JournalDecember 30, 2007 8:26 pm

Temps mort

“Les jours s’ajoutent aux jours sans rime ni fin.”
J.P. Sartre; La Nausée.

Le temps n’existe pas. C’est ce que je viens de découvrir en lisant un numéro spécial de Scientific American ( A Matter of Time, 26 juin 2006). Le temps n’est qu’une illusion fabriquée de toutes pièces par le cerveau humain pour avoir des repères dans cet univers sans rime ni fin. Bref, nous sommes tous les contemporains du Big Bang, des dinosaures, de la guerre de Troie - a-t-elle variment eu lieu ?-, de la chute de l’empire romain, de Néron et de Hitler. Puisque “aujourd’hui” et “demain” sont équivalents, nous sommes déjà témoins de la disparition de la vie sur terre à cause du refroidissement progressif et inéluctable du soleil.

Dans quelques milliards d’années, c’est-à -dire maintenant, le soleil brillera par son absence. Qui se souviendra de cette petite planète bleue qui envoyait des signaux bizarres vers des civislisations extraterrestres inesxistantes?

Peut-être les particules élémantaires, derniers vestiges de l’univers ou du multivers, conserveront-elles quelques bribes de ce que fit ou fut l’homo sapiens: quelques notes éparpillées d’une Petite Musique de Nuit, des traces, à peine détectables, des cendres de Cinema Paradiso, des grains microscopiques du Désert des Tartares, des fragments d’ondes inaudibles d’un Cri qui a fait beuacoup de bruit et, efin, des échos très faibles de cette force mystérieuses qui liait les atomes crochus…

UncategorizedDecember 26, 2007 4:38 pm

The Arab Program for Human Rights Activists

Cairo on : December 23, 2007

Tunisia

Security forces trample human rights activists

In contradiction with all relevant international human rights conventions signed by the Tunisian Republic and the Tunisian laws themselves, human rights activists in Tunisia are still helpless victims of abusiveness, unfair pursuits, and the inhuman and illegal treatment by the security authorities.

In this context, on Thursday 20th December 2007, the second day of greater Bairam, the security forces surrounded the office of the Bizerta branch of the Tunisian organization for defending human rights to prevent members and human rights activists from getting to the office and felicitating Mr. Ali Ben-Salem, head of the organization, who lives in the floor above the office of the organization. Security forces pushed human rights activists so violently that Ben-Salem, the aged, sick man, fell down and was trampled by the security forces. As a result, Ben-Salem fainted and was moved to the local hospital in Bizerta. Security forces put pressures on the officials of the hospital to prevent them from documenting the injuries caused by them in the medical report.

The Arab Program for Human Rights Activists (APHRA) feels awfully sorry for this security-based approach to human rights activities and activists in Tunisia. It is evident that this approach is a stable strategy adopted by the state aiming at seizing and terrifying human rights activists and restraining their human rights activities. APHRA also stresses that these actions by the Tunisian security system contradict with the international covenant on civil and political rights, specially articles 7, 12 and 21 that prohibit torture and guarantee the rights to free movement and peaceful assembly respectively. They are also incompatible with the international declaration for human rights defenders.

APHRA demands the Tunisian authorities to initiate a fair, impartial and transparent inquiry of the December 20th events around the office of the Banzert branch of the Tunisian organization for defending human rights to identify the persons who injured Ali Ben-Salim and immediately present them to the judiciary authorities and to stop chasing human rights activists.

APHRA appeals to Arab and international civil society organizations to show solidarity with Tunisian human rights activists and exert to put an end to the illegal and inhuman harassments and security pursuits made by the security authorities.

Kindly contact the Tunisian president Zine Al-Abdine Ben Ali on :

Telephone : 0021671565400

Fax : 002167156378

And the Tunisian Ministry of Justice on :

Telephone : 0021671561400

Fax : 0021671562210

تونس : قوات الأمن تدوس النشطاء بالأقدام
البرنامج العربي لنشطاء حقوق الانسان

القاهرة في 23/12/2007
تونس
قوات الأمن تدوس النشطاء بالأقدام

مازال النشطاء الحقوقيون في تونس يعانون الكثير من جراء التعسف و الملاحقات الامنية والاساليب غير الانسانية في التعامل معهم خارج إطار القانون وبالمخالفة لكافة المواثيق الدولية ذات الصلة والتي صادقت عليها الجمهورية التونسية ،بل وبالمخالفة للقوانين التونسية النافذة.

وفي هذا السياق قامت قوات الأمن في ثاني ايام عيد الأضحي،يوم الخميس الموافق 20 من شهر ديسمبر الجاري بتطويق مقر فرع بنزرت للرابطة التونسية للدفاع عن حقوق الإنسان لمنع نشطاء الرابطة التونسية من الوصول إليه ومعايدة رئيسه السيد علي بن سالم في منزله الموجود بالطابق الأول فوق مقر الفرع،وقامت بدفع النشطاء بعنف مما أدي إلي وقوع السيد علي بن سالم –رغم كبر سنه وحالته الصحية المتدهورة-مما أدي الي وقوعه وأكملت القوات الامنية السير علي جسده الضعيف، ففقد الوعي ونقل الي المستشفي المحلي في بنزرت،وقامت الأجهزة الامنية بالضغط علي مسئولي المستشفي لكي لا يتضمن التقرير الطبي الاصابات التي لحقت به.

إن البرنامج العربي لنشطاء حقوق الانسان وهو يأسف لهذا النهج الأمني الثابت تجاه نشطاء حقوق الإنسان في تونس من قبل الاجهزة الامنية مما يمثل استراتيجية منهجية وثابتة تهدف الي حصار النشطاء وارهابهم وتحجيم انشطتهم الحقوقية السلمية في أضيق الحدود،يري ان هذا المسلك يخالف العهد الدولي للحقوق المدنية والسياسية في عدد من بنوده واحكامه خاصة المواد أرقام:7،12،21 والتي تقرر حظر التعذيب،والحق في التنقل والحق في التجمع السلمي علي التوالي،كما يخالف المنهج الأمني التونسي الإعلان العالمي للمدافعين عن حقوق الإنسان جملة وتفصيلا.

إن البرنامج العربي يطالب السلطات التونسية بضرورة اجراء تحقيق عادل ونزيه وشفاف في الأحداث التي جرت يوم 20/12 أمام مقر الرابطة فرع بنزرت والكشف عن المتسببين في ما حدث للسيد علي بن سالم وسرعة تقديمهم للمحاكمة،كما يطالبها بأن تكف يدها عن نشطاء حقوق الانسان في تونس.

ويناشد البرنامج مؤسسات المجتمع المدني العربي والدولي التضامن مع النشطاء التونسيين لوقف ما يتعرضون له من مضايقات وملاحقات أمنية خارج إطار القانون الدولي والمحلي.

اكتبوا إلي الرئيس التونسي “زين العابدين بن علي” :

تليفون: 0021671565400

فاكس: 0021671562378

وزارة العدل وحقوق الإنسان في تونس:

تليفون: 0021671561400

فاكس: 0021671562210

Humour& humeursDecember 18, 2007 11:58 pm

Le poète se répète

Il y a un poète fou qui rôde dans les parcs de Montréal. Il déclame ses vers uniquement aux femmes seules asssises sur les bancs publics.

Après le “bonsoir” ou le “bonjour”
Il leur chuchote des mots d’amour

Il improvise et récite ses poèmes
Sa voix douce, c’est ce qu’elles aiment

Celles qui souffrent de déprime
Sont guéries par ses rimes

Mais s’il prononce le mot “tendresse”
Elle se lèvent et le délaissent

Il répète sans cesse sa maladresse
Son âme replonge dans la tristesse…

(18/08/2006)

Journal 6:55 pm

Une étoile est née

C’est une expérience unique d’être la fille unique d’un fils unique. Les parents d’Elyssa, qui sont mes amis, ont decidé qu’elle n’aura ni frère ni soeur. Mais l’important c’est que la chaîne de transmission de l’ADN ne s’intrrompe pas. Elyssa a vu le jour - ou plutôt les premières lueurs de l’aube - hier. Sa venue au monde a commencé par un cri. Un cri causé par une séparation douloureuse mais nécessaire. Adieu le confort intérieur. Bonjour La Grande Aventure.

Elyssa, vieille de deux jours, est déjà citoyenne de cinq pays:

- le Canada, son pays natal
- La Tunisie, pays d’origine de son papa
- l’Irak, pays d’origine de sa maman
- La France, pays d’origine de sa grand-mère
- La Grèce, pays d’adoption de sa maman

Comme l’a bien écrit Jostein Gaarder, la vie est une course de relais. Ce relais porte le nom d’ADN. Quel est le but de cette course folle qui dure depuis 3,8 milliards d’années? Je donnerais une réponse à la Woody Allen:

- Le but de la vie c’est de fêter les naissances
- Mais pourquoi fête-on les naissances?
- Parce que c’est le but de la vie…

SerendipityDecember 14, 2007 8:14 am

Un cas de dictateur « limite »

PAR Denis Sieffert
jeudi 13 décembre 2007

Ce Mouammar Kadhafi a décidément un lourd handicap : comme feu Jaruzelski ou Pinochet, il a une tête de dictateur. Avec son regard hautain d’illuminé qui semble toiser le monde, il fait immanquablement penser à ces tyrans tropicaux des années 1930 décrits par Alejo Carpentier dans le Recours de la méthode. Et lorsque, en plus, il revêt son costume d’apparat blanc et chausse ses lunettes noires, alors il provoque volontiers la raillerie de ceux qui se tiennent à bonne distance de son pouvoir, mais glace d’effroi tous les autres. Ceux qu’il met en prison ou soumet à la torture pour un mot de trop. Comparé à Kadhafi, un potentat chinois, recordman du monde de la peine de mort, mais cravaté et jovial, ne suscite pas d’emblée le même réflexe répulsif. Et un président russe, bourreau des Tchétchènes mais très sérieux, trop sérieux, n’engendre qu’une crainte mêlée de respect. Il faut ajouter à cela cette remarque importante : le dictateur libyen n’était pas, jusqu’ici, du côté du manche. Il a longtemps défié les Occidentaux, Américains et Européens. Il a attaqué leurs intérêts. Et parfois de la façon la plus cruelle et la plus injuste qui soit, en s’en prenant à des civils lors des attentats contre des avions de compagnies américaine ou française. Or pourquoi ne pas le reconnaître ?il y a dans les bons usages diplomatiques dictateur et dictateur. Le Tunisien Ben Ali, qui n’est pas un grand démocrate, ou le Congolais Sassou Nguesso, qui n’est pas un tendre non plus, pour ne citer qu’eux, fréquentent nos palais de la République sans déclencher l’ombre d’une polémique.

Au Liban, il y a des personnages qui figurent aujourd’hui honorablement dans le camp occidental « anti-syrien », comme l’on dit et qui ont prêté la main jadis aux pires massacres des camps palestiniens. La difficulté avec Kadhafi, au-delà de ses apparences ubuesques à la Machado, c’est qu’il est tout juste en train de passer du côté du manche. C’est un dictateur “limite”.Il n’est pas assez déraisonnable pour finir comme Saddam Hussein. Mais pas assez sage pour avancer vers une apparence de démocratie. Ses interlocuteurs occidentaux ont donc à s’accommoder de cette contradiction. Et, apparemment, ils s’en accommodent. Cet homme est en train de devenir un dictateur fréquentable. Selon les critères officiels, qu’est-ce qu’un dictateur fréquentable ? Ce n’est pas moins un dictateur, ni davantage un démocrate. C’est un personnage qui a accepté de passer sous les fourches caudines des grandes puissances, qui ne les menace plus, et tourne sa haine exclusivement contre son peuple. Autant dire que le débat est moins simple qu’il y paraît. Nous avons tous compris que l’interminable séjour parisien de Kadhafi, entamé lundi, était la rançon payée pour la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien, emprisonnés huit années durant pour un crime épouvantable qu’ils n’avaient évidemment pas commis. Ces deux événements la libération des victimes et la récompense du bourreau sont les deux faces d’un même acte politique. Sans doute faut-il les approuver en bloc, ou les condamner en bloc.

Le vrai cynisme réside dans les prolongements militaro-financiers de ce drôle de troc. Nos confrères de la Tribune parlaient lundi de dix milliards d’euros de contrats. Des Airbus, mais surtout un réacteur nucléaire, des avions de combat et du matériel militaire en tout genre. Quel contraste avec l’Iranien Ahmadinejad ! Rien de commun pourtant entre la dictature libyenne et la démocratie théocratique de Téhéran (où les élections entre les candidats autorisés sont libres). Si le président iranien est plus près de recevoir nos bombes que d’être lui-même reçu à l’Élysée, c’est qu’il n’est pas du tout du côté du manche. Si l’on refuse de reconnaître le résultat d’une élection totalement démocratique en Palestine, c’est pour la même raison. Si, le même jour où certains faisaient mine de s’émouvoir de la présence de Kadhafi, Nicolas Sarkozy pouvait recevoir sans l’ombre d’un problème Benyamin Netanyahou, l’un des plus va-t-en-guerre des hommes politiques israéliens, et le plus fidèle représentant des colons, c’est encore pour la même raison. Autrement dit, il faut le reconnaître clairement, le sort des peuples nous importe peu. Ce qui compte, c’est le parti pris de chacun de ces personnages dans ce choc des civilisations qui n’existe pas encore mais qui guide quand même notre imaginaire.Ce qui compte, c’est le côté du manche. Le Pakistanais Pervez Musharraf peut bien faire autant de coups d’États qu’il veut, et sophistiquer une arme nucléaire qu’il possède déjà. Son choix pro-américain l’expose à rien d’autre qu’à des remontrances. C’est pourquoi, même si nous condamnons l’accueil fait à Kadhafi, nous ne sommes guère convaincus par certaines indignations sélectives. Ceux qui, à gauche comme à droite, font mine de croire que les droits de l’homme constituent un critère ne sont pas moins cyniques que l’objet de leur feinte colère.

Source:
http://www.politis.fr/Un-cas-de-dictateur-limite,2521.html

Humour& humeursDecember 13, 2007 1:07 pm

Les lubies du Guide de Libye

Le Frère Guide la Révolution de la Grande Jamahirya Arabe Libyenne Populaire est tombé dans son propre piège. N’ayant aucune charge officielle, “c’est le peuple libyen qui s’auto-gouverne”, prétend-il, le dictateur libyen a été attrapé in extremis par le long bras de la loi française. Quelques minutes seulement avant que Kadhafi ne quitte le sol français, des dizaines de policiers en uniforme et en civil, munis d’un mandat d’arrêt, se sont introduit dans son avion, lui ont mis les menottes et lui ont enjoint de les suivre au bureau du juge d’instruction . “Kadhafi n’est ni président ni Premier ministre. Il ne jouit d’aucune immunité légale”, a commenté le Procureur de la République de Paris, quelques heures après l’arrestation de l’encombrant hôte libyen, accusé de… tentative de viol !

En effet, Memona Hintermann, une journaliste de FR3 , a porté plainte contre le dictateur libyen pour tentative de viol. L’affaire remonte à 1984. Big Brother Kadhafi, qui menait à l’époque une guerre inutile au Tchad, faisait semblant d’accorder à Memona une interview exclusive. En fait il cherchait auprès d’elle le “repos du guerrier”. Une phrase a libéré Memona de l’étreinte du bédouin en rut: ” J’ai mes règles”. Bon musulman, Kadhafi ne pouvait avoir des rapports avec une femme “impure”. Comme Antoine Roquentin dans ” La Nausée” de Sarte, Mouammar aurait dû sentir “une légère déception au sexe”.

La journaliste l’a échappé belle. Alerté, le consul français en Libye est venu la récupérer à son hôtel pour l’emmener à l’aéroport de Tripoli. C’est ce que Memona a raconté à Canal+ (1) et au quotidien Libération (2).

Le juge qui a orodonné l’arrestation du colonel libyen est actuellement à la rechreche d’un témoin-clef dans l’affaire. Il s’agit d’une interprète algérienne de Kadhafi dont la plaignante ne connaît que le prénom: Leila. Selon les dires de Memona, Leila se trouvait à quelques mètres de “la scène du crime”. Un collectif d’avocats français, présidé par maître Jacques Verges, s’est constitué pour défendre ce client qui pue l’or noir.

“Avec tout l’or noir qu’il possède, il finira par être blanchi…”, a commenté un satiriste de Montréal qui suit l’affaire de près.

—-

1- http://www.dailymotion.com/video/x3q98s_memona-hintermann-a-ledition-specia_news

2- http://www.liberation.fr/actualite/politiques/297546.FR.php?mode=PRINTERFRIENDLY

SerendipityDecember 12, 2007 7:50 am

L’Occident et les autres, de Sophie Bessis

Editions La Découverte, 340 pages.

La confiscation de l’universel

Pour un lecteur occidental, tout remonté qu’il puisse être contre l’impérialisme, L’Occident et les autres représente un vertigineux Luna Park de l’esprit: il oblige à relativiser et à remettre en cause “un système depuis si longtemps établi qu’il se confond avec l’ordre naturel des choses”. Ça secoue, mais ça fait du bien, en bouleversant les repères trop confortables, et en ouvrant grand sur l’horizon – tant géographique que temporel.

L’essai de Sophie Bessis postule que l’identité occidentale est indissociable d’une “culture de la suprématie”: “La France, mais ni les Etats-Unis ni la Grande-Bretagne ne sont en reste sur ce registre, ne peut se penser que comme une puissance”, écrit-elle. “La crainte de devoir abandonner la position hégémonique qui a forgé leur relation au monde est synonyme, dans les consciences occidentales, de la peur de voir se dissoudre leur identité.” Contrairement à ce qu’on a souvent voulu croire, cette culture s’est perpétuée, sous des formes différentes, à toutes les étapes de l’Histoire: aujourd’hui, “en contraignant chacun à reconnaître l’existence de l’autre, le rétrécissement du monde a également sophistiqué les formes de sa négation ou de sa diabolisation”.

Si le livre prend parfois des allures de pamphlet, notamment lorsque l’auteur épingle les énormités qu’ont pu écrire certains historiens, philosophes ou journalistes, son propos est avant tout l’histoire et l’analyse des rapports entre l’Occident et le reste du monde. Ambitieux et réussi, il compile une foule de sources très diverses pour détailler l’évolution des rapports de force dans le champ politique et économique, mais aussi celle des attitudes et des discours. Sophie Bessis montre un souci constant de la rigueur et de la nuance, et évite admirablement tout manichéisme, alors que le sujet s’y prête peut-être plus qu’aucun autre. La posture qu’elle adopte, très critique à la fois vis-à-vis des manifestations de l’impérialisme et vis-à-vis des réactions qu’il suscite, rend son livre aussi enrichissant pour un lecteur du Nord que pour un lecteur du Sud; on a très envie qu’il soit largement traduit. Car cette lecture minutieuse de l’Histoire des cinq derniers siècles à l’aune de la relation “Occident/reste du monde” aboutit à la conclusion que, pour peu qu’on veuille bien en saisir l’opportunité, les temps sont mûrs pour une ère nouvelle et pour le moins excitante: celle du “postnationalisme”.

“Le peuple français vote la liberté du monde”

Sophie Bessis fait remonter la naissance de l’Occident à 1492, date qui voit coïncider la “découverte” de l’Amérique et l’expulsion des juifs et des musulmans d’Espagne. C’est alors que se met en place une “formidable machine à expulser les sources orientales ou non-chrétiennes de la civilisation européenne”. Au début du XVIe siècle, l’Espagne invente le mythe de la “pureté de sang” (”limpieza de sangre”). C’est cette “double appartenance” fondée sur la chrétienté et sur la race qui va légitimer la conquête de l’Amérique. Suivra ensuite l’apparition du discours antinégriste, destiné à légitimer l’esclavage – jusqu’à ce que la rhétorique scientifique, au XVIIIe siècle, prenne le relais du religieux pour nourrir l’argumentaire de l’infériorité de la race noire. La Renaissance marque donc une période où l’Europe, “en même temps que son horizon s’élargit aux dimensions du monde et qu’elle prend connaissance de l’étonnante diversité d’une humanité moins homogène qu’elle ne l’imaginait, entreprend de réduire le territoire du genre humain à ses seules frontières, une fois son identité construite sur le rejet de tout ce qui altère l’image qu’elle veut avoir d’elle-même”. Cette Europe-là “s’institue la seule dépositaire de l’ensemble des attributs de l’humanité”.

Les Lumières, plus tard, ne proclameront les droits inaliénables de l’être humain que pour aussitôt les limiter: l’universel abstrait s’incarne dans le seul homme blanc (et mâle!). La théorie scientifique de la supériorité de la race blanche viendra résoudre la contradiction: elle permettra à l’Occident de défendre ses intérêts et de satisfaire ses appétits de puissance en toute bonne conscience. Les Lumières laïcisent ce que le discours religieux désignait comme “le fardeau de l’homme blanc” - la mission de civiliser le monde, d’être le flambeau de l’humanité. En énonçant l’universel, l’homme occidental s’est proclamé en même temps son gardien et son propagateur; il y a là au départ, même chez les penseurs sincères, une ambiguïté de taille. Pour l’illustrer, Sophie Bessis cite Saint-Just incluant dans son Essai de Constitution pour la France un article selon lequel “le peuple français vote la liberté du monde”: “Extraordinaire volonté, commente-t-elle, de donner corps à l’universel des philosophes et extraordinaire prétention, en même temps, que le fait de s’autodésigner pour une telle mission.”

Le nazisme, filiation et non rupture

La colonisation, “cet arbitraire sanglant à mission civilisatrice”, va pouvoir se poursuivre – la fin justifie les moyens. Tant et si bien que lorsque adviendra le nazisme, il sera, affirme l’auteur, “le résultat d’une filiation, et non une rupture”: “Ni l’obsession de la pureté, ni la conviction de faire partie d’une humanité supérieure, ni la volonté de se tailler un espace “vital” ne peuvent être portées au crédit des inventions hitlériennes. (…) Qu’on ne se méprenne pas: mon propos n’est pas de “banaliser le mal”, il est de rappeler que le mal était depuis longtemps banalisé. Hors les modalités de l’extermination, l’unicité du nazisme semble donc être due à deux faits: le passage à l’acte génocidaire en Europe même, et le caractère “inutile” de cet acte.” On pourrait lui objecter que ce caractère “inutile” est peut-être constitutif de la notion même de génocide: la Convention de l’ONU pour la prévention et la répression du crime de génocide (votée en 1948) le définit comme “l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel” (c’est nous qui soulignons). Au Rwanda, les rescapés tutsis dont Jean Hatzfeld a recueilli le témoignage (Dans le nu de la vie – éditions du Seuil) insistent sur le traumatisme que représente l’idée qu’on ait voulu les tuer pour ce qu’ils sont; aucun ne semble croire sérieusement que les tueries aient eu une “raison”, comme le désir de s’approprier leurs biens, par exemple. C’est cela qui, en rendant le génocide inexplicable, crée une faille dans la conscience, et le distingue des massacres de grande ampleur.

Malgré tout, il y a sans doute du vrai dans ces lignes d’Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme) que cite Sophie Bessis: “Oui, il vaudrait la peine (…) de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle (…) qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme… c’est le crime contre l’homme blanc.” La prise de conscience que suscite la découverte des camps d’extermination nazis reste inachevée. Elle conduit “non à l’agonie, mais à la reformulation de la culture de la suprématie en termes acceptables pour des consciences collectives plus convaincues que jamais, après la victoire sur la Bête, d’être les dépositaires de l’universel humaniste, tout en demeurant ancrées dans la certitude de leur supériorité”. Le racisme étant désormais à bannir (on en laisse la responsabilité à l’extrême droite, sans s’interroger sur un passé où il était la norme), le champ de la supériorité de l’Occident se recentre “sur ses dimensions techniques, scientifiques, économiques et culturelles”. Les grands thèmes de l’après-guerre – marqué par des massacres coloniaux comme ceux de Sétif et de Saïgon, en 1945 – seront donc “l’ingratitude” et le “manque de maturité” des peuples colonisés. Même les partisans de leur indépendance se montreront ambivalents, ce qu’illustre bien cette petite phrase de Paul Ricoeur déclarant que “l’exigence, même prématurée, de liberté a plus de poids moral que toute l’œuvre civilisatrice des colonisateurs”.

La dette:
“pardonner aux pauvres
les désastreux effets de leur prodigalité”

Avec la décolonisation, l’homme occidental est, pour la première fois, confronté directement à l’autre, qui l’oblige à prendre en compte son désir de liberté. Mais, durant la guerre froide, capitalistes et communistes occidentaux ne vont faire que distribuer les bons points aux pays du Sud qui leur renvoient l’image la plus conforme à leurs attentes: les premiers encouragent ceux qui copient avec application leur modèle économique (même s’il s’agit de régimes autoritaires), et les seconds font “la révolution par procuration”: “Ni les uns ni les autres n’aperçurent, chez leurs disciples obéissants, l’histoire qui était à l’œuvre et les dynamiques souterraines qui métamorphosaient de l’intérieur le modèle.” Dans les années quatre-vingt, un même constat s’impose partout: “Le tiers-monde se révèle décidément bien incapable de reprendre le flambeau de la révolution ou de reproduire à l’identique, en moins d’une génération, une évolution qui s’était étalée sur des siècles chez le modèle.” L’attitude des militants de gauche ne se démarque en rien de la “culture de la suprématie”. Sophie Bessis définit l’internationalisme prolétarien comme un “messianisme généreux mais eurocentriste et incapable de penser la pluralité”: “Jamais les communistes n’ont vraiment questionné le droit “naturel” de l’Occident à détenir le monopole de la pensée et à se poser en seul véritable sujet de l’histoire.” Marxistes et libéraux partagent la même vision du “développement”: tous le “résument dans la croissance économique; et ils en ont une vision purement quantitative dont on mesurera bien tard les conséquences”. Jamais il ne vient à l’idée ni des uns, ni des autres que les populations puissent être “les sujets de leur propre histoire en train de se faire”.

De la modernité, les pays du Sud n’auront eu que la caricature économique, sans jamais voir la couleur de ses aspects politiques. L’”aide au développement” est le dernier avatar du “fardeau de l’homme blanc”. Elle alimente “une industrialisation sans véritable objet”, favorise une corruption massive, et bénéficie à la fois aux classes dirigeantes des pays du Sud et à l’Occident, dont elle garnit les carnets de commande. En lançant les pays du Sud dans une course absurde et perdue d’avance, elle aboutit à “un resserrement des liens de dépendance” qui les emprisonnent. Piégés par la spirale de l’endettement, ils se voient imposer les premiers programmes d’ajustement structurel à la fin des années soixante-dix. L’effondrement de l’Union soviétique les affaiblit encore en “rendant caducs les chantages aux alliances dans lesquels étaient passés maîtres un certain nombre de dirigeants du Sud”. Aujourd’hui, oubliant le rôle actif qu’ils ont joué dans la mise en place de l’économie de la dette et les bénéfices qu’ils en ont retirés, les pays occidentaux multiplient les effets d’annonce autour des généreuses réductions auxquelles ils consentent: “Après la période coloniale, certes rude mais bienfaisante, après l’aide au rattrapage du modèle occidental, voici venu le temps de pardonner aux pauvres les désastreux effets de leur prodigalité et de les remettre sur le droit chemin en effaçant une partie de leur dette, mais une partie seulement.”

“Les Noirs américains devraient être reconnaissants aux esclavagistes de les avoir tirés d’Afrique”:
quand l’Occident redécouvre le confort des certitudes

Loin d’aboutir à une remise en question, la faillite généralisée constatée dès les années quatre-vingt provoque un violent retour de bâton: elle fait “redécouvrir le confort des certitudes” et réveille les nostalgies de l’époque coloniale – “cette histoire glorieuse qui ne fut pas sans ombres”, écrit joliment un journaliste du Monde en 1997… Dans Courrier international, la même année, Alexandre Adler s’enflamme: “Bien sûr que la France aime son Afrique et éprouve la nostalgie poignante d’une République que nous perdons goutte à goutte.” En 1998, la commémoration de l’abolition de l’esclavage en France “prend l’allure d’une célébration consensuelle de l’humanisme républicain” et fait totalement l’impasse sur les insurrections noires qui ont accéléré le processus menant à l’abolition. Aux Etats-Unis, un élu démocrate qui avait proposé que son pays présente ses excuses aux Noirs américains pour cette période reçoit des pelletées de courrier indigné – notamment, une lettre dont l’auteur estime “que les Noirs américains devraient être reconnaissants aux esclavagistes de les avoir tirés d’Afrique”… Toujours d’actualité, et peut-être de plus en plus, ce “backlash” montre la permanence de la “culture de la suprématie”, malgré toutes les embardées qui auraient pu la déloger.

La mondialisation, terme dont Sophie Bessis s’attache à distinguer les différents sens qu’on lui donne, peut être vue soit comme “la version la plus récente de la domination occidentale”, soit, à l’inverse, comme un “facteur de redistribution des cartes économiques mondiales”. Au terme d’une longue analyse, elle aboutit à la conclusion que l’hégémonie occidentale n’est pas réellement menacée. Après tout, dit-elle, en 1820, les deux plus grandes puissances économiques mondiales étaient l’Inde et la Chine… Au mieux, dans un futur proche, l’Asie ne ferait que retrouver la place qui était la sienne il y a deux siècles. Elle constate que la transnationalisation des entreprises fonctionne comme “un gigantesque dispositif d’accumulation de la richesse au profit de ceux qui détenaient déjà les rênes de l’économie mondiale”. On l’avait presque oublié: dénoncer, par exemple, les impostures d’un Jean-Marie Messier, président de Vivendi-Universal, flattant, en France, le chauvinisme des Français et, aux Etats-Unis, celui des Américains, et clamer que désormais les grandes entreprises n’ont plus de nationalité, c’est ne pas voir qu’elles gardent, à défaut de nationalité, une appartenance bien marquée…

La “mondialisation”,
un sésame pour expliquer tous les malheurs du monde

Dans le souci d’inviter le lecteur à considérer les équilibres économiques dans leur globalité, Sophie Bessis invite aussi à relativiser l’impact des délocalisations dans la crise de l’emploi que connaissent les pays occidentaux. Celle-ci, dit-elle, est due aussi à toute une série d’autres facteurs – progrès technique, “contraction de la masse salariale” exigée par le capitalisme boursier… Dans les lectures simplistes, la thèse de l’ouvrier du Sud volant le travail d’un ouvrier occidental équivaut à celle de l’immigré prenant la place d’un chômeur autochtone dans les pays riches. “Ces raisonnements n’offrent guère de perspectives aux demandeurs d’emploi du Sud: interdits de séjour au nord du monde, ils devraient être aussi interdits d’industrialisation chez eux pour préserver les emplois des anciens pays manufacturiers.” Au-delà des conditions de travail infernales des pays-ateliers, dénoncées à juste titre par les syndicats du Nord, il reste en effet à poser la question du partage du travail à l’échelle planétaire, ce qui est rarement fait.

Elle critique plus généralement une certaine tendance, chez ses contempteurs, à tout mettre sur le dos de la mondialisation libérale: elle cite des militants d’Amnesty International dénonçant les programmes d’ajustement structurel du Fonds monétaire international (FMI) comme seuls responsables des malheurs de la Somalie et du Rwanda, comme si ces pays n’avaient pas d’histoire propre, ni de rapports de force internes – sans compter que la Somalie n’a jamais appliqué de programme d’ajustement! “La stigmatisation dont sont l’objet les institutions financières internationales, vues comme les bras de l’Hydre, va bien au-delà de leurs responsabilités très réelles dans la libéralisation des économies et dans la montée des inégalités mondiales.” De même, Ricardo Petrella attribue à la mondialisation la “réduction massive et généralisée de la durée de vie des biens et des services”, alors que celle-ci remonte à l’euphorie consumériste des Trente Glorieuses.

“La construction de mondialisations alternatives
est davantage porteuse d’avenir
que la recherche d’alternatives nationales”

Ces approximations dans l’appréciation sont d’autant plus dangereuses que, pour les dirigeants de tous pays, invoquer à tout bout de champ la mondialisation est devenu une manière d’accréditer la thèse de leur impuissance, alors que leur action continue de relever de choix bien réels. En quoi les décisions d’autoriser aujourd’hui encore, en France, “le développement des secteurs les plus polluants de l’agriculture”, ou d’investir les fonds publics “davantage dans l’aide aux entreprises ou aux lobbies les plus bruyants que dans l’assistance sociale réduite à la portion congrue”, ont-elles à voir, par exemple, avec les contraintes de la mondialisation? L’auteur admet toutefois que l’Etat a vu son influence contestée ces dernières années “par la montée en puissance des pouvoirs économiques transnationaux, mais aussi par l’émergence d’une société civile qui lui conteste le monopole de la parole politique qu’il s’était arrogé”.

Pour elle, de toute façon, ceux qui se montrent nostalgiques d’une époque où l’Etat jouait pleinement son rôle redistributeur oublient qu’il s’agissait en fait d’une période très brève, qui “fait figure d’exception dans la longue histoire de l’expansion du capital”. Il s’agit, dit-elle, de “se souvenir que la mondialisation a une histoire, sans pour autant se réfugier dans des nostalgies sans objet”. C’est pourquoi elle affirme que “la construction de mondialisations alternatives (…) est davantage porteuse d’avenir que la recherche d’alternatives nationales à la mondialisation”. Elle se prononce aussi, non pour la suppression de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais pour “le changement radical de ses logiques de régulation”, car elle la juge porteuse d’un “multilatéralisme moins écrasant pour les plus faibles que l’unilatéralisme des plus puissants, en particulier celui sans nuance des Etats-Unis”. Elle met en garde contre tout triomphalisme: l’échec de la réunion de l’OMC à Seattle en décembre 1999 a tenu, rappelle-t-elle, à une alliance ambiguë entre des organisations non gouvernementales (ONG), soucieuses de l’instauration de règles protégeant les plus faibles, et les dirigeants des pays du Sud, qui rejetaient avec force “l’introduction de clauses sociales et environnementales dans la régulation du commerce mondial”.

La faillite du modèle occidental: ça commence à se voir…

Si la mondialisation ne semble pas menacer dans l’immédiat l’hégémonie économique de l’Occident, un bouleversement de l’ordre des choses pourrait se produire par un autre biais: par la faillite de plus en plus éclatante de son modèle de développement. Le “développement”, c’est, depuis toujours, “l’obligation faite aux autres d’emprunter des voies historiquement inexplorées pour devenir les mêmes”. Aujourd’hui, “là où l’Europe et l’Amérique du Nord furent protectionnistes, et le sont encore dans les secteurs où elles se sentent fragiles, les Suds sont contraints de s’ouvrir à une concurrence généralisée dont l’histoire de l’Occident montre qu’elle n’a jamais servi de levier au “décollage”. Là où les riches d’aujourd’hui prirent la liberté de soumettre la planète et de puiser dans ses ressources sans se fixer de limites, les Suds doivent explorer les chemins inconnus d’une croissance propre et économe, tout en étant sommés de réaliser des performances au moins aussi remarquables que celles de leurs mentors. Là où l’Europe fit de l’émigration un outil capital de sa croissance et de son rayonnement, les habitants des Suds sont assignés à résidence et ne doivent trouver que chez eux les moyens de leur mieux-être.” A tout cela s’ajoutent le durcissement des lois sur la propriété intellectuelle et une confiscation inédite du savoir par le Nord, qui renforcent les conditions intenables faites aux Suds. Si on comprend bien la nécessité de lutter pour la protection des économies locales, pour la liberté de circulation des personnes et du savoir, il devient évident qu’on ne peut que s’opposer, pour des raisons de survie, à la généralisation du mode de vie occidental. Conclusion: l’objectif officiellement fixé aux pays du Sud est non seulement irréalisable, mais indésirable.

L’Occident lui-même est en train de reconnaître, même implicitement, la faillite de son modèle: affolé par ses conséquences environnementales, qui se font sentir avec de plus en plus d’acuité, il ordonne à ses voisins “en développement” de s’arranger pour ne pas polluer autant que lui-même l’a fait; mais il ne peut espérer y parvenir que s’il accepte lui-même de se soumettre à ces objectifs: “S’il veut convaincre ses interlocuteurs de l’autre moitié du monde de la justesse de ses nouvelles prescriptions, c’est d’abord chez lui qu’il faut procéder à une remise à plat des procès de croissance qui ont fait sa fortune, et dont il craint désormais la reproduction hors de ses frontières. C’est en invalidant le modèle auquel il a donné le statut d’universel qu’il peut dissuader les autres d’y aspirer.” Or, jusqu’ici, c’est évidemment le règne du “faites ce que je dis, pas ce que je fais”: les Etats-Unis, avec une mauvaise foi obscène, sont allés jusqu’à demander que l’on classe les pays “selon leurs émissions globales”, sans tenir compte de leur population… Ce qui, en 1995, faisait apparaître la Chine au second rang des pollueurs. On n’imaginait tout de même pas que l’Amérique accepterait d’être placée sous surveillance “comme un vulgaire pays du Sud”! Ces manœuvres dilatoires ne changent cependant rien, estime Sophie Bessis, au fait que le Nord se retrouve désormais “piégé par l’attrait de son modèle”. La prise de conscience actuelle de la finitude de la planète annonce peut-être l’épuisement de ce modèle longtemps incontesté, “qui, s’il venait à être dépassé, serait du même coup renvoyé à son caractère singulier”.

Un Occident occupé à “mesurer l’humanité de l’autre”

La dernière partie du livre s’intitule “Des deux côtés du miroir”: elle analyse d’une part l’incapacité de l’Occident à considérer l’autre comme son égal s’il ne lui renvoie pas l’image qu’il attend, et montre d’autre part comment cet “autre” se laisse piéger par l’obsession de lui répliquer et de s’en démarquer symétriquement. Ainsi, “d’un côté, l’universel reste prisonnier des limites qui lui ont été posées depuis son invention, de l’autre on existe d’abord contre, avant de commencer à explorer d’autres définitions de soi”. La culture occidentale, “rendue tragiquement solitaire par l’ancienneté de son assurance, continue de vouloir définir seule les conditions d’accès à un universel moderne”. L’autre, quand il ne répond pas docilement à “l’injonction mimétique” qu’on lui adresse, est aussitôt “rejeté dans une altérité supposée être au pire un lieu de régression, au mieux un ailleurs admirable mais figé, d’où rien de neuf ne peut sortir”. Tout occupées à “mesurer l’humanité de l’autre”, l’ensemble des sociétés occidentales restent profondément convaincues de leur supériorité. Des deux côtés de l’Atlantique, “le discours dominant est bâti autour d’une lénifiante rhétorique ahistorique servant à établir une sorte de consubstantialité intemporelle entre l’humanisme et l’Occident”.

Ayant confisqué l’universel pour en faire un outil d’hégémonie, l’Occident a perpétué un écart calamiteux entre les discours et les actes. Son respect des principes qu’il avait énoncés, “directement fonction de ses intérêts géopolitiques et économiques”, a toujours été à géométrie variable. Aujourd’hui, il poursuit son “recours sélectif à l’éthique”. Le “droit d’ingérence”, qu’il a pratiqué de tout temps sous des appellations différentes, aurait pu s’avérer un progrès pour l’humanité, s’il n’était pas irréversible (”imagine-t-on une mission d’enquête sénégalaise ou indienne visitant les prisons françaises ou les pénitenciers américains?”), et s’il ne reposait pas sur cet universel tronqué dont on n’a pas fini de mesurer la capacité à générer de la haine. “Ceux qui mettent au compte de leur génie collectif la paternité de l’invention, écrit Sophie Bessis, n’ont pas renoncé à se prévaloir d’une sorte de droit d’usage (…) et à s’en instituer les gestionnaires exclusifs au risque d’entretenir la confusion, instrumentalisée par d’autres, entre la mondialisation de l’universel et l’occidentalisation du monde.”

“Réclusion identitaire” contre “injonction mimétique”

Car cette assimilation, dans les faits, de la liberté, de l’humanisme, de l’universel, aux prosaïques intérêts occidentaux, produit des effets désastreux: les régimes despotiques du Sud ont beau jeu, dès lors, pour museler leurs dissidents, d’assimiler le désir de liberté à une trahison de l’identité. Et les idéologies extrémistes, jouant sur l’exaspération, sur le sentiment d’injustice et d’humiliation des populations, s’en trouvent légitimées: “Les diktats, les silences, les trucages, érigés en autant de stratégies par les diplomaties occidentales, ont contribué à renforcer les tenants des pires replis identitaires dans les pays du Sud et à affaiblir les explorateurs locaux de modernités endogènes fondées sur la croyance en l’universalité de la liberté”. “Réclusion identitaire” contre “injonction mimétique”: dans un cercle vicieux infernal, l’impérialisme et le mépris de l’Occident, par l’exaspération qu’ils suscitent, ne cessent d’alimenter les répliques les plus violentes, qui à leur tour renforcent cet impérialisme et ce mépris en semblant les légitimer.

Traités à mots plus ou moins couverts de barbares, les intéressés tentent de riposter, et de rendre coup pour coup. Sophie Bessis fait remarquer que le dégoût manifesté par un futur leader islamiste tunisien, dans une boîte de nuit européenne, devant tous ces jeunes gens laissant libre cours à leurs “instincts”, est le pendant exact de celui des colons stigmatisant autrefois la “sauvagerie des peuplades primitives”: “C’étaient elles, alors, qui étaient régies par leurs instincts.” Ce systématisme conduit à des répliques désastreuses et absurdes, à une sorte de “concours aux points” entre civilisations rivales faisant valoir leurs mérites respectifs. L’historien sénégalais Cheikh Anta Diop, par exemple, en réaction à l’historiographie européenne qui s’attribue la paternité de toutes les grandes réalisations humaines, fait de l’Afrique l’unique berceau de la civilisation : il répond ainsi à un terrorisme par un autre terrorisme. Frantz Fanon, lui, écrivait vers la fin des années cinquante: “Je n’ai pas le droit, moi, homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. (…) Il n’y a pas de mission nègre, il n’y a pas de fardeau blanc. (…) Tous deux ont à s’écarter des voies inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une véritable communication.”

Le “barbare”, c’est le musulman

Le “barbare”, depuis la fin de la guerre froide et son exigence d’un “Satan de rechange”, c’est le plus souvent le musulman, “autrefois conquérant, naguère dominé et aujourd’hui revanchard”, d’autant plus effrayant qu’il est proche – à la fois historiquement et à travers la présence des communautés immigrées. L’islam sert de clé pour expliquer tous les conservatismes, toutes les pratiques inhumaines et barbares. L’écrivain Taslima Nasreen, qui remporta en 1993 un grand succès dans les médias occidentaux – et pas par hasard -, le créditait “d’à peu près tous les maux dont souffrent les femmes bengalaises, sans faire la distinction entre ce qui relève de la religion ou de la coutume, sans voir non plus que la terrible condition faite aux femmes dans l’ensemble du sous-continent indien transcende les appartenances religieuses”. L’amalgame, note Sophie Bessis avec une volonté de précision remarquable, “est facilité par le fait que le profond conservatisme dans lequel baignent la majorité des sociétés arabo-musulmanes puise sa légitimité dans le discours religieux, et qu’il y a beau temps que le monde musulman n’est, en tant que tel, porteur d’aucun projet émancipateur”.

Sans s’embarrasser de telles nuances, nombre d’intellectuels occidentaux s’engouffrent dans la brèche pour conforter leur sentiment de supériorité en régurgitant sans complexe les pires clichés haineux: dans La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut ne voit dans l’islam qu’”une culture où l’on inflige aux délinquants des châtiments corporels, où la femme stérile est répudiée et la femme adultère punie de mort, (…) où une sœur n’obtient que la moitié des droits de succession dévolus à son frère, où l’on pratique l’excision…” (Vous avez dit “défaite de la pensée”?!…) Sophie Bessis: “Cette description horrifiante omet de préciser que la quasi-totalité des pays musulmans ont abandonné depuis longtemps les châtiments corporels, que l’excision est également pratiquée par les chrétiens dans toutes les régions où elle existe, que l’égalité des sexes devant l’héritage est un acquis récent de l’Europe et que le confinement des femmes dans un statut de mineures dépasse de loin l’aire musulmane.” En 1998, dans un éditorial du Point sobrement intitulé “Le Mal absolu”, Claude Imbert écrit, lui, que “la maladie intégriste fait partie de l’islam, disons de son “album de famille”.” Mais, note Sophie Bessis, “il ne dit pas si les massacres commis jadis au nom de l’Eglise ou de la civilisation sont, au même titre, inséparables de l’être intime de la chrétienté ou de l’Occident”.

“L’Etat d’Israël n’a cessé de se vouloir occidental”

Cet opprobre jeté sur l’islam oblige à gommer son influence sur la civilisation occidentale. Il explique la vogue de l’adjectif “judéo-chrétien”, qui permet à la fois de se dédouaner en un clin d’œil de siècles d’antisémitisme, de “censurer l’existence historique du judaïsme oriental”, et d’expulser l’islam de l’histoire occidentale, en faisant de lui “le tiers exclus de la révélation abrahamique”. Son usage a été généralisé par le monde arabe pour les besoins de sa rhétorique anti-israélienne et de sa théorie du complot, mais aussi par le monde juif: “L’Etat d’Israël n’a cessé de se vouloir occidental, s’attachant avec constance à conjurer tout risque d’orientalisation. Ses élites ont fidèlement intériorisé, pour ce faire, un discours de la suprématie élaboré pour d’autres dominations”.

On regrette un peu que Sophie Bessis n’ait pas davantage développé son analyse du conflit israélo-palestinien, tant il apparaît comme un condensé des mécanismes – ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui – que décrit son livre. Quand elle écrit, à propos des pionniers américains, que “ces hommes caressent en fait le rêve de voir les Indiens acquiescer à leur spoliation”, cela réveille des échos de lectures de Mahmoud Darwich ou d’Elias Sanbar – qui a été l’un des premiers à réfléchir sur l’analogie entre Indiens et Palestiniens. Idem quand elle raconte: “Les massacres bien réels d’Européens lors des événements du 8 mai 1945 à Sétif ou ceux de Saïgon (…) sont considérés par une majorité de la presse et de l’opinion française comme la preuve que ceux qui les commettent restent incapables de dompter leur vraie nature. Seule une minorité d’intellectuels met en relation les deux violences de l’occupé et de l’occupant.” Elle évoque aussi un historien français des années trente qui justifiait la colonisation par une “loi du retour” avant la lettre: l’Afrique du Nord, disait-il, avait été en stagnation – en “sommeil islamique” - entre la fin de l’Antiquité latine et chrétienne et le “retour” des Européens. “L’occupation française est ainsi légitimée par l’argument de l’antériorité romano-chrétienne sur la présence arabo-musulmane, frappée d’illégitimité.” On pense aux “guerres d’antériorité” que se livrent Israéliens et Palestiniens. “La Bible n’est pas un cadastre”, avait eu le courage de dire Yitzhak Rabin peu avant son assassinat. Sans doute pour contourner cette difficulté, l’ancien Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou est allé jusqu’à affirmer récemment que “les Palestiniens ne sont que les descendants des travailleurs égyptiens et syriens attirés au début du XXe siècle par la prospérité apportée par les pionniers juifs en Eretz-Israël”. Ces inepties lui ont valu les foudres d’un professeur israélien d’histoire moyen-orientale, qui lui a rappelé que ces travailleurs n’étaient qu’un “élément marginal” au sein de la population arabe autochtone, ajoutant que pour lui, le sionisme “n’avait pas besoin de prétextes pour justifier sa légitimité” (Ha’aretz/Courrier international, 2 août 2001).

A cause du caractère “inclassable” des Balkans, qui “sont dans l’Europe, sans en faire pleinement partie”, Sophie Bessis a aussi choisi de ne pas aborder les conflits de l’ex-Yougoslavie. Dommage, car la guerre menée par l’OTAN contre la Serbie semble avoir été largement perçue comme un nouvel exemple de cette “instrumentalisation de l’universel” par l’Occident: la fabrique de la haine et du ressentiment a tourné à plein. En témoigne la virulence du titre d’un livre écrit par un journaliste serbe, Stanko Cerovic: Dans les griffes des humanistes (éditions Climats). Comme son frère Stojan, journaliste à Belgrade, Stanko Cerovic, qui dirige la rédaction serbo-croate de Radio France Internationale, est un opposant de toujours au régime serbe, ce qui le rend peu soupçonnable de sympathies pro-Milosevic. Il a fait partie des dissidents “libéraux”, et non “nationalistes”, au communisme. Il écrit: “Seuls les dissidents de cette époque savent ce que signifiait alors l’Occident pour nous: nous étions prêts à risquer notre vie pour ses valeurs.”

Le “versant sud de la liberté”

Mais même si l’Occident se montre très soucieux de conserver son “monopole de la production de sens”, et si, même dans les milieux éclairés, on garde “l’intime conviction que l’énonciation de l’universel, quel qu’en soit le contenu, est l’apanage naturel de l’Occident”, de nombreux penseurs issus du monde “barbare” tentent d’explorer aujourd’hui ce que Mahmoud Hussein (pseudonyme de deux intellectuels égyptiens) appelle, dans son livre du même nom, le “versant sud de la liberté”. Ils sont bien sûr obligés en permanence de “donner des gages de leur respect de la norme identitaire”, s’ils veulent éviter de passer, en parlant de démocratie ou de droits de l’homme, pour des agents de l’étranger. Ils sont cependant aidés par le contexte actuel: les populations en ont soupé tant des dictatures soutenues par l’Occident que des mouvements identitaires qui se sont opposés à elles. Tous se sont pareillement discrédités. Le chantage identitaire, qui fait passer le respect des valeurs dites traditionnelles avant toute aspiration au respect des droits élémentaires de la personne, est peut-être en train de trouver ses limites: “Dans ces Suds épuisés par des éternités de contrainte, les promesses de la liberté commencent à être plus séduisantes que celles de leurs systèmes épuisés, de leurs timoniers et de leurs prophètes.”

Ici et là, on tente donc de “rapatrier le débat sur l’universel”. “Notre propos n’est pas de copier l’Occident mais de nous approprier cet acquis mondial qu’est la démocratie”, déclare un réformateur iranien. Dans plusieurs pays – Sénégal, Corée du Sud, Taïwan -, des alternances pacifiques ont “donné l’épaisseur du réel à des règles démocratiques qui cessent, dès lors qu’elles prennent localement racine, d’être perçues comme des importations occidentales”. Dans le monde arabe, un courant de pensée s’attache depuis plusieurs années déjà à “réconcilier l’islam et le siècle”. “Une fois usées toutes les caricatures de la modernité occidentale, comme les mille manières d’en récuser la légitimité, serait-on en train d’inventer des synthèses où l’universel trouverait des langages locaux pour fabriquer des modernités acceptées?” se demande Sophie Bessis; et elle constate: “La langue de l’Occident n’est plus la seule à fabriquer de la modernité, comme elle ne peut plus être la seule à dire l’universel.” Il découle de ces frémissements une série de questions passionnantes, qu’elle formule ainsi: “Comment reconnaître à l’Occident sa part déterminante dans l’élaboration de l’universel moderne tout en le faisant sien? (…) Comment retisser les fils de son histoire sans se laisser piéger par des interprétations réactives qui bloquent toute pensée autonome?”

Enfin, “l’Occident laissera-t-il l’universel lui échapper pour devenir enfin ce qu’il est supposé être, ce corpus et ce discours dans lesquels toute l’humanité pourrait se reconnaître”? Il n’y semble pas très disposé. Mais à l’avenir, il pourrait ne plus avoir le choix: la “quête planétaire, encore incertaine et confuse mais qui a cessé d’être marginale, d’universaux qui mériteraient enfin leur nom”, est, selon Sophie Bessis, la “compagne involontaire mais obligée de la mondialisation”. Celle-ci “exige, paradoxalement, que l’Occident invente de nouveaux langages et de nouveaux rapports avec les autres”. C’est ce “double abandon, par les Occidentaux de leurs certitudes, et par les autres de leurs crispations, qui pourrait annoncer de nouveaux commencements”.

Mona Chollet

Sophie Bessis, L’Occident et les autres, La Découverte, 2001.

http://www.peripheries.net/f-bessis.htm

Humour& humeursDecember 11, 2007 9:45 am

Les deux Monts de Maxime *

Maxime est né lundi à 4h44 du matin à l’hôpital St. Mary de Montréal. Il est le produit d’une rencontre - fortuite ou programmée? La question reste ouverte - entre un ovule uruguayen et un spermatozoïde québécois. Au moment de la naissance de Maxime, la température extérieure s’élevait - ou plutôt s’abaissait - à moins 15 degrés Celsius. Il ne sait pas qu’à Montevideo, la ville d’où provient 50% de son patrimoine génétique, c’est l’été qui commence.

Maxime n’a montré aucun signe évident d’euphorie parce qu’il est né dans une province, le Québec, et un pays, le Canada, qui souffrent d’un déficit chronique de naissances. Maxime n’a pas encore lu la bonne nouvelle: il est déjà citoyen de deux pays, le Canada et l’Uruguay. Maxime ne sait pas encore s’il est black, blanc, jaune ou métis. Il ne sait pas s’il est bouddhiste, chrétien, juif, hindou, musulman, sikh ou raëlien. Tous ces petits détails lui seront communiqués plus tard.

Confortablement installé dans son doux cocon maternel avant sa naissance, Maxime a entendu des voix. Surtout celle de sa mère qui parle une langue chantante qu’on appelle espagnol d’Uruguay. Maxime ne sait pas encore que ces sons bizarres qu’il a entendus ont un sens. Il n’a jamais entendu parler du mot “bilingue” mais les témoins de sa venue au monde sont unanimes: ses cris assourdissants étaient parfaitement bilingues !

Maxime ne sent aucune fierté et aucune honte d’être Canado-Uruguayen. Les mots “fierté” et “honte”, il les apprendra quand son cerveau sera assez développé pour gober toutes les conneries humaines. Tous ceux qui étaient présents au moment de sa naissance ont noté un fait remarquable: le nouveau-né n’a pas sauté de joie parce qu’il a vu le jour dans un pays dont rêvent des millions de desperados de la planète Terre. D’ailleurs Maxime ne sait même pas qu’il est terrien !

Enfin, Maxime ne sait pas qu’il souffre d’un dédoublement de la personnalité héréditaire: il est matrilnéairement immigrant et patrilinéairement Québécois “pure laine”. Présentement c’est plutôt son côté immigrant qui domine. Il dort tout le temps…

* Montréal et Montevideo

SerendipityDecember 9, 2007 7:07 am

Conférence Nobel

Par Doris Lessing

Le 7 décembre 2007

Comment ne pas gagner le prix Nobel

Postée sur le pas de la porte, je regarde, entre des
nuages de poussière volante, dans la direction où il
reste encore des forêts sur pied, c’est ce qu’on m’a
dit. Hier, j’ai parcouru en voiture des kilomètres de
souches d’arbres et de traces carbonisées d’incendies,
là où, en 1956, s’étendait la forêt la plus magnifique
que j’aie jamais vue. Entièrement détruite. Les gens
doivent manger, ils doivent trouver du combustible
pour leurs feux.

Ceci se passe au nord-ouest du Zimbabwe, au début des
années quatre-vingts ; je rends visite à un ami qui
était enseignant dans une école londonienne. Il est là
pour « aider l’Afrique », selon l’expression
consacrée. C’est une âme noble et idéaliste ; ce qu’il
a découvert ici, dans cette école, l’a choqué au point
de lui provoquer une dépression dont il a eu du mal à
se remettre. Cette école ne diffère en rien de toutes
les écoles bâties après l’Indépendance. Elle consiste
en quatre grands cubes de brique, plantés côte à côte
directement dans la poussière, un deux trois quatre,
avec une moitié de salle à un bout, la bibliothèque.
Ces salles de classe ont bien des tableaux noirs, mais
mon ami garde les craies dans sa poche, sinon on les
volerait. Il n’y a pas d’atlas, pas de globe terrestre
dans l’établissement, pas de manuels scolaires, pas de
cahiers ni de stylos bille ; la bibliothèque ne
contient pas le genre de livres qu’aimeraient lire les
élèves, seulement d’énormes pavés d’universités
américaines, difficiles même à manier, des ouvrages de
rebut des bibliothèques des Blancs, des romans
policiers, ou encore des titres tels que Un week-end à
Paris ou Félicité trouve l’amour

Il y a une chèvre qui essaie de trouver de quoi se
nourrir dans un vestige de vieille herbe. Le directeur
a détourné les fonds de l’école et a été suspendu, ce
qui soulève la question trop connue de nous tous mais
généralement dans des contextes plus imposants :
comment se fait-il que ces gens se comportent ainsi
alors qu’ils doivent savoir que tout le monde a
l’œil sur eux ?

Mon ami n’a pas d’argent parce que tout le monde, les
élèves comme les enseignants, lui en empruntent dès
qu’il touche son traitement et ne le rembourseront
probablement jamais. Les élèves ont entre six et
vingt-six ans, parce que certains qui n’ont pas été
scolarisés plus tôt sont là pour rattraper leur
retard. Quelques élèves parcourent chaque matin de
nombreux kilomètres, qu’il pleuve ou qu’il vente,
traversant même des fleuves. Ils ne peuvent pas faire
leurs devoirs parce que les villages n’ont pas
d’électricité, et qu’on n’étudie pas facilement à la
lumière des braises. Les jeunes filles doivent aller
chercher de l’eau et faire la cuisine au retour de
l’école et avant de repartir le matin.

Pendant que je me tiens avec mon ami dans sa chambre,
des gens entrent timidement, et tous, tous mendient
des livres. « S’il te plaît, envoie-nous des livres
quand tu rentreras à Londres. » Un homme m’a dit : «
On nous a appris à lire, mais nous n’avons pas de
livres. » Tous ceux sans exception que j’ai rencontrés
m’ont mendié des livres.

J’étais là-bas quelques jours. La poussière volait, il
n’y avait pas d’eau parce que les pompes étaient
tombées en panne et les femmes allaient de nouveau
puiser l’eau à la rivière.

Un autre professeur idéaliste venu d’Angleterre était
quelque peu dégoûté après avoir vu à quoi ressemblait
cette « école ».

Le dernier jour, c’était la fin du trimestre, les
villageois ont abattu leur chèvre ; ils l’ont débitée
en tas de morceaux et mise à cuire dans un grand plat.
Voilà le banquet tant attendu de la fin du trimestre :
un ragoût de chèvre garni de semoule. Pendant que la
fête battait son plein, j’ai repris la route en
voiture, retraversant les traces et les souches
carbonisées de l’ancienne forêt.

Je doute que beaucoup de ces élèves se verront
décerner des prix.

Le lendemain, je me trouve dans une école du nord de
Londres, un très bon établissement, dont nous
connaissons tous le nom. C’est une école de garçons.
De beaux bâtiments, des jardins.

Ces élèves reçoivent la visite hebdomadaire d’une
personnalité. Il est dans l’ordre des choses que
celle-ci peut être le père, un parent ou même la mère
d’un des élèves. La venue d’une célébrité est chose
normale pour eux.

Mais l’école enveloppée de poussière volante du nord
ouest du Zimbabwe est présente à ma mémoire. Je
regarde ces visages légèrement curieux et tente de
leur raconter ce que j’ai vu la semaine d’avant. Des
salles de classe sans livres, sans manuels scolaires
ou atlas, ni même une carte épinglée au mur. Une école
où les enseignants supplient qu’on leur envoie des
livres pour leur expliquer comment enseigner,
eux-mêmes ayant à peine dix-huit ou dix-neuf ans, une
école où ils mendient des livres. Je dis à ces jeunes
gens que tout le monde, oui, tout le monde, mendie des
livres : « S’il te plaît, envoie-nous des livres. » Je
suis sûre que chacun d’entre vous ici, en prononçant
son discours de réception, doit connaître ce moment où
les visages que vous regardez deviennent inexpressifs.
Vos auditeurs n’entendent pas ce que vous dites :
aucune image mentale ne correspond à ce que vous leur
expliquez. Dans le cas présent, aucune image d’une
école voilée par des nuages de poussière où l’on
manque d’eau, et où une chèvre fraîche abattue cuite
en ragoût dans un grand fait-tout constitue la fête de
fin de trimestre.

Leur est-il vraiment impossible d’imaginer une
pauvreté aussi nue ?

Je fais de mon mieux, ils sont polis.

Je suis certaine que, dans le lot, il y en aura qui
obtiendront des prix.

Puis c’est fini. Restée avec les professeurs, je
demande, comme toujours, si la bibliothèque marche, et
si les élèves lisent. Et ici, dans cette école pour
privilégiés, j’entends ce que j’entends toujours quand
je me rends dans des écoles ou même des universités.

« Vous savez bien comment ça se passe. Beaucoup de nos
élèves n’ont jamais rien lu, et la bibliothèque ne
fonctionne qu’à moitié. »

« Vous savez bien comment ça se passe. » Oui, en
effet, nous savons bien comment ça se passe. Tous,
nous le savons.

Nous sommes dans une «culture à fragmentation, » où
nos certitudes datant d’il y a seulement quelques
décennies sont remises en question, et où il est
fréquent que les jeunes hommes et les jeunes femmes
qui ont bénéficié d’années d’études ne sachent rien du
monde, n’aient rien lu, ne connaissent qu’une
spécialité ou une autre, les ordinateurs par exemple.

Ce qui nous est arrivé, c’est une invention incroyable
: les ordinateurs, Internet et la télévision. Une
révolution. Ce n’est certes pas la première révolution
que nous, l’espèce humaine, affrontons. La révolution
de l’imprimerie, qui n’a pas été seulement l’affaire
de quelques décennies mais s’est étalée sur beaucoup
plus de temps, a changé notre vision du monde et nos
modes de pensée. Téméraires, nous l’avons acceptée
sans réserve, comme toujours, sans jamais nous
demander : « Que va-t-il maintenant advenir de nous
avec cette invention de l’imprimerie ? » De la même
façon nous n’avons jamais pris une seule fois le temps
de nous demander : Comment allons-nous, comment nos
esprits vont-ils évoluer avec la nouveauté d’Internet,
qui a séduit toute une génération pour la convertir à
ses inepties, au point que même des êtres tout ce
qu’il y a de plus raisonnable avoueront que, une fois
accrochés, il leur est difficile de se déconnecter, et
qu’ils peuvent se laisser entraîner à passer une
journée entière à bloguer, à bluguer etc.

Encore très récemment, tous ceux qui étaient un
tantinet cultivés respectaient le savoir, l’éducation,
et traitaient donc aussi avec respect notre grand
fonds de littérature. Certes, nous savons tous que,
pendant cet état de grâce, les gens faisaient souvent
semblant de lire, feignaient de respecter le savoir,
mais c’est un fait établi que les travailleurs et les
travailleuses aspiraient à lire. Les bibliothèques,
les instituts et les facultés des XVIIIe et XIXe
siècles sont là pour nous en apporter la preuve.

La lecture, les livres faisaient autrefois partie
intégrante de la culture générale.

En s’adressant aux plus jeunes, leurs aînés doivent
mesurer combien la lecture contribuait à l’éducation
de l’individu, d’autant que les jeunes générations en
savent tellement moins. Et si les enfants ne savent
pas lire, c’est parce qu’ils ne lisent pas.

Cette triste histoire est connue de nous tous.

Mais nous n’en connaissons pas la fin.

Nous pensons au vieil adage : « La lecture apporte à
l’homme plénitude. » Oublions les blagues relatives à
la suralimentation – la lecture permet à un
homme ou à une femme de se remplir, d’être plein(e)
d’informations, d’histoires, de toutes sortes de
connaissances.

Cependant, nous ne sommes pas le seul peuple au monde.
Il n’y a pas si longtemps, je recevais un coup de
téléphone d’une amie qui me disait être allée au
Zimbabwe, dans un village dont la population n’avait
pas mangé depuis trois jours mais discutait de livres
et des moyens de s’en procurer. D’éducation.

J’appartiens moi-même à une petite organisation qui a
démarré avec le projet d’introduire des livres dans
les villages. Un groupe de gens, par ailleurs, était
allés sur le terrain au Zimbabwe. Ils nous ont appris
que les villages, à la différence de ce qu’on disait,
étaient pleins de gens intelligents, d’enseignants à
la retraite, d’autres en congé, d’enfants en vacances,
de vieilles personnes. Ayant moi-même financé une
petite étude sur ce que les gens voulaient lire, j’ai
découvert que les résultats étaient comparables à ceux
d’une étude suédoise dont j’ignorais l’existence. Les
gens voulaient lire ce que veulent lire les Européens,
si tant est que ceux-ci lisent : romans de toutes
sortes, science-fiction, poésie, romans policiers,
pièces de théâtre, Shakespeare. Les ouvrages
pratiques, par exemple comment ouvrir un compte
bancaire, venaient en bas de liste. Les œuvres
complètes de Shakespeare, ils connaissaient le nom. Le
problème avec l’approvisionnement des villageois en
livres vient de ce qu’ils ignorent ce qui est
disponible ; ainsi, un ouvrage inscrit au programme
tel que Le maire de Casterbridge est populaire parce
qu’ils savent qu’il est en magasin. La Ferme des
Animaux, pour des raisons évidentes, est le plus
populaire de tous les romans.

Notre petite organisation a récupéré des livres de
tous les endroits possibles et imaginables, mais il
faut savoir qu’un bon livre de poche importé
d’Angleterre coûtait alors le montant d’un mois de
salaire : c’était avant le régime de terreur instauré
par Mugabe. Aujourd’hui, avec l’inflation, il
atteindrait le montant de plusieurs années de salaire.
Mais si l’on dépose une caisse de livres dans un
village – ne pas oublier que sévit une terrible
pénurie de carburant – cette caisse sera saluée
par des larmes. La bibliothèque peut se résumer à une
planche sur des briques installée sous un arbre. En
moins d’une semaine fleuriront des classes
d’alphabétisation – ceux qui savent lire
encadreront ceux qui ne savent pas –, une classe
de citoyenneté. Dans un village reculé, comme il n’y
avait pas de romans en langue tonga, deux jeunes gens
se sont attelés à la rédaction de romans en tonga. Il
existe six ou sept grandes langues au Zimbabwe, et il
y a des romans écrits dans toutes ces langues. Des
romans violents, incestueux, pleins de crimes et de
meurtres.

Dès le départ, notre petite organisation a été
soutenue par la Norvège, puis par la Suède. Sans ce
type de soutien, nos réserves de livres se seraient
asséchées. Des romans édités au Zimbabwe ainsi que des
livres pratiques sont acheminés à des populations qui
en sont assoiffées.

On dit qu’un peuple a le gouvernement qu’il mérite,
mais je ne crois pas que ce soit vrai du Zimbabwe. Et
puis nous devons garder en mémoire que ce respect et
ce désir de livres proviennent, non du régime de
Mugabe, mais de celui qui le précédait, celui des
Blancs. C’est un phénomène stupéfiant, ce désir de
livres, et il se manifeste partout du Kenya au cap de
Bonne-Espérance.

Ceci a un lien – improbable – avec un fait
: j’ai grandi, pratiquement, dans une cabane de
torchis, avec un toit de chaume. Ce type d’habitation
existe depuis toujours, partout où il y a des roseaux
ou de l’herbe, une terre argileuse, des piquets
pouvant servir de murs. En Angleterre saxonne, par
exemple. Celle dans laquelle j’ai grandi comportait
quatre pièces, les unes à côté des autres, pas une
mais quatre, et le fait est qu’elle était pleine de
livres. Non seulement mes parents avaient emporté des
livres avec eux d’Angleterre en Afrique, mais ma mère
en commandait en Angleterre pour ses enfants, des
livres dans de gros colis recouverts de papier marron
qui ont fait la joie de ma jeunesse. Une cabane de
torchis, oui, mais bourrée de livres.

Parfois je reçois des lettres de gens habitant dans un
village qui n’a peut-être pas encore l’électricité ou
l’eau courante (à l’exemple de notre famille dans
notre cabane de torchis toute en longueur) : « Je
serai écrivain moi aussi, parce que j’ai le même genre
de maison que tu as eue. »

Mais la difficulté est là. Non, ce n’est pas vrai.

L’écriture, les écrivains ne sortent pas de maisons
vides de livres.

Voilà la différence, voilà toute la difficulté.

J’ai consulté les discours de quelques-uns de vos
lauréats récents. Prenez le magnifique Orhan Paumuk.
Il a dit que son père possédait mille cinq cents
livres. Son talent ne sortait donc pas du néant, il
était enraciné dans la grande tradition.

Prenez aussi V.S. Naipaul. Il indique que les Védas
indiens étaient proches dans la mémoire familiale. Son
père l’a encouragé à écrire. Et quand il a eu le droit
d’aller en Angleterre, il a fréquenté la British
Library. Ainsi, il s’est rapproché de la grande
tradition.

Prenons encore John Coetzee. Il n’a pas seulement été
proche de la grande tradition, il était la tradition :
il a enseigné la littérature au Cap. Et comme je
regrette de ne jamais avoir assisté à un de ses cours
: de ne pas avoir été formée par cet esprit audacieux
et d’un merveilleux courage.

Afin d’écrire, afin de s’engager en littérature, il
doit exister une relation intime avec les
bibliothèques, les livres, la Tradition.

J’ai un ami originaire du Zimbabwe. Un auteur, Noir
– et là est la question. Il a appris à lire tout
seul, sur les étiquettes des bocaux de confiture et
des boîtes de fruits en conserve. Il a grandi dans une
zone que j’ai parcourue en voiture, une zone rurale
noire. La terre est un mélange de sable et de
gravillons, semé de rares buissons bas. Les huttes
sont pauvres, rien de comparable aux bonnes huttes
bien entretenues des plus riches. Une école, mais
semblable à celle que j’ai déjà décrite. Il s’est
instruit en lisant une vieille encyclopédie pour
enfants qu’il a trouvée sur un tas d’ordures.

Au moment de l’Indépendance en 1980, il existait un
groupe de bons écrivains au Zimbabwe, un véritable nid
d’oiseaux chanteurs. Ils avaient été formés dans
l’ancienne Rhodésie du sud, sous les Blancs : par les
écoles des missions, les meilleures. Le Zimbabwe ne
produit pas d’écrivains. Pas facilement, pas sous
Mugabe.

Tous ces écrivains n’avaient pas eu la voie facile
pour apprendre à lire et à écrire, encore moins pour
devenir écrivains. Les textes imprimés des boîtes de
confiture et les encyclopédies au rebut n’étaient pas
rares, dirais-je. Et nous parlons de personnes ayant
soif de niveaux de culture dont elles étaient très
éloignées. Une hutte ou des huttes bourrées d’enfants,
une mère surmenée, un combat quotidien pour se nourrir
et se vêtir…

Malgré ces difficultés, des auteurs sont pourtant nés.
Et puis il y a autre chose qu’il ne faut pas oublier.
On était au Zimbabwe, un pays matériellement conquis
moins d’un siècle plus tôt. Les grands-pères et les
grands-mères de ces gens ont peut-être été des
conteurs de leur clan. La tradition orale. En moins
d’une ou deux générations, on est passé d’histoires
inscrites dans la mémoire populaire et transmises
oralement au texte imprimé des livres. Quel exploit !

Des livres, littéralement arrachés aux tas d’ordures
et aux détritus du monde de l’homme blanc. Mais vous
pouvez avoir une liasse de papiers – pas un
texte tapé à la machine, c’est déjà un livre –il
vous faut encore trouver un éditeur, qui doit alors
vous payer, être solvable, distribuer les livres. On
m’a envoyé plusieurs rapports sur la scène éditoriale
africaine. Même dans des pays plus privilégiés comme
l’Afrique du Nord, avec sa tradition différente,
parler d’une scène éditoriale est un rêve des
possibles.

Là, je parle de livres qui n’ont jamais été écrits,
d’écrivains qui n’ont pas pu percer parce que les
éditeurs sont absents. Je parle de voix inaudibles. Il
est impossible d’évaluer ce grand gâchis de talents,
de potentiels. Mais même avant ce stade de la création
d’un livre qui exige un éditeur, un à-valoir, des
encouragements, il manque autre chose.

On demande souvent aux auteurs : « Comment
écrivez-vous ? Avec un microprocesseur? Une machine à
écrire électrique ? une plume ? à la main ? » Mais la
question essentielle est celle-ci : « Disposez-vous
d’un espace, de cet espace libre qui devrait vous
entourer quand vous écrivez ? » À l’intérieur de cet
espace, qui est proche d’une forme d’écoute,
d’attention, vous viendront les mots, les mots que
diront vos personnages, des idées : l’inspiration.

Si l’écrivain ne peut pas trouver cet espace, alors
poèmes et histoires peuvent être mort-nés.

Quand des auteurs parlent entre eux, l’objet de leurs
questions mutuelles a toujours un rapport avec cet
espace, cet autre temps : « Tu l’as trouvé ? Tu le
tiens ? »

Sautons à une scène apparemment très différente. Nous
sommes à Londres, une des mégapoles. Il y a un nouvel
auteur. Cyniquement, nous demandons comment sont ses
seins, si elle est belle. S’il s’agit d’un homme :
est-il charismatique ? Beau garçon ? Nous plaisantons,
mais ce n’est pas une plaisanterie.

Le nouveau ou la nouvelle venu(e) dans le monde des
lettres est salué(e) par tous, croule peut-être sous
les à-valoirs. Le « buzz » des paparazzi remplit ses
pauvres oreilles. Le ou la voilà fêté(e), applaudi(e),
promené(e) illico dans le monde entier. Nous, les
seniors, qui avons déjà tout vu, plaignons le ou la
néophyte qui n’a aucune idée de ce qui se passe
vraiment.

Il ou elle est flatté(e), ravi(e).

Mais demandez-lui au bout d’un an ce qu’il ou elle
pense. Je l’entends déjà : « C’est la pire chose qui
aurait pu m’arriver. »

Certains nouveaux auteurs ayant bénéficié d’un grand
lancement se sont arrêtés d’écrire ou n’ont pas écrit
ce qu’ils voulaient, avaient l’intention d’écrire.

Et nous, les seniors, souhaitons murmurer à ces
oreilles innocentes : « Avez-vous toujours votre
espace ? Le seul lieu qui vous soit personnel et
nécessaire, où vos voix intérieures peuvent vous
parler et où vous pouvez rêver. Cramponnez-vous-y, ne
le lâchez pas ! »

Mais il faut aussi une forme d’éducation.

Mon esprit est plein de somptueux souvenirs d’Afrique,
que je peux ranimer et contempler à loisir. Ces
couchers de soleil, or, pourpre et orange, qui
envahissent le ciel au soir ! Les buissons aromatiques
du désert de Kalahari fleuris de papillons, de
phalènes et d’abeilles ! Ou encore moi assise au bord
du Zambèze, dont les eaux vert foncé et luisantes
– c’est la saison sèche – roulent entre de
pâles berges herbues où s’assemblent tous les oiseaux
d’Afrique. Oui, des éléphants, des girafes, des lions
et tout le reste, il y en avait en abondance, mais que
dire du ciel nocturne d’un noir merveilleux, encore
vierge de pollution, criblé d’étoiles effervescentes !

Mais d’autres souvenirs me viennent. Un jeune homme,
dix-huit ans peut-être, est en larmes, planté dans sa
« bibliothèque ». Un Américain de passage, voyant une
bibliothèque vide de livres, en a expédié toute une
caisse, mais ce jeune homme les a sortis un à un avec
respect, puis les a emballés dans du plastique. «
Mais, objectons-nous, ces livres ont bien été envoyés
pour être lus, voyons ! – Non, ils se
saliraient. Et où pourrais-je m’en procurer d’autres ?
», nous a-t-il répondu.

Il voudrait que nous lui envoyions des ouvrages
d’Angleterre pour lui apprendre à enseigner. « Je n’ai
pas été plus loin que le collège, supplie-t-il. Mais
on ne m’a jamais appris à enseigner. »

Dans une école où il n’y avait pas de manuels
scolaires, pas même un bout de craie pour écrire au
tableau noir – celle-ci avait été volée –,
j’ai vu un professeur faire la classe à des élèves
âgés de six à dix-huit ans en déplaçant des cailloux
dans la poussière et en psalmodiant : « Deux fois deux
quatre… » et ainsi de suite. J’ai vu une jeune fille
d’à peine vingt ans peut-être, dépourvue également de
manuels scolaires, de cahiers et de stylos bille,
enseigner le B.A.-BA dans la terre à l’aide d’un
bâton, sous un soleil de plomb et au milieu des
tourbillons de poussière.

À l’aide de ces deux exemples, nous voyons cette
grande soif d’instruction présente en Afrique, partout
dans le Tiers-monde, ou quel que soit le nom que nous
donnons à ces régions du monde où les parents rêvent
d’une éducation pour leurs enfants qui les arrachera à
la misère pour leur permettre de profiter de ses
avantages.

Des avantages de notre éducation, si menacée
aujourd’hui.

J’aimerais que vous vous imaginiez quelque part en
Afrique du Sud, dans un magasin indien d’une zone
pauvre, par temps de grande sécheresse. Les gens,
surtout des femmes, font la queue, munies de toutes
sortes de récipients pour l’eau. Tous les après-midi,
ce magasin reçoit un camion-citerne d’eau de la ville
voisine et les autochtones attendent cette eau si
précieuse.

L’Indien se tient avec les paumes de mains à plat sur
son comptoir ; il observe une femme noire penchée
au-dessus d’un gros paquet de feuilles qui a l’air
d’avoir été arraché d’un livre. Elle lit Anna
Karénine.

Elle lit lentement, formant les mots avec ses lèvres.
Le livre semble difficile. C’est une jeune femme avec
deux enfants en bas âge accrochés à ses jambes. Elle
est enceinte. L’Indien est peiné parce que le voile de
sa visiteuse, normalement blanc, est jaune de
poussière. De la poussière, encore, recouvre ses seins
et ses bras. Cet homme souffre de voir ces files
d’acheteurs, tous assoiffés, mais il n’a pas assez
d’eau pour eux. Il est en colère parce qu’il sait que
des gens meurent de soif là-bas, derrière les nuages
de poussière. Son frère, plus âgé, assurait la
permanence auparavant, mais il avait réclamé des
vacances et était allé à la ville, en réalité assez
mal en point à cause de la sécheresse.

Cet homme est curieux. Il demande à la jeune femme :

– Que lis-tu ?

– Ça parle de la Russie, répond-elle.

– Sais-tu où se trouve la Russie ?

Il le sait à peine lui-même.

La jeune mère le regarde bien en face avec dignité,
même si elle a les yeux rougis par la poussière.

– J’étais la meilleure de ma classe. Mon
professeur l’a dit, j’étais la meilleure.

La jeune femme reprend sa lecture ; elle veut finir
son paragraphe.

L’Indien reporte son regard sur les deux bambins et
tend le bras pour attraper du Fanta, mais la mère
l’arrête net :

– Le Fanta leur donne encore plus soif.

L’Indien sait qu’il ne devrait pas, mais il abaisse la
main vers un grand bidon en plastique à côté de lui,
derrière le comptoir, et verse de l’eau dans deux
gobelets, qu’il offre aux petits. Il ne lui échappe
pas que leur mère regarde boire ses enfants en remuant
la bouche, il lui donne aussi un gobelet d’eau. La
voir boire lui fait mal au cœur, tant elle est
douloureusement assoiffée.

Maintenant elle lui tend son bidon de plastique, qu’il
remplit d’eau. La jeune mère et ses enfants le
regardent attentivement afin qu’il n’en gaspille pas
une goutte.

Elle se penche de nouveau sur son livre. Le paragraphe
la fascine, elle qui lit déjà lentement, et elle le
relit.

« Avec son fichu blanc tranchant sur ses cheveux
noirs, au milieu de cette bande d’enfants dont elle
partageait de bon cœur les joyeux ébats, Varenka,
tout émue à la pensée qu’un homme qui ne lui
déplaisait pas allait sans doute lui demander sa main,
paraissait plus attrayante que jamais. En cheminant à
ses côtés, Serge Ivanovitch ne pouvait se défendre de
l’admirer, de se rappeler tout le bien qu’il avait ouï
dire de cette charmante personne : décidément il
éprouvait pour elle ce sentiment particulier qu’il
n’avait connu qu’une seule fois, jadis, dans sa prime
jeunesse. L’impression de joie que lui causait la
présence de Varenka allait toujours croissant : comme
il avait découvert un bolet monstre dont le chapeau
relevait ses bords énormes au-dessus d’un pied très
mince, il voulut le déposer dans la corbeille de la
jeune fille ; mais, leurs regards s’étant rencontrés,
il remarqua sur ses joues la joyeuse rougeur de l’émoi
; alors il se troubla à son tour et lui adressa, sans
mot dire, un sourire par trop expressif. »*

Ce lambeau de texte imprimé traîne sur le comptoir,
avec quelques vieux exemplaires de revues, des pages
dépareillées de journaux, des filles en bikini.

Il est temps pour elle de quitter le havre du magasin
indien et de se remettre en route pour parcourir les
huit kilomètres la séparant de son village. Il est
plus que temps… Dehors, les files d’attente des
femmes vocifèrent et se plaignent. Mais l’Indien ne se
presse pas. Il sait ce qu’il en coûtera à cette fille
de rentrer chez elle avec les enfants accrochés à ses
jupes. Il lui donnerait bien ce morceau de prose qui
semble tant la fasciner, mais il ne peut pas croire
que cette allumette avec son gros ventre y comprenne
vraiment quelque chose.

Et pourquoi un tiers peut-être d’Anna Karénine a-t-il
échoué ici sur ce comptoir d’un magasin indien reculé
? Voilà comment les choses se sont passées.

Un certain haut-fonctionnaire des Nations Unies, en
l’occurrence, avait acheté un exemplaire de ce roman à
la librairie de l’aéroport avant de partir en voyage
par-delà les mers et les océans. Dans l’avion, calé
dans son siège de la classe affaires, il avait déchiré
le livre en trois parties. En faisant ce geste, il
surveillait ses compagnons de voyage, sachant qu’il
aurait droit à des regards scandalisés, curieux, mais
peut-être aussi amusés. Une fois bien installé, sa
ceinture de sécurité attachée, il a lancé à la
cantonade : « Je fais toujours ça quand j’entreprends
un long voyage. Personne n’a envie de tenir en l’air
un énorme pavé ! » Le roman était un poche, mais on ne
peut nier que c’est un gros livre. Cet homme avait
l’habitude d’être écouté quand il parlait. « Je ne
fais que ça, voyager, confia-t-il. C’est déjà assez
pénible de voyager, de nos jours. » Et dès que les
autres passagers se sont installés à leur tour, il a
ouvert son morceau d’Anna Karénine pour le lire. Quand
ils regardaient de son côté, indiscrètement ou pas, il
leur répétait : « Non, mais vraiment c’est la seule
manière de voyager. » Il connaissait le roman, il
l’aimait, et ce mode de lecture original pimentait
agréablement ce qui était après tout un grand
classique.

Après être arrivé au bout d’un fragment du livre, il a
appelé l’hôtesse pour le renvoyer à son secrétaire,
qui voyageait en classe économique. Ce petit manège
suscitait beaucoup d’intérêt et de condamnations, à
coup sûr de la curiosité, chaque fois qu’un lambeau du
grand roman russe arrivait dans la partie arrière de
l’appareil, mutilé mais lisible. Somme toute, cette
façon astucieuse de lire Anna Karénine produit son
effet. Personne sans doute n’a dû l’oublier à bord.

Pendant ce temps, dans notre magasin indien, la jeune
femme s’accroche au comptoir, ses jeunes enfants
suspendus à ses jupes. Elle porte un jean, c’est une
femme moderne, mais elle a enfilé par-dessus la lourde
jupe de laine, partie du costume traditionnel de son
peuple : ses enfants peuvent facilement s’y agripper,
se cramponner aux plis épais.

Elle a jeté un regard reconnaissant à l’Indien,
consciente qu’il l’aimait bien et la plaignait, puis
est ressortie dans les nuages de poussière volante.

Les enfants avaient dépassé le stade des pleurs, de
toute façon leurs gorges étaient pleines de poussière.

C’était dur, oh oui c’était dur de marcher, pas après
pas, dans la poussière qui formait de légers
monticules trompeurs sous ses pieds. Dur, oui, dur,
mais elle était habituée à la dureté, non ? L’histoire
qu’elle lisait chez l’Indien occupait son esprit. Elle
songeait : « Varenka me ressemble avec son foulard
blanc, et elle s’occupe d’enfants elle aussi. Je
pourrais être cette jeune fille. Et le Russe, il
l’aime et va lui demander de l’épouser… – elle
n’avait fini de lire que cet unique paragraphe. Oui,
et un homme viendra me chercher moi aussi et
m’emmènera loin de tout ça, il m’emmènera avec les
enfants, oui, il m’aimera et prendra soin de moi. »

Elle continue de marcher. Le bidon d’eau pèse sur ses
épaules. Elle marche toujours. Les enfants entendent
l’eau clapoter dans le bidon. À mi-chemin, elle marque
une halte, pose son fardeau. Ses enfants pleurnichent
en touchant le bidon. Elle se dit qu’elle ne peut pas
l’ouvrir sous peine d’y laisser entrer la poussière.
Impossible de l’ouvrir avant d’arriver à la maison.

– Attendez, dit-elle à ses enfants. Attendez.

Elle doit se ressaisir pour reprendre sa route.

Elle reste absorbée dans ses pensées. « Mon professeur
m’a dit que, là-bas, il y avait une bibliothèque plus
grande que le supermarché, un grand bâtiment, plein de
livres. » Malgré la poussière lui volant au visage, la
jeune femme sourit en marchant. « Je suis
intelligente, pense-t-elle. Mon professeur m’a dit que
j’étais intelligente. La plus brillante de l’école,
elle a dit. Mes enfants sont intelligents comme moi.
Je les emmènerai à la bibliothèque, cette maison
pleine de livres, et ils iront à l’école, ils seront
professeurs… Mon professeur m’a dit que je pourrais
être professeur. Ils partiront loin d’ici pour gagner
de l’argent. Ils habiteront près de la grande
bibliothèque et vivront bien. »

On peut toujours se demander comment ce lambeau de
roman russe a pu finir sa course sur le comptoir de ce
magasin indien.

Mais ceci serait une autre histoire, peut-être un jour
quelqu’un la racontera-t-il.

Notre pauvre jeune femme, elle, poursuit son chemin,
soutenue par la pensée de l’eau qu’elle donnera à ses
enfants une fois à destination, elle-même en boira un
peu. Elle poursuit son chemin dans la terrible
poussière d’une sécheresse africaine.

Nous sommes blasés, nous dans notre monde – ce
monde si menacé. Nous sommes les champions de l’ironie
et du cynisme. Nous hésitons devant l’usage de
certains mots et de certaines idées, tant ceux-ci sont
usés jusqu’à la corde. Mais pourquoi ne pas
réhabiliter certains mots qui ont perdu leur pouvoir
d’expression ?

Nous possédons une mine – un trésor – de
littérature, qui remonte aux Égyptiens, aux Grecs et
aux Romains. Tout est là, cette profusion littéraire,
prête à être sans cesse redécouverte par quiconque a
la chance de tomber dessus. Un trésor. Imaginez qu’il
n’ait jamais existé. Comme nous serions vides, pauvres
!

Nous avons reçu en partage un legs de langues, de
poèmes, d’histoires, et il n’est pas du genre à
risquer de s’épuiser. Il est là, toujours.

Nous disposons d’un héritage d’histoires, de contes,
transmis par les anciens conteurs – nous
connaissons les noms de certains, mais pas de tous.
Cette lignée de conteurs remonte à une clairière au
milieu de la forêt où brûle un grand feu et où les
anciens shamans dansent en chantant, car notre
patrimoine d’histoires est né dans le feu, la magie,
le monde des esprits. Et c’est encore là qu’il est
conservé aujourd’hui.

Interrogez n’importe quel conteur moderne, et il vous
dira qu’il y a toujours un moment où il est touché par
le feu de ce qu’il nous plaît d’appeler l’inspiration,
l’enthousiasme, et cela remonte à la naissance de
notre espèce, au feu, à la glace et aux grands vents
qui nous ont modelés, nous et notre monde.

Le conteur est au fond de chacun de nous, le « faiseur
d’histoires » se cache toujours en nous. Supposons que
notre monde soit rongé par la guerre, par les horreurs
que nous pouvons tous imaginer facilement. Supposons
que des inondations submergent nos agglomérations, que
le niveau des mers monte… Le conteur sera toujours
là, car ce sont nos imaginaires qui nous modèlent,
nous font vivre, nous créent, pour le meilleur et pour
le pire. Ce sont nos histoires, le conteur de nos
histoires, qui nous récréent – qui nous recréent
– quand nous sommes déchirés, meurtris et même
détruits. C’est le conteur, le faiseur de rêves, le
faiseur de mythes, qui est notre phénix, ce que nous
sommes au meilleur de nous-mêmes au plus fort de notre
créativité.

Cette pauvre jeune femme qui chemine dans la poussière
en rêvant d’une éducation pour ses enfants,
croyons-nous être mieux qu’elle – nous qui
sommes gavés de nourriture, avec nos placards pleins
de vêtements, et qui étouffons sous le superflu ?

C’est, j’en suis convaincue, cette jeune fille et les
femmes qui parlaient de livres et d’éducation alors
qu’elles n’avaient pas mangé depuis trois jours qui
peuvent encore nous définir aujourd’hui.

Traduit par Isabelle D. Philippe

* Léon Tolstoï, Anna Karénine, traduction et notes
d’Henri Mongault. Gallimard, Folio classique, 6e
partie, IV.

http://nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/2007/lessing-lecture_fr.html

SerendipityDecember 7, 2007 4:24 am

القلم الحر في سجن المجرمين

أمّ زياد

هذا النظام لا يستحي من أفاعيله ولا يستحي من تكرارها مرارا دون أن يخامره الشك في أنّ حقيقته قد فضحت ولم تعد تنطلي على أحد.
مرة أخرى يرمى معارض حقيقي بتهمة غير سياسية، ويراد الزج به في السجن باعتباره مجرما لا باعتباره مناضلا.
كنت أتوقع لسليم بوخذير وقلمه الشجاع أن يصيبهما ما يصيب المناضلين الجريئين من انتقام خبرناه من الجهاز الحقود الغادر. لذلك لم تفاجئني رسالته الهاتفية التي أيقظتني من النوم على الساعة الرابعة والنصف من فجر يوم 26 نوفمبر 2007، والتي يقول لي فيها: لقد تم إيقافي. ولا فاجأني ما علمته فيما بعد من أنّ سليم سيحاكم بتهم لا علاقة لها بالمأخذ الحقيقي عليه، أي جرأته في مواجهة الاستبداد والفساد في تونس.
وُجهت إلى الصحافي سليم بوخذير ثلاث تهم: رفض الاستظهار ببطاقة هويته أمام الشرطة وهضم جانب موظف والاعتداء على الأخلاق الحميدة… مثل هذا يمكن أن يحدث لأيّ أحد ولا أحد فوق القانون… ولكن في غير هذا السياق الذي قبض فيه على بوخذير ومع سلطة تحترم نفسها وتتعفف عن استعمال نفوذها لغايات انتقامية بائسة.
لم أكن أشك في أنّ سليم بوخذير رفض فعلا الاستظهار ببطاقته وجادل الشرطي الذي أوقفه وتفوّه ببعض العبارات “القويّة” أمام البوليس وأمام الذين كانوا يستقلّون معه سيارة الأجرة المتجهة من صفاقس إلى تونس.
وقد تأكّد لي عبر زوجته والمحامي الذي زاره أنّه فعل كل ذلك ولكن كما يفعل المواطن الرافض للاعتداء على مواطنته، لا كما يفعل الخارج عن القانون كما تريد السلطة البوليسية أن توهم:
- الامتناع عن الاستظهار ببطاقة التعريف: طلب السلطة استظهار المواطن ببطاقة هويته يمكن أن يكون إجراء قانونيا ومفيدا في المحافظة على الأمن. ولكنّه تحوّل في أعراف بوليسنا إلى وسيلة مقيتة لإشعار المواطن بأنّه محاصر ومراقب وتحت رحمة “الحاكم”.
وإذا كان ذلك كذلك بالنسبة إلى عموم المواطنين فإنّه يكون أشدّ سوءا متى تعلق الأمر بمناضل حقوقي أو سياسي أو إعلامي. والصورة المألوفة لدينا هي أنّ البوليس الذي يكلّف بملاحقة المناضلين بهذا الشكل لا يكون بوليسا بالزيّ وحده بل ترى خلفه عناصر من البوليس السياسي تحرّكه مثل الدمية وتفرض عليه مضايقة أناس لا يرغب في مضايقتهم ولا حاجة له بالتثبت في هويتهم لأنّهم معروفون لديه. وقد يسهو أحيانا ويفضح نفسه إذ يدعوهم بأسمائهم وهو يطلب منهم بطاقاتهم.
في مثل هذه الحالات ليس أمام المناضل المستهدف إلاّ حلّ من اثنين، إمّا أن يستجيب وإمّا أن يرفض. والحلّ الأوّل هو الأسلم منطقيا ومبدئيا ولو كانت “الدنيا دنيا”. ولكنّ دنياك ليست كدنيا الناس والاستجابة لا تنهي الموضوع ولا تحلّ المشكلة بل تعقّدها في أغلب الحالات، فالمستجيب يكافأ على انضباطه إمّا بحجز بطاقته فيبقى مواطنا بلا هوية وإمّا بإتلافها (ما زلت أحتفظ ببطاقتي التي سلمتها لعون “أمن” إبّان محاكمة حمة الهمامي فعادت إليّ وبها حرق بالسجائر في موضع العين من صورتي). وإذا كان المواطن المستهدف على سفر فعليه أن يستعد لتكرار عملية “التثبت من هويته” عدة مرات وفي حواجز كثيرة تزرع في طريقه للغرض فلا يصل إلى نهاية رحلته إلاّ وقد كره اليوم الذي ولدته فيه أمّه.
إذن الرفض أسلم والحال هذه “وإذا كان المهبولْ ياكُلْ وجبة العاقل ما يعطيهالوش”. فرفض سليم الاستظهار ببطاقة تعريفه ليس خروجا عن القانون بل هو رفض لسلطة تتلاعب بالقانون وتستغلّه لإزعاج مواطنيها وإذلالهم.
- هضم جانب موظف أثناء أداء وظيفته
ليس سليم بوخذير هو من يهضم جانب موظف أثناء أداء وظيفته. بل من يهضم جانب هذا الموظف ويمرغه في الوحل هو ووظيفته هو هذا النظام البوليسي الذي يقتلع عون أمن مسكين من فراشه ليسلّطه على مواطن لا ذنب له إلاّ محاولة الدفاع عن كرامته وكرامة بلده. وقد لوّث النظام كافة الوظائف بفرضه عليها هذا الدور المخزي وإكراهها على التنكيل بمواطنين أبرياء تحت ضغط التهديد والخوف على الخبزة المرة المغموسة في الذلّ والإذلال. وهذا ينطبق على قطاعات كثيرة من التعليم إلى الصحّة إلى القضاء غلى الديوانة. وقد أسرّ إليّ عون بوليس ذات يوم بأنّه كره حياته وكره هذه المهنة التي تجبره على ملاحقة بنات محجبات مثل أمّه وأخته. وترجّاني أن أدعو له بالتوفيق في العثور على عمل “نظيف” يريحه من هذه الوظيفة الكريهة (والله شاهد على صدق ما أقول).
إنّ سليم بوخذير أو غيره من المقاومين لشرّ هذا النظام لا يهضمون جانب موظّف لمّا يرفضون الانصياع لأوامره المملاة الجائرة بل يحاولون إيقاظ ضميره وتحريك غيرته على كرامته وعلى نبل وظيفته حتى يأكل منها خبزا نظيفا ويخدم بها مجتمعه.
- وصلنا غلى الاعتداء على الأخلاق الحميدة !!
يمكن القول إنّ سبّ الجلالة والتلفظ بالعبارات النابية يمثّلان الرياضة الأكثر شعبيّة في الشارع التونسي، أمّا الأبطال الذين يضربون الأرقام القياسية في هذه الرياضة فهم فيما اعلم طيف واسع من أعوان البوليس السياسي وغير السياسي وهم فيما يقال كثير من رجالات النظام وبعض نسائه.
في هذه الحالة وطالما أن “الناس على دين ملوكهم” فأولى بالنظام أن يبدأ بإصلاح نفسه قبل أن ينتصب مؤدّبا للآخرين.
وعن سليم بوخذير تحديدا معروف أنّه لا يميل إلى التلفظ بما ينافي الحياء أو يعتدي على الأخلاق العامة اللهمّ إلاّ أن تكون هذه “الأخلاق العامة” هي أخلاق الجبن.
لقد تلفظ سليم بوخذير أمام البوليس الذي ألقى عليه القبض بكلام ما ولكنّه لم يكن كلاما بذيئا. بل نقدا قويّا لسلطة الاستبداد والفساد. وقد امتنع سليم بوخذير عن الإمضاء عن المحضر المزيّف وطالب الباحث بأن يسجّل عليه ما قاله بالفعل. وتعهّد له بكلّ شجاعة وتحمّل للمسؤولية بأنّه سيوقّع على أقواله الحقيقية، ولكنّ الباحث رفض، فهو لا يتجرّأ على تسجيل أقوال ضد النظام ولو كانت منسوبة لغيره. ثم إنّ السيناريو الذي دبّر لسجن سليم بوخذير ينبغي أن يظهر الصحافي في صورة المجرم لا القلم الحر.
لقد شاء قدر الصحافي الشاب سليم بوخذير أن ينقله فجأة وبدون مقدمات “من الفنّ إلى خدمة الفحم” على رأي الفكاهي الراحل صالح الخميسي أي من الصحافة الفنّية إلى الصحافة التي تتناول “صلب الموضوع التونسي” أي ملف الفساد والعائلات التي تنهب تونس وتوقف حالها في جميع المجالات، والذي يتكلم عنه سليم بكل شجاعة وبعيدا عن الخطوط الحمراء التي نصبها النظام مثل الفزاعة حتى لا يقترب أحد من نقطة ضعفه الأكبر.
حوكم سليم بوخذير وحكم عليه بعام سجنا وعلى طفليه “راشد” و”كرامة” بالخصاصة والحرمان. ولن يكون ذلك بسبب هضمه جانب موظف ولا بسبب اعتدائه على الأخلاق الحميدة، بل لأنّ قلمه الحرّ من الأقلام القليلة التي تتجرّأ على كتابة اسم “الطرابلسي” وعلى استنكار الدور السلبي الخطير الذي تلعبه عائلة بن علي في سياسة البلاد واقتصادها.
مَن حكم على سليم بوخذير ليس فقط البوليس المكلف بالقبض عليه وتزييف محاضر إحالته ولا القضاء غير المستقلّ الذي اعتمد المحاضر المزيّفة وشهادات الزور، وضرب عرض الحائط بحق المتهم في عرض الوقائع بروايته…
إنّ من حكم على سليم بوخذير هو كذلك جميع الأطراف السياسية والإعلامية المعارضة التي تخضع “لتابوهات” النظام وتعتبر الخوض في مشاكل تونس الحقيقية تهوّرا، فتعزل بذلك ذوي الجسارة وتجعل منهم فريسة سهلة للنظام.
لن تقوم لهذه البلاد قائمة مادامت نخبها تسعى عبثا إلى “الحد الأدنى” وتدير ظهرها للموقف السليم الوحيد في وضعنا المتعفّن: رفض المرفوض والإعلان عن وجوب تخليص تونس من حكم العصابات.

Source: Kalima

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