en Tunisie", C’est ce qui explique la certitude de ce jeune homme de 26 ans aux cheveux bouclés. Alors comment expliquer que le premier a pu avoir lieu? L’homme au tablier blanc dit qu’il n’a jamais entendu parler d’un attentat et qu’il n’est pas prêt à en parler. Puis il ajoute, en souriant, qu’en Tunisie il vaudrait mieux ne rien entendre, ne rien dire, car il y a un peu de police partout en Tunisie.
Pourtant, il dit quelque chose. La faute est au journal Le Quotidien, lu et relu par ses clients et laissé sur l’un des deux fauteuils. Presque la moitié du journal est consacrée des souffrances des Palestiniens. Les photos du journal montrent des corps déchiquetés, des yeux d’enfants qui reflètent toutes les horreurs de la guerre, des femmes qui essayent d’évacuer des blessés ou des corps en lambeaux.
Ce que font les Israéliens révolte même quelqu’un comme lui, dit le coiffeur, qui tient à la tolérance religieuse. Même un Chrétien doit être révolté par ça. Chacun réagit à sa manière à cette situation pleine de souffrances et d’injustice. Il dit qu’il a donné son sang aux Palestiniens à l’hôpital de Houmt Souk. Sa sœur a fait un don en espèces. "Et peut être", ajoute-t-il, "en voyant ces images, un islamiste perd-t-il la raison et sème -t-il la pagaille."
(Traduit de l’allemand par O.K.)
Source: Frankfurter Rundschau, avril 2002.
