Conférence Nobel
Par Doris Lessing
Le 7 décembre 2007
Comment ne pas gagner le prix Nobel
Postée sur le pas de la porte, je regarde, entre des
nuages de poussière volante, dans la direction où il
reste encore des forêts sur pied, c’est ce qu’on m’a
dit. Hier, j’ai parcouru en voiture des kilomètres de
souches d’arbres et de traces carbonisées d’incendies,
là où, en 1956, s’étendait la forêt la plus magnifique
que j’aie jamais vue. Entièrement détruite. Les gens
doivent manger, ils doivent trouver du combustible
pour leurs feux.
Ceci se passe au nord-ouest du Zimbabwe, au début des
années quatre-vingts ; je rends visite à un ami qui
était enseignant dans une école londonienne. Il est là
pour « aider l’Afrique », selon l’expression
consacrée. C’est une âme noble et idéaliste ; ce qu’il
a découvert ici, dans cette école, l’a choqué au point
de lui provoquer une dépression dont il a eu du mal à
se remettre. Cette école ne diffère en rien de toutes
les écoles bâties après l’Indépendance. Elle consiste
en quatre grands cubes de brique, plantés côte à côte
directement dans la poussière, un deux trois quatre,
avec une moitié de salle à un bout, la bibliothèque.
Ces salles de classe ont bien des tableaux noirs, mais
mon ami garde les craies dans sa poche, sinon on les
volerait. Il n’y a pas d’atlas, pas de globe terrestre
dans l’établissement, pas de manuels scolaires, pas de
cahiers ni de stylos bille ; la bibliothèque ne
contient pas le genre de livres qu’aimeraient lire les
élèves, seulement d’énormes pavés d’universités
américaines, difficiles même à manier, des ouvrages de
rebut des bibliothèques des Blancs, des romans
policiers, ou encore des titres tels que Un week-end à
Paris ou Félicité trouve l’amour
Il y a une chèvre qui essaie de trouver de quoi se
nourrir dans un vestige de vieille herbe. Le directeur
a détourné les fonds de l’école et a été suspendu, ce
qui soulève la question trop connue de nous tous mais
généralement dans des contextes plus imposants :
comment se fait-il que ces gens se comportent ainsi
alors qu’ils doivent savoir que tout le monde a
l’œil sur eux ?
Mon ami n’a pas d’argent parce que tout le monde, les
élèves comme les enseignants, lui en empruntent dès
qu’il touche son traitement et ne le rembourseront
probablement jamais. Les élèves ont entre six et
vingt-six ans, parce que certains qui n’ont pas été
scolarisés plus tôt sont là pour rattraper leur
retard. Quelques élèves parcourent chaque matin de
nombreux kilomètres, qu’il pleuve ou qu’il vente,
traversant même des fleuves. Ils ne peuvent pas faire
leurs devoirs parce que les villages n’ont pas
d’électricité, et qu’on n’étudie pas facilement à la
lumière des braises. Les jeunes filles doivent aller
chercher de l’eau et faire la cuisine au retour de
l’école et avant de repartir le matin.
Pendant que je me tiens avec mon ami dans sa chambre,
des gens entrent timidement, et tous, tous mendient
des livres. « S’il te plaît, envoie-nous des livres
quand tu rentreras à Londres. » Un homme m’a dit : «
On nous a appris à lire, mais nous n’avons pas de
livres. » Tous ceux sans exception que j’ai rencontrés
m’ont mendié des livres.
J’étais là-bas quelques jours. La poussière volait, il
n’y avait pas d’eau parce que les pompes étaient
tombées en panne et les femmes allaient de nouveau
puiser l’eau à la rivière.
Un autre professeur idéaliste venu d’Angleterre était
quelque peu dégoûté après avoir vu à quoi ressemblait
cette « école ».
Le dernier jour, c’était la fin du trimestre, les
villageois ont abattu leur chèvre ; ils l’ont débitée
en tas de morceaux et mise à cuire dans un grand plat.
Voilà le banquet tant attendu de la fin du trimestre :
un ragoût de chèvre garni de semoule. Pendant que la
fête battait son plein, j’ai repris la route en
voiture, retraversant les traces et les souches
carbonisées de l’ancienne forêt.
Je doute que beaucoup de ces élèves se verront
décerner des prix.
Le lendemain, je me trouve dans une école du nord de
Londres, un très bon établissement, dont nous
connaissons tous le nom. C’est une école de garçons.
De beaux bâtiments, des jardins.
Ces élèves reçoivent la visite hebdomadaire d’une
personnalité. Il est dans l’ordre des choses que
celle-ci peut être le père, un parent ou même la mère
d’un des élèves. La venue d’une célébrité est chose
normale pour eux.
Mais l’école enveloppée de poussière volante du nord
ouest du Zimbabwe est présente à ma mémoire. Je
regarde ces visages légèrement curieux et tente de
leur raconter ce que j’ai vu la semaine d’avant. Des
salles de classe sans livres, sans manuels scolaires
ou atlas, ni même une carte épinglée au mur. Une école
où les enseignants supplient qu’on leur envoie des
livres pour leur expliquer comment enseigner,
eux-mêmes ayant à peine dix-huit ou dix-neuf ans, une
école où ils mendient des livres. Je dis à ces jeunes
gens que tout le monde, oui, tout le monde, mendie des
livres : « S’il te plaît, envoie-nous des livres. » Je
suis sûre que chacun d’entre vous ici, en prononçant
son discours de réception, doit connaître ce moment où
les visages que vous regardez deviennent inexpressifs.
Vos auditeurs n’entendent pas ce que vous dites :
aucune image mentale ne correspond à ce que vous leur
expliquez. Dans le cas présent, aucune image d’une
école voilée par des nuages de poussière où l’on
manque d’eau, et où une chèvre fraîche abattue cuite
en ragoût dans un grand fait-tout constitue la fête de
fin de trimestre.
Leur est-il vraiment impossible d’imaginer une
pauvreté aussi nue ?
Je fais de mon mieux, ils sont polis.
Je suis certaine que, dans le lot, il y en aura qui
obtiendront des prix.
Puis c’est fini. Restée avec les professeurs, je
demande, comme toujours, si la bibliothèque marche, et
si les élèves lisent. Et ici, dans cette école pour
privilégiés, j’entends ce que j’entends toujours quand
je me rends dans des écoles ou même des universités.
« Vous savez bien comment ça se passe. Beaucoup de nos
élèves n’ont jamais rien lu, et la bibliothèque ne
fonctionne qu’à moitié. »
« Vous savez bien comment ça se passe. » Oui, en
effet, nous savons bien comment ça se passe. Tous,
nous le savons.
Nous sommes dans une «culture à fragmentation, » où
nos certitudes datant d’il y a seulement quelques
décennies sont remises en question, et où il est
fréquent que les jeunes hommes et les jeunes femmes
qui ont bénéficié d’années d’études ne sachent rien du
monde, n’aient rien lu, ne connaissent qu’une
spécialité ou une autre, les ordinateurs par exemple.
Ce qui nous est arrivé, c’est une invention incroyable
: les ordinateurs, Internet et la télévision. Une
révolution. Ce n’est certes pas la première révolution
que nous, l’espèce humaine, affrontons. La révolution
de l’imprimerie, qui n’a pas été seulement l’affaire
de quelques décennies mais s’est étalée sur beaucoup
plus de temps, a changé notre vision du monde et nos
modes de pensée. Téméraires, nous l’avons acceptée
sans réserve, comme toujours, sans jamais nous
demander : « Que va-t-il maintenant advenir de nous
avec cette invention de l’imprimerie ? » De la même
façon nous n’avons jamais pris une seule fois le temps
de nous demander : Comment allons-nous, comment nos
esprits vont-ils évoluer avec la nouveauté d’Internet,
qui a séduit toute une génération pour la convertir à
ses inepties, au point que même des êtres tout ce
qu’il y a de plus raisonnable avoueront que, une fois
accrochés, il leur est difficile de se déconnecter, et
qu’ils peuvent se laisser entraîner à passer une
journée entière à bloguer, à bluguer etc.
Encore très récemment, tous ceux qui étaient un
tantinet cultivés respectaient le savoir, l’éducation,
et traitaient donc aussi avec respect notre grand
fonds de littérature. Certes, nous savons tous que,
pendant cet état de grâce, les gens faisaient souvent
semblant de lire, feignaient de respecter le savoir,
mais c’est un fait établi que les travailleurs et les
travailleuses aspiraient à lire. Les bibliothèques,
les instituts et les facultés des XVIIIe et XIXe
siècles sont là pour nous en apporter la preuve.
La lecture, les livres faisaient autrefois partie
intégrante de la culture générale.
En s’adressant aux plus jeunes, leurs aînés doivent
mesurer combien la lecture contribuait à l’éducation
de l’individu, d’autant que les jeunes générations en
savent tellement moins. Et si les enfants ne savent
pas lire, c’est parce qu’ils ne lisent pas.
Cette triste histoire est connue de nous tous.
Mais nous n’en connaissons pas la fin.
Nous pensons au vieil adage : « La lecture apporte à
l’homme plénitude. » Oublions les blagues relatives à
la suralimentation – la lecture permet à un
homme ou à une femme de se remplir, d’être plein(e)
d’informations, d’histoires, de toutes sortes de
connaissances.
Cependant, nous ne sommes pas le seul peuple au monde.
Il n’y a pas si longtemps, je recevais un coup de
téléphone d’une amie qui me disait être allée au
Zimbabwe, dans un village dont la population n’avait
pas mangé depuis trois jours mais discutait de livres
et des moyens de s’en procurer. D’éducation.
J’appartiens moi-même à une petite organisation qui a
démarré avec le projet d’introduire des livres dans
les villages. Un groupe de gens, par ailleurs, était
allés sur le terrain au Zimbabwe. Ils nous ont appris
que les villages, à la différence de ce qu’on disait,
étaient pleins de gens intelligents, d’enseignants à
la retraite, d’autres en congé, d’enfants en vacances,
de vieilles personnes. Ayant moi-même financé une
petite étude sur ce que les gens voulaient lire, j’ai
découvert que les résultats étaient comparables à ceux
d’une étude suédoise dont j’ignorais l’existence. Les
gens voulaient lire ce que veulent lire les Européens,
si tant est que ceux-ci lisent : romans de toutes
sortes, science-fiction, poésie, romans policiers,
pièces de théâtre, Shakespeare. Les ouvrages
pratiques, par exemple comment ouvrir un compte
bancaire, venaient en bas de liste. Les œuvres
complètes de Shakespeare, ils connaissaient le nom. Le
problème avec l’approvisionnement des villageois en
livres vient de ce qu’ils ignorent ce qui est
disponible ; ainsi, un ouvrage inscrit au programme
tel que Le maire de Casterbridge est populaire parce
qu’ils savent qu’il est en magasin. La Ferme des
Animaux, pour des raisons évidentes, est le plus
populaire de tous les romans.
Notre petite organisation a récupéré des livres de
tous les endroits possibles et imaginables, mais il
faut savoir qu’un bon livre de poche importé
d’Angleterre coûtait alors le montant d’un mois de
salaire : c’était avant le régime de terreur instauré
par Mugabe. Aujourd’hui, avec l’inflation, il
atteindrait le montant de plusieurs années de salaire.
Mais si l’on dépose une caisse de livres dans un
village – ne pas oublier que sévit une terrible
pénurie de carburant – cette caisse sera saluée
par des larmes. La bibliothèque peut se résumer à une
planche sur des briques installée sous un arbre. En
moins d’une semaine fleuriront des classes
d’alphabétisation – ceux qui savent lire
encadreront ceux qui ne savent pas –, une classe
de citoyenneté. Dans un village reculé, comme il n’y
avait pas de romans en langue tonga, deux jeunes gens
se sont attelés à la rédaction de romans en tonga. Il
existe six ou sept grandes langues au Zimbabwe, et il
y a des romans écrits dans toutes ces langues. Des
romans violents, incestueux, pleins de crimes et de
meurtres.
Dès le départ, notre petite organisation a été
soutenue par la Norvège, puis par la Suède. Sans ce
type de soutien, nos réserves de livres se seraient
asséchées. Des romans édités au Zimbabwe ainsi que des
livres pratiques sont acheminés à des populations qui
en sont assoiffées.
On dit qu’un peuple a le gouvernement qu’il mérite,
mais je ne crois pas que ce soit vrai du Zimbabwe. Et
puis nous devons garder en mémoire que ce respect et
ce désir de livres proviennent, non du régime de
Mugabe, mais de celui qui le précédait, celui des
Blancs. C’est un phénomène stupéfiant, ce désir de
livres, et il se manifeste partout du Kenya au cap de
Bonne-Espérance.
Ceci a un lien – improbable – avec un fait
: j’ai grandi, pratiquement, dans une cabane de
torchis, avec un toit de chaume. Ce type d’habitation
existe depuis toujours, partout où il y a des roseaux
ou de l’herbe, une terre argileuse, des piquets
pouvant servir de murs. En Angleterre saxonne, par
exemple. Celle dans laquelle j’ai grandi comportait
quatre pièces, les unes à côté des autres, pas une
mais quatre, et le fait est qu’elle était pleine de
livres. Non seulement mes parents avaient emporté des
livres avec eux d’Angleterre en Afrique, mais ma mère
en commandait en Angleterre pour ses enfants, des
livres dans de gros colis recouverts de papier marron
qui ont fait la joie de ma jeunesse. Une cabane de
torchis, oui, mais bourrée de livres.
Parfois je reçois des lettres de gens habitant dans un
village qui n’a peut-être pas encore l’électricité ou
l’eau courante (à l’exemple de notre famille dans
notre cabane de torchis toute en longueur) : « Je
serai écrivain moi aussi, parce que j’ai le même genre
de maison que tu as eue. »
Mais la difficulté est là. Non, ce n’est pas vrai.
L’écriture, les écrivains ne sortent pas de maisons
vides de livres.
Voilà la différence, voilà toute la difficulté.
J’ai consulté les discours de quelques-uns de vos
lauréats récents. Prenez le magnifique Orhan Paumuk.
Il a dit que son père possédait mille cinq cents
livres. Son talent ne sortait donc pas du néant, il
était enraciné dans la grande tradition.
Prenez aussi V.S. Naipaul. Il indique que les Védas
indiens étaient proches dans la mémoire familiale. Son
père l’a encouragé à écrire. Et quand il a eu le droit
d’aller en Angleterre, il a fréquenté la British
Library. Ainsi, il s’est rapproché de la grande
tradition.
Prenons encore John Coetzee. Il n’a pas seulement été
proche de la grande tradition, il était la tradition :
il a enseigné la littérature au Cap. Et comme je
regrette de ne jamais avoir assisté à un de ses cours
: de ne pas avoir été formée par cet esprit audacieux
et d’un merveilleux courage.
Afin d’écrire, afin de s’engager en littérature, il
doit exister une relation intime avec les
bibliothèques, les livres, la Tradition.
J’ai un ami originaire du Zimbabwe. Un auteur, Noir
– et là est la question. Il a appris à lire tout
seul, sur les étiquettes des bocaux de confiture et
des boîtes de fruits en conserve. Il a grandi dans une
zone que j’ai parcourue en voiture, une zone rurale
noire. La terre est un mélange de sable et de
gravillons, semé de rares buissons bas. Les huttes
sont pauvres, rien de comparable aux bonnes huttes
bien entretenues des plus riches. Une école, mais
semblable à celle que j’ai déjà décrite. Il s’est
instruit en lisant une vieille encyclopédie pour
enfants qu’il a trouvée sur un tas d’ordures.
Au moment de l’Indépendance en 1980, il existait un
groupe de bons écrivains au Zimbabwe, un véritable nid
d’oiseaux chanteurs. Ils avaient été formés dans
l’ancienne Rhodésie du sud, sous les Blancs : par les
écoles des missions, les meilleures. Le Zimbabwe ne
produit pas d’écrivains. Pas facilement, pas sous
Mugabe.
Tous ces écrivains n’avaient pas eu la voie facile
pour apprendre à lire et à écrire, encore moins pour
devenir écrivains. Les textes imprimés des boîtes de
confiture et les encyclopédies au rebut n’étaient pas
rares, dirais-je. Et nous parlons de personnes ayant
soif de niveaux de culture dont elles étaient très
éloignées. Une hutte ou des huttes bourrées d’enfants,
une mère surmenée, un combat quotidien pour se nourrir
et se vêtir…
Malgré ces difficultés, des auteurs sont pourtant nés.
Et puis il y a autre chose qu’il ne faut pas oublier.
On était au Zimbabwe, un pays matériellement conquis
moins d’un siècle plus tôt. Les grands-pères et les
grands-mères de ces gens ont peut-être été des
conteurs de leur clan. La tradition orale. En moins
d’une ou deux générations, on est passé d’histoires
inscrites dans la mémoire populaire et transmises
oralement au texte imprimé des livres. Quel exploit !
Des livres, littéralement arrachés aux tas d’ordures
et aux détritus du monde de l’homme blanc. Mais vous
pouvez avoir une liasse de papiers – pas un
texte tapé à la machine, c’est déjà un livre –il
vous faut encore trouver un éditeur, qui doit alors
vous payer, être solvable, distribuer les livres. On
m’a envoyé plusieurs rapports sur la scène éditoriale
africaine. Même dans des pays plus privilégiés comme
l’Afrique du Nord, avec sa tradition différente,
parler d’une scène éditoriale est un rêve des
possibles.
Là, je parle de livres qui n’ont jamais été écrits,
d’écrivains qui n’ont pas pu percer parce que les
éditeurs sont absents. Je parle de voix inaudibles. Il
est impossible d’évaluer ce grand gâchis de talents,
de potentiels. Mais même avant ce stade de la création
d’un livre qui exige un éditeur, un à-valoir, des
encouragements, il manque autre chose.
On demande souvent aux auteurs : « Comment
écrivez-vous ? Avec un microprocesseur? Une machine à
écrire électrique ? une plume ? à la main ? » Mais la
question essentielle est celle-ci : « Disposez-vous
d’un espace, de cet espace libre qui devrait vous
entourer quand vous écrivez ? » À l’intérieur de cet
espace, qui est proche d’une forme d’écoute,
d’attention, vous viendront les mots, les mots que
diront vos personnages, des idées : l’inspiration.
Si l’écrivain ne peut pas trouver cet espace, alors
poèmes et histoires peuvent être mort-nés.
Quand des auteurs parlent entre eux, l’objet de leurs
questions mutuelles a toujours un rapport avec cet
espace, cet autre temps : « Tu l’as trouvé ? Tu le
tiens ? »
Sautons à une scène apparemment très différente. Nous
sommes à Londres, une des mégapoles. Il y a un nouvel
auteur. Cyniquement, nous demandons comment sont ses
seins, si elle est belle. S’il s’agit d’un homme :
est-il charismatique ? Beau garçon ? Nous plaisantons,
mais ce n’est pas une plaisanterie.
Le nouveau ou la nouvelle venu(e) dans le monde des
lettres est salué(e) par tous, croule peut-être sous
les à-valoirs. Le « buzz » des paparazzi remplit ses
pauvres oreilles. Le ou la voilà fêté(e), applaudi(e),
promené(e) illico dans le monde entier. Nous, les
seniors, qui avons déjà tout vu, plaignons le ou la
néophyte qui n’a aucune idée de ce qui se passe
vraiment.
Il ou elle est flatté(e), ravi(e).
Mais demandez-lui au bout d’un an ce qu’il ou elle
pense. Je l’entends déjà : « C’est la pire chose qui
aurait pu m’arriver. »
Certains nouveaux auteurs ayant bénéficié d’un grand
lancement se sont arrêtés d’écrire ou n’ont pas écrit
ce qu’ils voulaient, avaient l’intention d’écrire.
Et nous, les seniors, souhaitons murmurer à ces
oreilles innocentes : « Avez-vous toujours votre
espace ? Le seul lieu qui vous soit personnel et
nécessaire, où vos voix intérieures peuvent vous
parler et où vous pouvez rêver. Cramponnez-vous-y, ne
le lâchez pas ! »
Mais il faut aussi une forme d’éducation.
Mon esprit est plein de somptueux souvenirs d’Afrique,
que je peux ranimer et contempler à loisir. Ces
couchers de soleil, or, pourpre et orange, qui
envahissent le ciel au soir ! Les buissons aromatiques
du désert de Kalahari fleuris de papillons, de
phalènes et d’abeilles ! Ou encore moi assise au bord
du Zambèze, dont les eaux vert foncé et luisantes
– c’est la saison sèche – roulent entre de
pâles berges herbues où s’assemblent tous les oiseaux
d’Afrique. Oui, des éléphants, des girafes, des lions
et tout le reste, il y en avait en abondance, mais que
dire du ciel nocturne d’un noir merveilleux, encore
vierge de pollution, criblé d’étoiles effervescentes !
Mais d’autres souvenirs me viennent. Un jeune homme,
dix-huit ans peut-être, est en larmes, planté dans sa
« bibliothèque ». Un Américain de passage, voyant une
bibliothèque vide de livres, en a expédié toute une
caisse, mais ce jeune homme les a sortis un à un avec
respect, puis les a emballés dans du plastique. «
Mais, objectons-nous, ces livres ont bien été envoyés
pour être lus, voyons ! – Non, ils se
saliraient. Et où pourrais-je m’en procurer d’autres ?
», nous a-t-il répondu.
Il voudrait que nous lui envoyions des ouvrages
d’Angleterre pour lui apprendre à enseigner. « Je n’ai
pas été plus loin que le collège, supplie-t-il. Mais
on ne m’a jamais appris à enseigner. »
Dans une école où il n’y avait pas de manuels
scolaires, pas même un bout de craie pour écrire au
tableau noir – celle-ci avait été volée –,
j’ai vu un professeur faire la classe à des élèves
âgés de six à dix-huit ans en déplaçant des cailloux
dans la poussière et en psalmodiant : « Deux fois deux
quatre… » et ainsi de suite. J’ai vu une jeune fille
d’à peine vingt ans peut-être, dépourvue également de
manuels scolaires, de cahiers et de stylos bille,
enseigner le B.A.-BA dans la terre à l’aide d’un
bâton, sous un soleil de plomb et au milieu des
tourbillons de poussière.
À l’aide de ces deux exemples, nous voyons cette
grande soif d’instruction présente en Afrique, partout
dans le Tiers-monde, ou quel que soit le nom que nous
donnons à ces régions du monde où les parents rêvent
d’une éducation pour leurs enfants qui les arrachera à
la misère pour leur permettre de profiter de ses
avantages.
Des avantages de notre éducation, si menacée
aujourd’hui.
J’aimerais que vous vous imaginiez quelque part en
Afrique du Sud, dans un magasin indien d’une zone
pauvre, par temps de grande sécheresse. Les gens,
surtout des femmes, font la queue, munies de toutes
sortes de récipients pour l’eau. Tous les après-midi,
ce magasin reçoit un camion-citerne d’eau de la ville
voisine et les autochtones attendent cette eau si
précieuse.
L’Indien se tient avec les paumes de mains à plat sur
son comptoir ; il observe une femme noire penchée
au-dessus d’un gros paquet de feuilles qui a l’air
d’avoir été arraché d’un livre. Elle lit Anna
Karénine.
Elle lit lentement, formant les mots avec ses lèvres.
Le livre semble difficile. C’est une jeune femme avec
deux enfants en bas âge accrochés à ses jambes. Elle
est enceinte. L’Indien est peiné parce que le voile de
sa visiteuse, normalement blanc, est jaune de
poussière. De la poussière, encore, recouvre ses seins
et ses bras. Cet homme souffre de voir ces files
d’acheteurs, tous assoiffés, mais il n’a pas assez
d’eau pour eux. Il est en colère parce qu’il sait que
des gens meurent de soif là-bas, derrière les nuages
de poussière. Son frère, plus âgé, assurait la
permanence auparavant, mais il avait réclamé des
vacances et était allé à la ville, en réalité assez
mal en point à cause de la sécheresse.
Cet homme est curieux. Il demande à la jeune femme :
– Que lis-tu ?
– Ça parle de la Russie, répond-elle.
– Sais-tu où se trouve la Russie ?
Il le sait à peine lui-même.
La jeune mère le regarde bien en face avec dignité,
même si elle a les yeux rougis par la poussière.
– J’étais la meilleure de ma classe. Mon
professeur l’a dit, j’étais la meilleure.
La jeune femme reprend sa lecture ; elle veut finir
son paragraphe.
L’Indien reporte son regard sur les deux bambins et
tend le bras pour attraper du Fanta, mais la mère
l’arrête net :
– Le Fanta leur donne encore plus soif.
L’Indien sait qu’il ne devrait pas, mais il abaisse la
main vers un grand bidon en plastique à côté de lui,
derrière le comptoir, et verse de l’eau dans deux
gobelets, qu’il offre aux petits. Il ne lui échappe
pas que leur mère regarde boire ses enfants en remuant
la bouche, il lui donne aussi un gobelet d’eau. La
voir boire lui fait mal au cœur, tant elle est
douloureusement assoiffée.
Maintenant elle lui tend son bidon de plastique, qu’il
remplit d’eau. La jeune mère et ses enfants le
regardent attentivement afin qu’il n’en gaspille pas
une goutte.
Elle se penche de nouveau sur son livre. Le paragraphe
la fascine, elle qui lit déjà lentement, et elle le
relit.
« Avec son fichu blanc tranchant sur ses cheveux
noirs, au milieu de cette bande d’enfants dont elle
partageait de bon cœur les joyeux ébats, Varenka,
tout émue à la pensée qu’un homme qui ne lui
déplaisait pas allait sans doute lui demander sa main,
paraissait plus attrayante que jamais. En cheminant à
ses côtés, Serge Ivanovitch ne pouvait se défendre de
l’admirer, de se rappeler tout le bien qu’il avait ouï
dire de cette charmante personne : décidément il
éprouvait pour elle ce sentiment particulier qu’il
n’avait connu qu’une seule fois, jadis, dans sa prime
jeunesse. L’impression de joie que lui causait la
présence de Varenka allait toujours croissant : comme
il avait découvert un bolet monstre dont le chapeau
relevait ses bords énormes au-dessus d’un pied très
mince, il voulut le déposer dans la corbeille de la
jeune fille ; mais, leurs regards s’étant rencontrés,
il remarqua sur ses joues la joyeuse rougeur de l’émoi
; alors il se troubla à son tour et lui adressa, sans
mot dire, un sourire par trop expressif. »*
Ce lambeau de texte imprimé traîne sur le comptoir,
avec quelques vieux exemplaires de revues, des pages
dépareillées de journaux, des filles en bikini.
Il est temps pour elle de quitter le havre du magasin
indien et de se remettre en route pour parcourir les
huit kilomètres la séparant de son village. Il est
plus que temps… Dehors, les files d’attente des
femmes vocifèrent et se plaignent. Mais l’Indien ne se
presse pas. Il sait ce qu’il en coûtera à cette fille
de rentrer chez elle avec les enfants accrochés à ses
jupes. Il lui donnerait bien ce morceau de prose qui
semble tant la fasciner, mais il ne peut pas croire
que cette allumette avec son gros ventre y comprenne
vraiment quelque chose.
Et pourquoi un tiers peut-être d’Anna Karénine a-t-il
échoué ici sur ce comptoir d’un magasin indien reculé
? Voilà comment les choses se sont passées.
Un certain haut-fonctionnaire des Nations Unies, en
l’occurrence, avait acheté un exemplaire de ce roman à
la librairie de l’aéroport avant de partir en voyage
par-delà les mers et les océans. Dans l’avion, calé
dans son siège de la classe affaires, il avait déchiré
le livre en trois parties. En faisant ce geste, il
surveillait ses compagnons de voyage, sachant qu’il
aurait droit à des regards scandalisés, curieux, mais
peut-être aussi amusés. Une fois bien installé, sa
ceinture de sécurité attachée, il a lancé à la
cantonade : « Je fais toujours ça quand j’entreprends
un long voyage. Personne n’a envie de tenir en l’air
un énorme pavé ! » Le roman était un poche, mais on ne
peut nier que c’est un gros livre. Cet homme avait
l’habitude d’être écouté quand il parlait. « Je ne
fais que ça, voyager, confia-t-il. C’est déjà assez
pénible de voyager, de nos jours. » Et dès que les
autres passagers se sont installés à leur tour, il a
ouvert son morceau d’Anna Karénine pour le lire. Quand
ils regardaient de son côté, indiscrètement ou pas, il
leur répétait : « Non, mais vraiment c’est la seule
manière de voyager. » Il connaissait le roman, il
l’aimait, et ce mode de lecture original pimentait
agréablement ce qui était après tout un grand
classique.
Après être arrivé au bout d’un fragment du livre, il a
appelé l’hôtesse pour le renvoyer à son secrétaire,
qui voyageait en classe économique. Ce petit manège
suscitait beaucoup d’intérêt et de condamnations, à
coup sûr de la curiosité, chaque fois qu’un lambeau du
grand roman russe arrivait dans la partie arrière de
l’appareil, mutilé mais lisible. Somme toute, cette
façon astucieuse de lire Anna Karénine produit son
effet. Personne sans doute n’a dû l’oublier à bord.
Pendant ce temps, dans notre magasin indien, la jeune
femme s’accroche au comptoir, ses jeunes enfants
suspendus à ses jupes. Elle porte un jean, c’est une
femme moderne, mais elle a enfilé par-dessus la lourde
jupe de laine, partie du costume traditionnel de son
peuple : ses enfants peuvent facilement s’y agripper,
se cramponner aux plis épais.
Elle a jeté un regard reconnaissant à l’Indien,
consciente qu’il l’aimait bien et la plaignait, puis
est ressortie dans les nuages de poussière volante.
Les enfants avaient dépassé le stade des pleurs, de
toute façon leurs gorges étaient pleines de poussière.
C’était dur, oh oui c’était dur de marcher, pas après
pas, dans la poussière qui formait de légers
monticules trompeurs sous ses pieds. Dur, oui, dur,
mais elle était habituée à la dureté, non ? L’histoire
qu’elle lisait chez l’Indien occupait son esprit. Elle
songeait : « Varenka me ressemble avec son foulard
blanc, et elle s’occupe d’enfants elle aussi. Je
pourrais être cette jeune fille. Et le Russe, il
l’aime et va lui demander de l’épouser… – elle
n’avait fini de lire que cet unique paragraphe. Oui,
et un homme viendra me chercher moi aussi et
m’emmènera loin de tout ça, il m’emmènera avec les
enfants, oui, il m’aimera et prendra soin de moi. »
Elle continue de marcher. Le bidon d’eau pèse sur ses
épaules. Elle marche toujours. Les enfants entendent
l’eau clapoter dans le bidon. À mi-chemin, elle marque
une halte, pose son fardeau. Ses enfants pleurnichent
en touchant le bidon. Elle se dit qu’elle ne peut pas
l’ouvrir sous peine d’y laisser entrer la poussière.
Impossible de l’ouvrir avant d’arriver à la maison.
– Attendez, dit-elle à ses enfants. Attendez.
Elle doit se ressaisir pour reprendre sa route.
Elle reste absorbée dans ses pensées. « Mon professeur
m’a dit que, là-bas, il y avait une bibliothèque plus
grande que le supermarché, un grand bâtiment, plein de
livres. » Malgré la poussière lui volant au visage, la
jeune femme sourit en marchant. « Je suis
intelligente, pense-t-elle. Mon professeur m’a dit que
j’étais intelligente. La plus brillante de l’école,
elle a dit. Mes enfants sont intelligents comme moi.
Je les emmènerai à la bibliothèque, cette maison
pleine de livres, et ils iront à l’école, ils seront
professeurs… Mon professeur m’a dit que je pourrais
être professeur. Ils partiront loin d’ici pour gagner
de l’argent. Ils habiteront près de la grande
bibliothèque et vivront bien. »
On peut toujours se demander comment ce lambeau de
roman russe a pu finir sa course sur le comptoir de ce
magasin indien.
Mais ceci serait une autre histoire, peut-être un jour
quelqu’un la racontera-t-il.
Notre pauvre jeune femme, elle, poursuit son chemin,
soutenue par la pensée de l’eau qu’elle donnera à ses
enfants une fois à destination, elle-même en boira un
peu. Elle poursuit son chemin dans la terrible
poussière d’une sécheresse africaine.
Nous sommes blasés, nous dans notre monde – ce
monde si menacé. Nous sommes les champions de l’ironie
et du cynisme. Nous hésitons devant l’usage de
certains mots et de certaines idées, tant ceux-ci sont
usés jusqu’à la corde. Mais pourquoi ne pas
réhabiliter certains mots qui ont perdu leur pouvoir
d’expression ?
Nous possédons une mine – un trésor – de
littérature, qui remonte aux Égyptiens, aux Grecs et
aux Romains. Tout est là, cette profusion littéraire,
prête à être sans cesse redécouverte par quiconque a
la chance de tomber dessus. Un trésor. Imaginez qu’il
n’ait jamais existé. Comme nous serions vides, pauvres
!
Nous avons reçu en partage un legs de langues, de
poèmes, d’histoires, et il n’est pas du genre à
risquer de s’épuiser. Il est là, toujours.
Nous disposons d’un héritage d’histoires, de contes,
transmis par les anciens conteurs – nous
connaissons les noms de certains, mais pas de tous.
Cette lignée de conteurs remonte à une clairière au
milieu de la forêt où brûle un grand feu et où les
anciens shamans dansent en chantant, car notre
patrimoine d’histoires est né dans le feu, la magie,
le monde des esprits. Et c’est encore là qu’il est
conservé aujourd’hui.
Interrogez n’importe quel conteur moderne, et il vous
dira qu’il y a toujours un moment où il est touché par
le feu de ce qu’il nous plaît d’appeler l’inspiration,
l’enthousiasme, et cela remonte à la naissance de
notre espèce, au feu, à la glace et aux grands vents
qui nous ont modelés, nous et notre monde.
Le conteur est au fond de chacun de nous, le « faiseur
d’histoires » se cache toujours en nous. Supposons que
notre monde soit rongé par la guerre, par les horreurs
que nous pouvons tous imaginer facilement. Supposons
que des inondations submergent nos agglomérations, que
le niveau des mers monte… Le conteur sera toujours
là, car ce sont nos imaginaires qui nous modèlent,
nous font vivre, nous créent, pour le meilleur et pour
le pire. Ce sont nos histoires, le conteur de nos
histoires, qui nous récréent – qui nous recréent
– quand nous sommes déchirés, meurtris et même
détruits. C’est le conteur, le faiseur de rêves, le
faiseur de mythes, qui est notre phénix, ce que nous
sommes au meilleur de nous-mêmes au plus fort de notre
créativité.
Cette pauvre jeune femme qui chemine dans la poussière
en rêvant d’une éducation pour ses enfants,
croyons-nous être mieux qu’elle – nous qui
sommes gavés de nourriture, avec nos placards pleins
de vêtements, et qui étouffons sous le superflu ?
C’est, j’en suis convaincue, cette jeune fille et les
femmes qui parlaient de livres et d’éducation alors
qu’elles n’avaient pas mangé depuis trois jours qui
peuvent encore nous définir aujourd’hui.
Traduit par Isabelle D. Philippe
* Léon Tolstoï, Anna Karénine, traduction et notes
d’Henri Mongault. Gallimard, Folio classique, 6e
partie, IV.
http://nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/2007/lessing-lecture_fr.html