Je l’appelle Monsieur Radio, car il refusé de me donner son nom. Je l’ai rencontré par hasard, en empruntant les escaliers menant au bureau de la Sûreté de l’État où mon premier et dernier interrogatoire a eu lieu. La porte de son bureau était ouverte. Ce qui a attiré mon attention, c’était le dénuement extrême de son bureau. Il n’y avait ni ordinateur, ni dossiers, ni papiers, ni crayon ! Le seul objet posé sur son bureau était un robuste poste radio. Il écoutait la radio avec un intétrêt suspect. La nature de son travail m’a intrigué, mais je n’avais pas eu le temps de l’interroger, car mes interrogateurs étaient en train de m’attendre. À la fin de mon interrogatoire, j’ai emprunté le même chemin pour sortir du sinistre Ministère. Le bonhomme était toujours en train d’écouter attentivement la radio. Pour ne pas interrompre son "activité" insolite, je l’ai salué par un hochement de tête et posé ma carte de visite sur son bureau. Incroyable mais vrai, il m’a appelé pour savoir ce que je voulais de lui. Je lui ai dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité: je voulais l’interviewer. Il a accepté, à condition de garder l’anonymat.

Omar K. : En quoi consiste votre travail ?

Monsieur Radio: J’écoute la Radio Nationale.

O. K. : Pourquoi ?

M. R. : Rien ne doit échapper à la Sûreté de l’État. Nous sommes constamment à l’affût du moindre dérapage ou lapsus, surtout au cours des émissions en direct.

O. K. : Vous écoutez tout ?

M. R. : Absolument tout.

O.K. : Même les chansons et les appels à la prière ?

M. R. : Je ne rate rien. Je suis payé pour ça.

O. K. : Vous n’allez pas me dire que vous écoutez aussi les discours de Ben Ali ?

M. R. : J’écoute aussi les discours du patron. Ça me cause parfois des maux de tête, mais je ne me plains pas. Chaque métier exige des sacrifices.

O. K. : Je ne comprends toujours pas pourquoi vous écoutez les discours du big boss ?

M. R. : Vous êtes vraiment stupide. Qui nous garantit qu’un technicien fou de la radio ne glisse pas entre les phrases du Président des extraits de la chanson Dalida: " Parole, parole, parole …" ?

O. K. : Si un besoin naturel se présente pendant votre travail, que faites-vous pour ne rater aucune seconde radiophonique ?

M. R. : La Sûreté de l’État a tout prévu. Même la grosse commission ne nous détourne pas de notre mission. Je dispose de deux radios baladeurs dans un tiroir de mon bureau.

O. K. : Vous avez la radio à la maison ?

M. R. : Non. Je demanderais le divorce, si un jour ma femme achète un poste radio. Lorsque je rentre chez moi je n’ai envie ni de radio ni de télé. Je passe la soirée à jouer aux cartes avec des voisins. On parle peu. On se contente de jouer. J’ai interdit à mes compagnons de jeu de mettre de la musique pendant ces parties.

O. K. : Mais il y a des femmes au foyer qui passent toute la journée à écouter la radio sans s’ennuyer !

M. R. : C’est différent. Dans ma mission, j’ai pas droit à la distraction. Au travail, je dois être concentré tout le temps. 

O. K. : De quoi sont faits vos rêves ?

M. R. : Ce qui est bizarre c’est que tous mes rêves sont constitués de sons sans images !

O. K.: Votre dernier rêve sonore ?

M. R. : C’était plutôt un cauchemar. Une voix qui annonce à la radio, aux premiers gazouillements de moineaux: "   Citoyens, citoyennes,

Les énormes sacrifices consentis par Président Zine El Abidine Ben Ali, deuxième Président de la République Tunisienne, en compagnie d’hommes valeureux, pour la sécurité de la Tunisie et son développement sont loin de se compter. C’est pour cette raison que nous lui avons voué affection et estime et œuvré de longues années durant, sous sa direction, avec confiance, fidélité et abnégation, à tous les niveaux, dans les rangs de notre armée nationale et populaire et au sein du gouvernement.

Face à sa sénilité et à l’aggravation de son état de santé et nous fondant sur le rapport y afférent, le devoir national nous impose de le déclarer dans l’incapacité absolue d’assumer les charges de la Présidence de la République. "