FictionJanuary 20, 2008 9:05 am

SARAH VEUT DANSER

“Ben Ali est tombé”. Dès que j’ai entendu la nouvelle à la radio, j’ai fourré un sandwich, une bouteille d’eau et une radio cassette dans mon sac à dos et j’ai pris le premier train pour Tunis. Je ne voulais à aucun prix perdre l’occasion de vivre heure par heure cet événement historique. Pendant tout le trajet Mahdia-Tunis j’étais en train de m’imaginer les masses laborieuses de la capitale investissant l’Avenue Bourguiba, chantant et dansant jusqu’à l’aube.

En sortant de la Gare Centrale, j’ai jeté un coup d’œil sur la Place Barcelone. Rien de spécial. J’ai vu la foule de tous les jours qui marchait ou courait pour attraper un train ou un bus. J’avais peur de rater la fête, c ‘est pourquoi j’ai commencé à courir en direction de l’Avenue Habib Bourguiba. Je m’attendais à voir les masses tunisoises fêter la chute de la dictature. J’étais étonné de constater que rien ne se passait. Aucun rassemblement, aucune manifestation ni de joie ni de tristesse. Les passants affichaient une indifférence totale aux gros titres de l’édition spéciale d’Assabah et du Temps : BEN ALI EST TOMBE.

Je me suis dit que la fête devrait certainement se passer à Carthage devant le Palais de la République. J’ai couru vers la station TGM et je suis monté dans le premier métro qui partait pour la Marsa. En descendant du métro, j’ai cru distinguer de loin des cris de joie provenant du voisinage du Palais. Mais en sortant de la station Carthage Présidence, je me suis aperçu qu’il ne s’agissait que d’un groupe de jeunes supporters du Club Africain qui « se chauffaient » pour le derby du week-end. En m’approchant du Palais, je n’ai remarqué la présence d’aucun agent de la Garde présidentielle. Les portes du Palais étaient fermées et un silence de morts régnait aux alentours. J’étais le seul « fêtard » devant le Palais silencieux. Le palais de l’ex-dictateur à Sidi Bou Saïd offrait le même « spectacle » désolant. Pas une seule âme qui vive aux alentours du palais désert.

En empruntant le métro qui devait me ramener à Tunis j’ai entendu un voyageur dire à son voisin que le gouvernement provisoire avait décidé d’autoriser, exceptionnellement, tous les lieux publics à rester ouverts jusqu’à l’aube.

A la tombée de la nuit, j’ai emprunté les ruelles presque vides de la Médina pour aller voir ce qui se passait du côté de la Mosquée Ezzeitouna. Rien. Bien que l’Administration ait levé l’interdiction de réunion dans les mosquées et décidé de les laisser ouvertes jusqu’à l’aube, la salle de prière de la Grande Mosquée est restée déserte après la fin de salat al-ishaâ (prière de la nuit).

Je suis revenu abattu à l’Avenue Habib Bourguiba où les promeneurs se faisaient de plus en plus rares. Je suis entré dans le premier bar qui se trouvait sur mon chemin. Il était neuf heurs du soir. Le bar était vide et le barman était en train de nettoyer son local. J’ai commandé une bière, mais le barman s’est excusé, me disant qu’il allait bientôt fermer.

- Mais aujourd’hui c’est un jour exceptionnel. L’Administration a autorisé tous les lieux publics à rester ouverts jusqu’à l’aube.
- Désolé mon ami, mais je ne peux pas rester ouvert pour servir un seul client
- C’est criminel ce que vous faites, c’est le jour de la victoire du peuple! Nous sommes devenus libres, c’est l’avènement de la démocratie, de l’Etat de droit…
- Malheureusement je n’ai pas le temps pour vous écouter. Vous pouvez revenir demain achever votre discours.

J’ai décidé d’aller manifester tout seul devant le Ministère de l’intérieur. Je me suis placé juste devant les policiers qui montaient la garde et j’ai commencé à crier à haute voix : Vive la liberté ! Vive le peuple ! Adieu la dictature ! Aucune réaction de la part des policiers. Ils ne daignaient même pas jeter un regard en ma direction. On dirait qu’ils étaient de marbre. Les rares promeneurs qui passaient devant le Ministère me jetaient des regards curieux, comme si j’étais « le fou du village ».

Et puis s’est produit un miracle ! J’ai enfin trouvé un compagnon de joie. J’ai distingué de loin la silhouette du poète Ouled Ahmed qui sortait d’un bar. J’ai tout de suite couru à sa rencontre et je l’ai invité à se joindre à la fête du peuple. Nous nous sommes plantés devant le Ministère de l’intérieur, j’ai sorti ma radio-cassette de mon sac à dos, je l’ai allumée, puis posée sur la chaussée et nous avons commencé à danser ensemble, la main dans la main, au rythme d’une mélodie grecque, intitulée Zorba.

Hamma Hammami, profitant du beau temps et de sa première journée d’homme libre, a pris sa petite fille Sarah par la main pour une petite promenade nocturne. Ni Sarah ni son père ne s’attendaient à trouver un spectacle gratuit devant le Ministère de l’intérieur. Sarah était amusée par ces deux hommes qui dansaient dans la rue au rythme d’une musique grecque.

- Papa, qui sont ces deux hommes en train de danser ?
- C’est le peuple en train de célébrer sa victoire, ma petite.
- Je peux me joindre au peuple, papa? J’ai envie de danser.
- Non, chérie. Tu risques d’être écrasée par la foule.

Omar K.

( Mercredi 30 janvier 2002 )

Serendipity 1:22 am

http://www.mediamatinquebec.com/?Section=Accueil&id=5932

Le jeudi 17 janvier 2008

Ces questions qui tuent !

TAÏEB MOALLA

Atlanta (Géorgie) - «Comment ces gentils citoyens
américains que j’ai longtemps fréquentés peuvent-ils
élire, sans états d’âme, des politiciens qui
déclenchent des guerres injustes au cours desquelles
des milliers de personnes sont tuées? Pourquoi ceux
qui ont défendu à travers l’histoire les principes de
justice et de liberté acceptent-ils la politique
étrangère agressive que mène leur pays en leur nom?»

C’est Alaa Al-Aswany, auteur égyptien à succès et fin
connaisseur de la société américaine - son dernier
roman s’intitule Chicago -, qui s’est posé ces
questions au cours d’une récente conférence à
l’Université américaine du Caire. Autant le
reconnaître d’emblée, ces mêmes interrogations me
taraudaient l’esprit avant même de visiter les
États-Unis. Je n’y ai évidemment pas trouvé de
réponses définitives, mais seulement les pistes de
réflexion que voici.

L’économie avant l’Irak

«Le principal problème est que la politique extérieure
n’a presque jamais été un enjeu électoral aux
États-Unis, signale un haut fonctionnaire américain à
la retraite. Du coup, mes concitoyens ne se rendent
pas vraiment compte de ce qui se passe dans le monde.»
Il n’est donc pas étonnant de constater que les
questions économiques ont largement supplanté la
guerre en Irak dans les sondages d’opinion destinés à
connaître les thèmes permettant aux électeurs de
trancher entre les candidats à l’occasion des
actuelles élections primaires. Avec les attentats du
11 septembre 2001, les choses ont naturellement
empiré. «Les gens ont le sentiment que le pays ne fait
que se défendre dans une guerre globale contre le
terrorisme. Difficile dans ce contexte passionné de
faire les nuances qui s’imposent», assure la même
source.

Les médias montrés du doigt

Le rôle des médias américains dominants revient
régulièrement dans les discussions lorsqu’il s’agit
d’expliquer l’apathie du public. «En matière
d’information, c’est presque le désert. Encore plus à
la télévision que dans la presse écrite, soutient un
journaliste indépendant résidant au pays depuis une
dizaine d’années. Les vrais enjeux internationaux ne
sont presque pas traités. Et quand ils le sont, c’est
souvent avec le prisme déformant d’une guerre opposant
les forces du bien à al-Qaïda et à ses suppôts.»

Selon lui, les dizaines d’analyses et de reportages
consacrés aux larmes réprimées par Hillary Clinton et
leur rôle présumé dans son come back politique
constituent la parfaite illustration d’un choix
médiatique douteux: celui de raconter une «jolie
histoire» plutôt que de s’intéresser aux programmes
électoraux des uns et des autres.


Les coûts de ce voyage ont été défrayés par le
département d’État américain. Notre journaliste
participe à l’International Visitor Leadership
Program.