La Presse (Montréal), samedi 27 octobre 2007
DROITS DE L’HOMME AU PAYS DE BEN ALI
Sous le sable, les policiers
Thibodeau, Marc
Paris - Marc Thibodeau s’est rendu cette semaine en Tunisie à l’occasion du renvoi du controversé imam Saïd Jaziri. Il a profité de l’occasion pour explorer la situation du pays en matière de droits de l’homme, près de 20 ans après l’arrivée au pouvoir de Zine el-Abidine Ben Ali.
La Tunisie, avec ses plages sans fin, ses palmiers et sa population accueillante, a tout pour plaire aux touristes, qui accourent, chaque année, en grand nombre.
Dans la capitale de l’État maghrébin, souvent présenté comme un modèle économique pour les pays émergents, on croise à plusieurs carrefours d’énormes portraits du président Zine el-Abidine Ben Ali, tout sourire. De petites portraits sont aussi disposés dans la plupart des commerces et des restaurants.
Les principaux médias soulignent avec régularité les réalisations du dirigeant de 71 ans, qui fêtera dans moins de deux semaines le vingtième anniversaire de son arrivée au pouvoir, date historique désignée comme le “Changement” . Et relatent les interventions de formations politiques officiellement reconnues comme le Parti de l’unité populaire, qui saluait cette semaine en conférence de presse les efforts incessants du régime en faveur du développement du pays.
Sous cette “démocratie de façade” se cache un État policier qui réprime violemment toute dissidence, martèlent des militants des droits de l’homme rencontrés cette semaine par La Presse à Tunis.
En écho aux rapports d’organisations internationales, ils font état d’arrestations arbitraires, de torture, de harcèlement - des pratiques catégoriquement niées par le gouvernement.
Mohamed Abbou, récemment libéré de prison à l’issue d’une forte campagne de mobilisation internationale, dit avoir payé le prix fort pour avoir critiqué publiquement le président tunisien.
Cet avocat de 41 ans, père de trois enfants, avait comparé, dans des articles diffusés sur l’internet, les conditions de détention dans la prison d’Abou Ghraib, en Irak, et celles qui règnent dans les geôles tunisiennes. Il a aussi parlé de la corruption existant dans le pays, un sujet “tabou”.
Il a écopé en 2005 de trois ans et demi de prison ferme, incluant deux ans pour une affaire de brutalité contre une avocate qui a été montée en épingle pour le compromettre, selon Human Rights Watch.
“Je savais que quelque chose allait m’arriver. Mais je ne m’attendais pas à une telle incarcération” , a indiqué M. Abbou lors d’une entrevue réalisée dans un café du centre de Tunis.
Plusieurs mises en garde lui avaient été adressées avant son arrestation, dit-il. Des pressions économiques ont notamment été exercées, souligne l’avocat, qui évoque l’interruption, par une agence gouvernementale, d’un contrat de location touchant un immeuble appartenant à sa famille.
“En prison, j’entendais chaque nuit des cris de détenus qui demandaient pitié à leur bourreau”, souligne l’avocat. Il affirme avoir été épargné pour sa part en raison de l’attention accordée à sa cause.
Bien qu’il soit libre depuis quelques mois, M. Abbou affirme que le régime continue d’exercer des pressions de tout ordre sur lui et sa famille, limitant grandement sa capacité à mener une vie normale. Plusieurs opposants, dit-il, font l’objet d’une stratégie “d’affamement” similaire.
Samir Taamallah, membre de longue date d’une formation communiste non reconnue par le régime, a vécu plusieurs années dans la clandestinité dans les années 90 pour échapper à une peine de prison. Il a été relâché en 2002 pour “raisons de santé” après avoir été incarcéré quelques mois.
L’homme de 38 ans, qui s’exprime d’une voix effacée, tente en vain depuis d’obtenir l’autorisation de reprendre ses études universitaires. “J’ai espoir qu’il sera possible un jour de manifester son opinion sans problème dans ce pays”, déclare M. Taamallah, qui travaille depuis un an pour l’avocate Radhia Nasraoui.
Elle dit avoir été soumise à des pressions soutenues, tant policières qu’administratives, en raison de son travail de longue haleine en faveur des prisonniers victimes de torture.
L’avocate de 53 ans relate avoir été traînée en justice pour un plaidoyer jugé hostile au régime. Elle travaille depuis deux ans sans connexion internet dans un modeste appartement du centre-ville, régulièrement surveillé. Ses clients, dit-elle, sont aussi soumis à des pressions.
“À une certaine époque, je ne pouvais même pas avoir de téléphone. Imaginez ça, une avocate sans téléphone”, souligne Mme Nasraoui, qui écarte ces soucis avec un haussement d’épaules. “J’ai la conviction de faire ce qui est juste. Alors je ne me décourage pas”, dit-elle.
Dans le contexte politique actuel, la plupart des personnes critiques du président Ben Ali préfèrent se taire plutôt que de risquer une confrontation ouverte, souligne Me Abbou, qui continue d’accorder des entrevues aux médias. “Son nom fait peur”, dit-il.
La population, dans la rue, se montre peu loquace lorsqu’il est question de parler du régime. “Je vous dis ça parce que vous êtes un étranger. Mais si vous étiez d’ici, je ne dirais pas un mot”, a déclaré un chauffeur de taxi après s’être indigné du nombre de panneaux montrant le dirigeant tunisien.
Le gouvernement n’a pas donné suite aux questions acheminées par La Presse relativement au dossier de M. Abbou et à la situation du pays en matière de droits de l’homme.
Le régime du président Ben Ali a répété à plusieurs reprises par le passé son attachement à la démocratie et au respect des libertés individuelles. Il maintient qu’il n’existe pas de prisonniers d’opinion dans le pays.
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La Presse (Montréal), samedi 27 octobre 2007
DROITS DE L’HOMME AU PAYS DE BEN ALI
La torture interdite ou “système d’État”?
Thibodeau, Marc
Paris - Le régime tunisien dit interdire le recours à la torture contre les détenus et persécuter systématiquement les agents qui contreviennent à ce mot d’ordre. Les témoignages contredisant ces dires ne sont cependant pas rares.
Jamila Ayed, âgée de 45 ans, affirme que son fils de 26 ans, Maher Bziouech, a été arrêté par le gouvernement à l’été 2006 pour terrorisme, une accusation qui est, selon elle, sans fondement. Il a été condamné à 10 ans de prison.
Le jeune homme affirme avoir été torturé sévèrement dans les jours suivants son arrestation. Mme Ayed relate qu’il aurait notamment été battu longuement après avoir été placé dans la position du “poulet rôti”. Dans cette technique, la personne se retrouve dénudée, la tête en bas, suspendue en l’air par une barre passée derrière les genoux. Les mains sont attachées près des pieds.
Houda ben Khaled, 43 ans, réclame la libération de son mari, Naoufel Sassi, arrêté lui aussi l’année dernière dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Son conjoint, qui n’a pas encore été jugé, dit également avoir été torturé, souligne-t-elle.
Il affirme avoir été soumis à la technique du “bano”. Le prisonnier, pendu par les pieds avec une corde, est plongé dans l’eau jusqu’à la taille, les mains attachés derrière le dos, et maintenu sans oxygène pendant une longue période.
Les deux femmes disent qu’elles ne craignent pas de s’attirer les foudres du régime en parlant aux médias étrangers. “C’est mieux que de rester les bras croisés pendant 10 ans”, souligne Mme Ayed.
L’Agence tunisienne de communication extérieure n’a pas répondu aux demandes de La Presse relativement aux dossiers des deux détenus.
Abdelmoumen Belanes, un dissident connu qui a été plusieurs fois incarcéré dans les années 90 en raison de son appartenance à une formation communiste non reconnue par le gouvernement, souligne que le recours à la torture est érigé en “système d’État” en Tunisie.
L’homme de 51 ans affirme avoir été torturé plusieurs fois par les autorités, notamment avec la technique du “bano”. “Ils me sortaient chaque fois que j’étais au bord de l’étouffement et recommençaient dès que j’avais craché l’eau”, a-t-il relaté. M. Belanes affirme également avoir été soumis au “poulet rôti” et à des chocs électriques.
L’organisation Human Rights Watch prévenait dans un récent rapport que la Tunisie a “une longue historique de torture et de mauvais traitement de prisonniers” .
L’expulsion du controversé imam Saïd Jaziri, qui disait craindre d’être arrêté et torturé à son retour dans son pays d’origine, a relancé l’intérêt pour cette question au Canada.
L’ambassade tunisienne, réagissant au fait que l’imam a pu rentrer sans heurt, a souligné dans une lettre ouverte que le pays est “un État de droit” qui “respecte la dignité humaine, garantit l’intégrité physique et morale de la personne et ne tolère aucun traitement dégradant envers les citoyens.”
Elle a souligné, par la même occasion, la “déplorable surenchère dans la vente du sensationnel” par des journalistes “ayant les yeux fixés sur l’audimat”.
