L’amour rend-il intelligent ?

Dans la vie, il y a deux moments différents où l’amour rend intelligent. D’abord, quand nous sommes bébé, avant la parole, ensuite à l’âge du sexe. Au début, s’il n’y a pas autour de nous une enveloppe affective (quelqu’un qui nous touche, parle, toilette, gronde, caresse…), notre cerveau s’atrophie et tous nos développements biologiques et psychologiques s’arrêtent. Les technologies de neuro-imagerie moderne permettent même de mesurer la fonte cérébrale que provoquent l’isolement sensoriel et la carence affective. Il se produit une atrophie des lobes préfrontaux qui empêche, altère ou même supprime le socle neurologique qui paermet en particulier l’anticipation. Une autre zone appelée système limbique s’atrophie aussi, qui setrouve être le support neuronal de la mémoire et des émotions.

En 1985, quand j’ai été invité en Roumanie à réconforter des enfants abandonnés sous Ceaucescu, tout le monde me disait qu’il s’agissait d’encéphalopathes ou d’autistes. Comme j’avais une formation éthologique, je savais qu’une altération sensorielle pouvait provoquer une atrophie de la zone correspondante du cerveau. Tous les scanners alors effectués par Hervé Alain ( qui dirigeait le laboratoire de pharmacologie expérimentale et clinique de l’universite Rennes-I) ont montré des atrophies fronto-limbiques. Un enfant en carence affective ne peut donc ni anticiper ni utiliser sa mémoire puisque son socle neurologique n’a pas été stimulé. Ces enfants roumains ne pouvaient pas faire de phrases, ne pouvaient pas penser, ne pouvaient pas même se représenter le temps… Avant la parole, la nourriture affective est un stimulant cérébral des socles qui permettent la représentation du temps - c’est-à-dire les récits -, les mathématiques, la géométrie…

Le second moment, c’est quand on arrive à l’âge de l’appétance sexuelle. Là, on apprend à aimer d’une nouvelle façon, intense, qui oblige à quitter la première manière d’aimer (maman, papa…). L’amour du sexe nous force à tenter l’aventure de l’exploration d’un autre. Nous sommes obligés d’acquérir l’intelligence d’un autre monde, de développer notre empathie. Or, quand je suis amoureux(se), que se passe-t-il sur le plan biologique ? Eveillé(e) , je ne pense qu’à elle (lui). Et quand je dors, la longueur des phases de mon sommeil paradoxal augmente de 30%. Il se trouve que c’est lors de ces phases que les processus de mémoire sont les mieux incorporés. Autrement dit, quand je suis amoureux d’elle (de lui), le socle biologique de ma mémoire est augmenté de 30% - je peux donc « l’apprendre par cœur» !

De surcroît, le fait d’être amoureux - d’une femme, d’un homme, d’un au autre pays, d’une autre culture, d’une autre langue, d’un livre - m’invite à l’exploration. Il faut que j’apprenne cette autre langue, cette autre culture, ce monde menatl de la femme (l’homme) dont je rêve… Biologiquement, je me prépare aussi à apprendre; psychologiquement, aussi. Socialement, on voit que certaines sociétés encouragent ce mode d’exploration quand d’autres, au contraire, le découragent.

Et même au très grand âge - aux 120 ans d’existence auxquels nous avons droit ! - aimer reste un stimulant essentiel et de notre cerveau et de notre monde psychologique intime ! Même si la manière d’aimer, encore une fois, a changé. Donc, oui, l’amour rend intelligent à tous les stades du développement.

Boris Cyrulnik

Neuropsychiatre, éthologue, directeur d’enseignement à l’université de Toulon.

Source: SCIENCES ET AVENIR - NOVEMBRE 2007 (Page 86).