" Nos trois questions à… Thibault Damour.
Professeur à l’Institut des hautes études scientifiques, membre de l’Académie des sciences, spécialiste de la physique fondamentale ( relativité, théorie des cordes…). A notamment publié Si Einstein m’était conté ( 2005, éditions du Cherche Midi).

Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis?

Quand j’étais gamin, je voulais faire de la science pour avoir les réponses au "Pourquoi". Pourquoi la réalité est comme elle est ? J’avais le sentiment intuitif que la science était ce qui pouvait offrir les réponses les plus profondes. Mais peu à peu, j’ai compris que c’était une illusion. La science répond au "Comment", pas au "Pourquoi".

   J’ai la chance de travailler dans un domaine très actif, où la science avance et se renouvelle. Mais je n’ai pas été témoin de révolutions aussi fortes que celles du début du XXème siècle: 1905, première théorie de la relativité, 1915, seconde théorie de la relativité, 1925, révolution quantique. Depuis lors, la science fondamentale, qui essaie de comprendre les briques de la réalité, est en fait engagée dans un chemin de consolidation, qui consiste à relier les piliers elaborés au début du XXème siècle.

De quoi êtes-vous sûr sans qu’il soit possible de le d
émontrer ?

De rien. Je ne suis sûr de rien… Bien que je considère que les mathématiques, la physique, et la science en général soient l’activité humaine la plus précise, la plus rationnelle, la moins ambiguë, la plus à même de fournir les informations les plus précises sur la nature. En tant qu’activité humaine, c’est celle, et c’est très rare, qui réalise des progrès significatifs au fil des siècles, sans jamais repartir à zéro. Elle construit sur le passé, ajoute des choses sans nier les acquis du passé, mais en les complétant. Malgré tout cela, j’ai le sentiment très profond que les fondations de la science sont toujours aussi obscures et qu’on ne peut pas être sûr qu’elles ne seront pas modifiées de fond en comble à l’avenir. Même si, c’est vrai, cela peut paraître paradoxal.

Qu’est-ce qui vous paraît important et dont on ne parle jamais ?

Eh bien, je trouve que l’iamge du monde qui est aujourd’hui transmise par l’éduaction est l’image d’un monde hérité de la physique du XIXème siècle (voire du XVIIème siècle…). Rien de ce qui s’est passé dans la physique du XXème siècle n’apparaît dans les programmes du bac, y compris scientifique ! Du coup, tout le monde vit avec une image de la réalité issue de la physique, et donc de la philosophie, du XIXème siècle. Je pense en particulier au matérialisme dialectique, censé en finir avec le spiritualisme. Or, que nous dit la physique du XXème siècle ? La relativité nous dit qu’un des concepts existentiels les plus profonds, le temps, est probablement une illusion. Mais on apprend à l’école que le temps passe, que seul le présent a une réalité, que le futur n’existe pas… Pourtant, la relativité dit que le passé et le futur ont la même réalité. Nombre de concepts philosophiques et religieux - l’angoisse de la mort, l’idée de salut - sont liés à l’idée que le temps existe. Ils pourront commencer à changer lorsque seront intégrés les concepts de la science du XXème siècle. Aujourd’hui, plus personne ne s’y intéresse. Ni les philosophes ni le public. Alors que, bizarrement, la realivité a été bien comprise et commentée dans les années 1920 - des intellectuels comme Proust ou Dali s’y intéressaient beaucoup…

   Et c’est la même chose avec la physique quantique. Elle nous dit que la réalité est multiple, comme un film qui serait multiplement impressionné. Cela, même les scientifiques ne le pensent pas ! C’est dire à quel point les enseignements de la mécanique quantique ont peu pénetré la conscience commune… Je touve cela fort dommage. "

SCIENCE & VIE, num
éro 1091, août 2008, page 136.