Les deux visages de la Tunisie
Les Tunisiens célèbrent aujourd’hui 50 ans d’indépendance, de progrès social et de réussite économique. Seule la démocratie n’avance pas.
Par Oliver Meiler, Rome
Tunis a reçu aujourd’hui le 20 mars des tonnes de télégrammes de voeux à l’occasion du 50ème anniversaire de l’indépendance de la Tunisie, qui marqua la fin du protectorat français(1881-1956).
Les plus importants télégrammes arrivaient de Paris, Washington et Bruxelles. Entre les lignes, l’on décèle un ton de reproche amical, comme celui adopté par les rédacteurs de George W. Bush dans le message adressé par le gouvernement américain. En premier lieu le message dit ce qui suit: «Nous, les États-Unies d’Amérique, sommes fiers, d’être un paretenaire de la Tunisie dans ses éfforts pour la consolidation des institutions démocratiques et l’élargissement de l’espace des libertés.»
L’Occident voit, si l’on peut s’exprimer ainsi, une Tunisie à deux visages. D’un côté le pays apparaît comme un pole économiquement sain, socialement avancé et politiquement stable dans la région perturbée du Maghreb. De l’autre côté, les dix millions de Tunisiens payent pour cette stabilité relative un prix politique très élevé. Et ce prix se calcule en fonction des libertés démocratiques sacrifiées. Les Tunisiens appellent ça: «Vivre dans une cage en or».
«Cinquante ans de Répression»
Pour l’opposition, réduite à sa portion congrue et étranglée, il s’agit de plus que ça. Dans le centre de Tunis, quelques douzaines de militants, avocats, islamistes et intellectuels ont tenté, il y a quelques jours, d’organiser une marche pour commémorer «Cinquante ans de répression et de dictature». Mais il ont été séparés les uns des autres, tabassés, pourchassés. Zine el-Abidine Ben Ali, depuis 1987 président de la Tunisie, un pays qu’il gouverne en monarque absolu, ne tolère aucune critique.
À travers son parti omniprésent, il conrôle tous les canaux par lesquels des critiques pourraient être exprimées. Le monde entier a été confronté de près à la manie sécuritaire de Ben Ali pendant le mois de novembre dernier à l’occasion du Sommet Mondial sur la Société de l’Information organisé par l’ONU à Tunis.
Le régime y a vu une chance pour se débarrasser de cette double image sur la scène internationale. Ben Ali, l’ancien policier, a échoué par ses propres efforts.
Il croyait pouvoir dicter aux représentants des médias étrangers sur place le contenu de leurs reportages et la manière de les faire. Cette offensive de charme s’est soldée par un échec cuisant.
Pourtant, les Tunisiens peuvent être fiers. Pendant les cinquante dernières années, ils ont constitué l’avant-garde sociale du monde arabe. Habib Bourguiba, le «Père de l’indépendance» , président à vie jusqu’à sa «destitution pour sénilité» en 1987, a donné au pays, trois ans seulement après une idépendance obtenue sans grands sacrifices en vies humaines, une constitution républicaine, une première dans la région. L’introduction d’un code du statut personnel, qui devrait changer radicalement la vie des Tunisiennes, était carrément révolutionnaire: il inerdit la polygamie et la répudiation et fixe un âge minimum pour le mariage des filles. Les femmes ont obtenu le droit de vote et les voies de l’instrcution et du travail ont été largement ouvertes pour elles.
Forte représentation féminine au parlement
Le gouvernement tunisien compte aujourd’hui sept femmes ministres et 25% des députés au parlement sont des femmes. Encore mieux: elles représentent un tiers des juges et 44% des enseignants universitaires. Ce sont des taux que certains pays européens n’ont pas encore atteints.
L’économie, aussi, a réalisé pendant ces dernières années des taux de croissance appréciables: 5% pendant les cinq dernières années. Pourtant, la Tunisie, au contraire des riches voisins algériens et libyens, n’a ni gaz ni pétrole. Certes, le secteur textile, qui emploie 250 000 ouvriers et contribue à hauteur de 50% du volume des exportations, souffre de la concurrence chinoise. Mais le tourisme, qui est en plein essor, est devenu le secteur-clef de l’économie tunisienne: en 2005 le pays a accueilli plus de six millions de touristes. Les plages de Monastir, Jerba et Hammamet sont très appréciés par les touristes. C’est la face brillante de la médaille à deux faces qu’est la Tunisie.
(Source : le journal « Tages Anzeiger » (Suisse), le 20 mars 2006)
[traduit de l’allemand par O.K.]
