Nomenklatura contre Mafia Dura

Fahmi Fahman (nom fictif) est un haut cadre tunisien qui travaille dans un service tellement secret qu’il ne porte même pas de nom. Il visite Montréal pour enquêter sur l’incendie qui a détruit un immeuble appartenant à un homme d’affaires tunisien lié au clan des Trabelsi. J’ai profité de sa visite de la métropole québécoise pour lui poser quelques questions.

O. K. : On vient d’arrêter le journaliste Taoufik Ben Brik aujourd’hui. On a arrêté le journaliste Zouheir Makhlouf le 15 octobre dernier. Hier, cinq "inconnus" ont tabassé le journaliste Slim Boukhdhir et lui ont arraché ses vêtements et ses effets personnels. Qu’est-ce qui se passe actuellement en Tunisie ?

F. F. : C’est tout à fait normal pour une fin de règne. 

O. K. : Mais on parle de fin de règne depuis octobre 1999 !

F. F. : Certaines agonies sont longues et douloureuses.

O. K. : L’après-Ben Ali a-t-il déjà commencé ?

F. F. : La Tunisie est en train de traverser une zone de cumulonimbus à fortes turbulences. L’ère Ben Ali est déjà derrière nous. La Tunisie est enceinte d’un bébé - le pessimistes parlent d’un monstre - dont l’échographie prête à 1001 interprétations. Ce bébé porte déjà un nom: "L’après-Ben Ali". C’est tout ce que je peux dire.

O. K. : C’est une guerre sans merci entre les clans mafieux de Tunis ?

 F. F. : En fait il s’agit d’une guerre à plusieurs fronts. Il y a , d’une part, une guerre à peine larvée qui oppose la nomenklatura du RCD (parti au pouvoir depuis 1956), soutenue par certaines familles de la grande bourgeoisie de Sfax et Tunis, à la "Régente de Carthage", Leila Trabelsi-Ben Ali. D’autre part, il y a une guerre secrète entre les  "chefs de gang" qui orbitent autour du Palais de Carthage. Les plus connus sont Sakhr Materi et Belhassen Trabelsi. Le sort de chaque "capo" est intimement lié à celui des autres mais ils savent tous que le pouvoir ne se partage pas. Il faut lire la biographie du parrain de Chicago Sam Giancana ( Notre homme à la Maison Blanche), écrite par son frère Chuck,  pour comprendre la logique mafieuse.

O. K. : D’après vous, qui gagnera cette guerre ? 

F. F. : La guerre sera gagnée par celui qui réussira à contrôler les services de sécurité et à maintenir l’armée dans ses casernes.

O. K. : Et le peuple tunisien dans tout ça ?

F. F. : Il applaudira le vainqueur.