TUNISIE
Le pays muselé
Le paysage est magnifique, le climat, idyllique, le niveau de vie, le plus élevé d’Afrique du Nord. Mais pour ses citoyens, la petite perle du Maghreb offre plus d’ombre que de soleil…
Une bouffée d’air frais s’engouffre par la glace entrouverte du taxi qui me conduit dans la chic banlieue de Sidi-Bou-Saïd, à une quinzaine de kilomètres au nord de Tunis. Ici, les parfums de thym et d’eucalyptus se mélangent à celui des sels marins. Un petit paradis méditerranéen où les croisiéristes affluent pour acheter des babouches, des bijoux de corail ou un narguilé.
Tous les commerçants, hôteliers, restaurateurs semblent s’être donné le mot pour vanter aux touristes les atouts de la Tunisie, un État du nord de l’Afrique à peine plus grand que la Floride. « Une perle blanche accrochée dans l’azur », se plaît-on à dire dans les dépliants touristiques. Ahmed, le chauffeur de taxi, y va de son refrain. « C’est un beau pays. Il y a du travail, les gens ont un logement, ils sont nourris. Les rues sont très sûres », dit-il, un brin de jasmin à l’oreille. Et la politique ? « Quoi, la politique ? Il n’y a pas de problème ; c’est bien la politique. Au fait, j’épouserais volontiers une Canadienne : 60, 70, 90 ans, ça m’importe peu. Pourvu qu’elle ait sa citoyenneté. Et puis, je ferais n’importe quel travail. Le jour, le soir, la nuit même. »
Tout à coup, il m’indique une brèche dans les palmiers géants par laquelle on peut entrevoir le palais présidentiel, placé sous haute surveillance. C’est là que loge le chef du pays, Zine el-Abidine Ben Ali, autrefois spécialiste de la sûreté militaire. En 1987, « Zine » a destitué l’ancien président de la république, Habib Bourguiba, dont il était devenu le premier ministre. Depuis, il a été plébiscité à trois reprises, recueillant à chaque fois plus de 99% et confirmant la position de monopole de son parti, le Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD). Et en mai dernier, lors du référendum sur la réforme de la Constitution, qui allait lui permettre de briguer un quatrième mandat, il a obtenu l’appui de 99,52% des électeurs. Des résultats « officiels » qui en laissent certains perplexes.
La voiture s’arrête dans l’avenue du 7 novembre, ainsi nommée en souvenir de la date à laquelle Ben Ali a pris le pouvoir : un jour historique que l’on désigne par l’euphémisme « changement du 7 novembre ». En face de la maison où je sonne, deux colosses en veston cravate s’activent nerveusement avec leurs walkies-talkies. Je ne viens pourtant pas voir un membre important du régime, au contraire. Khadija Chérif, 52 ans, porte-parole de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), m’ouvre. « Venez, venez », me dit-elle dans le pénombre du vestibule mauresque.
Accusée par le régime d’être une extrémiste en raison de ses opinions politiques, Khadija Cherif s’est fait tabasser deux fois l’an dernier par des policiers en civil. « Comment voulez-vous que nous ne soyons pas radicales ? demande-t-elle. On agresse les militantes des droits et libertés, et on leur retire le passeport pour un oui ou pour un non. Ce n’est pas normal. » Privée de ce précieux document, elle est confinée à la Tunisie et ne peut plus donner des conférences à l’étranger sur la condition des femmes de son pays.
Et les policiers qui stationnent devant sa porte ? « Je ne les vois plus, je ne veux plus les voir, autrement ce n’est pas une vie. L’intimidation ne fait son œuvre que si on y accorde une certaine attention. » Le téléphone sonne. La personne qui a appelé raccroche sans s’identifier. « Soyez prudent, me conseille Khadija Cherif lorsque je la quitte. Les agents n’hésitent pas à saisir le matériel des journalistes et à expulser ceux qui nous rencontrent. »
Quel est donc ce paradoxal pays de neuf millions d’habitants que l’organisme Reporters sans Frontières compare à la Chine ou à l’Irak en matière de liberté d’expression ? Depuis la fin des années 1980, le président Ben Ali mène en Tunisie une politique de répression sans précédent contre les « barbares », les membres du mouvement islamiste Ennahdha (en français « renaissance »), lequel s’inspire des Frères musulmans et regroupe des intellectuels et universitaires qui se disaient modérés. Sous le prétexte de vouloir éviter le drame de l’Algérie, où la guerre entre le pouvoir et les islamistes a déchiré la population et fait plus de 100 000 morts en 10ans, « Zine » a instauré un régime policier et jeté en prison plus d’un millier de personnes.
Aujourd’hui, même si ceux que le régime appelle les « barbus » ont disparu des rues, Ben Ali n’a pas relâché sa poigne : des avocats libéraux se retrouvent derrière les barreaux pour avoir défendu des prisonniers d’opinion ; des femmes sont battues pour s’être rassemblées illégalement ; des gauchistes écopent d’un mois de détention pour avoir photocopié et distribué des documents d’organisations non reconnues par le gouvernement. En somme, tous ceux qui osent critiquer le pouvoir sont considérés comme des ennemis de l’État.
Une voiture du ministère de l’Intérieur suit, à une distance respectable, le taxi qui me ramène au centre de la capitale. J’ai rendez-vous avec Sihem Bensedrine et son mari, Omar Mestiri, deux irréductibles militants du Conseil national des libertés (CNLT). Le couple réclame le droit de parole dans ce pays où les partis politiques, les journaux, les maisons d’édition et les associations doivent être autorisés par le président en personne.
La vibration d’un tram qui passe à proximité ébranle l’immeuble de l’avenue de la Liberté, où le couple habite avec ses trois enfants. Le bâtiment est surveillé en permanence par une cohorte de policiers en civil. Des têtes émergent des commerces voisins. « Lui, c’est le chef, dit Sihem Bensedrine en me désignant un des agents. Il reste au café, d’où il dirige le ballet de ses hommes. Tenez, celui-ci a défoncé ma voiture à coups de barre de fer. Et ceux-là ont intimidé ma fille. Nous vivons comme dans une prison. »
Malgré le harcèlement dont elle est quotidiennement victime et les trois mois qu’elle a passé en prison pour avoir publiquement dénoncé un magistrat, Sihem Bensedrine continue son combat et défend de sa plume tous ceux que le régime a mis à l’index : les gauchistes et les islamistes comme les artistes…Elle dirige Kalima, un magazine en ligne qui traite de la situation politique dans son pays. Son site est interdit en Tunisie, tout comme ceux d’Amnistie internationale, du Monde, de Radio-Canada. Les sites XXX aussi sont prohibés. Ce qui n’a pas empêché la police tunisienne de faire circuler des clichés pornographiques truqués pour tenter de compromettre Sihem Bensedrine. Ces photos ont été remises aux militants locaux des droits de la personne et aux journaux officiels, qui l’ont traitée de « traînée » et de « prostituée ».
En dépit de cette répression constante, une poignée de militants des droits et libertés se sont donné rendez-vous dans un parc de l’avenue Mohamed V, au centre de Tunis, d’où ils iront manifester pour la libération d’un des leurs. « L’endroit se nomme place des Droits de l’homme, fait remarquer Moncef Marzouki, un des fondateurs du CNLT. Nous sommes harcelés par la police, mais il y a des avenues de la Liberté, un ministère des Droits de l’homme. La technique de Ben Ali consiste à établir des droits pour les violer et à proclamer la démocratie pour masquer son régime totalitaire. Ce pays est schizophrène. »
Une des blagues qui court dans les rues de Tunis est celle de deux chiens qui se rencontrent à la frontière tuniso-algérienne. Le chien tunisien, bien nourri et en santé, veut fuir en Algérie. L’autre, éclopé et affamé par dix ans de guerre, lui demande pourquoi il désire quitter son magnifique pays. Et le chien tunisien de lui répondre : « Pour japper.»
Certes, le contraste entre la situation politique intérieure du pays et le bilan économique est saisissant. L’Europe, à moins de deux heures de vol, a signé en 1995 une entente de libre-échange avec la Tunisie, le « dragon économique » du Maghreb. La croissance atteint un généreux pourcentage de 6,5% et le taux de chômage officiel avoisine 15%. Dans les faits, il atteindrait 20%, et même 25% ou 30% chez les jeunes, mais il n’en demeure pas moins que le revenu annuel moyen par habitant, de 2100 dollars américains, est le plus élevé d’Afrique du Nord. Ces chiffres sont rassurants pour l’Occident, qui ferme les yeux depuis des années devant les dérapages du régime.
« Regardez nos filles, dit Néziha Ben Yedder, secrétaire adjointe du parti du président Ben Ali. Elles jouissent de beaucoup plus de liberté que dans les autres pays arabes. » Instauré en août 1957 par l’ex-président Habib Bourguiba, père de la Tunisie Moderne, le Code du statut personnel donne aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes. Elles doivent consentir au mariage et ne peuvent être répudiées. La polygamie est également interdite. La Tunisie a même légalisé l’avortement en 1965, avant le Canada. Du jamais-vu dans un pays musulman.
« Mais tout cela n’est qu’un paravent. Pendant que l’Occident applaudit devant l’émancipation des Tunisiennes, le pouvoir accapare les richesses du pays », dit Moncef Marzouki. Par exemple, la belle-famille du président a des intérêts dans le tourisme, l’immobilier, la distribution de carburant, etc. Et le plus important serveur Internet, Planète, est la propriété de la fille de « Zine ». Bref, celui-ci a presque le monopole de l’économie du pays.
A quelques kilomètres de Tunis se trouve Lac Palace, une banlieue nouvellement construite par des riches Saoudiens. L’endroit ressemble à un croisement entre la Ronde et le boulevard Tachereau, à Brossard. Une grande roue surplombe trois salles de quilles plantées sur une large avenue blanche encore en chantier. C’est là que se trouve le Happy Days Drive-In, décoré dans le style des restaurants américains des années 1950. La propriétaire, Hend Chaouch, une intellectuelle dans la trentaine, approuve les méthodes du régime de Ben Ali. « Il y a des gens qui, pour être dissuadés, ont besoin de temps en temps d’un petit coup de… d’un petit coup, quoi ! Les islamistes sont nuisibles. Nous ne pouvons les laisser se présenter aux élections. S’ils sont élus, ce sera parce que la majorité, qui vient de la classe défavorisée, aura été bien manipulée. Forcément, quand on est pauvre, o cherche abri ans l religion. »
Hend Chaouch estime par ailleurs que la Tunisie n’est pas suffisamment avancée pour qu’on puisse y instaurer un régime pluraliste, comme le réclament les militants des droits de la personne. « C’est au pouvoir de décider si le peuple est prêt ou non pour la démocratie », estime-t-elle. Elle admet toutefois que les résultats des dernières élections, en 1999, où le président a été reporté au pouvoir avec 99,44% des voix, sont « un petit peu exagérés ». Surtout que le référendum de mai dernier ouvre à Ben Ali la porte de la présidence à vie.
Cette situation inquiète les militants des droits et libertés. D’autant que, depuis les attentats du 11 septembre, s’est lancé dans une nouvelle vague de répression contre tous les groupes islamistes. « Les droits de l’homme doivent être les mêmes pour tous », dit Jouhari Lassaad, militant islamiste emprisonné pendant sept ans pour « association de malfaiteurs », _expression par laquelle le régime désigne toute organisation non reconnue officiellement. En 1995, son frère est mort en prison, vidé de son sang après un passage à tabac. Selon Jouhari Lassaad, le médecin de l’établissement a refusé de le soigner. « J’étais à quelques cellules de celle de mon frère. J’ai entendu le médecin dire : « Qu’il aille se faire foutre, ce terroriste, et qu’il crève ! »
Jouhari Lassaad se déplace aujourd’hui à l’aide d’une béquille. Il a deux trous derrière les tendons des genoux, résultat d’une séance de torture que ses geôliers, particulièrement « inventifs », lui ont fait subir. Ils lui ont enfoncé une barre d’acier derrière les tendons et l’ont suspendu au plafond.
« Nous n’empêchons pas les gens de parler et de bouger », dit Faïza Kefi, ministre de la Formation professionnelle et de l’Emploi. Elle s’insurge contre l’image d’État policier et de république « bananière » que les militants propagent. Elle me prend à témoin et me demande si j’ai été suivi et encadré par des policiers pendant mon séjour. Devant mon silence circonspect, elle réplique : « En tout cas, même si vous êtes un petit peu surveillé, vous avez certainement constaté que personne n’a faim en Tunisie, qu’il n’y a pas des gens qui dorment sous les ponts. Les Tunisiens ont un toit et un revenu décent qui leur permet de faire face aux dépenses de base. » Après l’entrevue, Faïza Kéfi reconnaîtra qu’il n’est pas facile de mener le pays vers une société pluraliste et que des gens dans le régime ont pris goût au pouvoir.
Mais, si tout le monde mange à sa faim en Tunisie, les jeunes ont soif d’une vie meilleure. « Comment puis-je avoir un avenir si je n’ai pas de présent ? » La question de Karim, 18 ans, est sur les lèvres de tous les jeunes que j’ai rencontrés dans le vieux port de la Goulette, au nord de Tunis. La moitié de la population du pays a moins de 20 ans et, dans les quartiers défavorisés, un jeune sur deux est au chômage. Pour survivre, certains mettent au point de petites combines. Karim, a récemment été arrêté par les policiers pour une histoire de vol de collier dans un tram. Il est resté en prison huit mois. Sans jamais avoir été jugé. « Ils m’ont placé dans une salle avec une centaine d’autres détenus. Nous dormions à cinq par matelas. Une fois par jour, les gardiens nous apportaient des légumes mal cuits qui flottaient dans l’eau sale. »
Karim relève les manches. Six profondes entailles marquent son bras droit. Une séance de torture ? « Non, dit-il, je me suis moi-même infligé ces blessures en prison afin de libérer le sang qui bouillait dans mes veines. » Aujourd’hui, il consomme de l’alcool, des drogues, des médicaments, tout ce qui lui tombe sous la main, pour engourdir le mal de vivre. Avant son arrestation, il avait raconté à ses amis qu’il quitterait la Tunisie pour aller travailler chez son oncle, en Italie. Il avait promis de revenir au pays avec une voiture décapotable et un téléphone portable.
« Ce n’est pas vrai que les gens dorment par terre dans les prisons et qu’ils sont maltraités », soutient Ridha Khemakhem, chargé des droits de la personne au ministère de la Justice. « Et la torture n’existe pas en Tunisie, pas plus que les détenus d’opinion », ajoute-t-il. En fait, la justice tunisienne transforme tout délit d’opinion en crime de droit commun. Grâce à cette trouvaille juridique, les intellectuels sont emprisonnés pour avoir commis une infraction au Code de la presse, à la Loi sur les réunions, sur les associations, etc. Ridha Khemakhem se fait rassurant : « Même s’ils sont emprisonnés, les gens n’ont rien à craindre et sont bien traités. » Il admet toutefois ne pas avoir visité un pénitencier depuis plus de 20 ans.
Le soir est tombé et les rues de la Goulette se sont vidées. L’endroit est tout de même sûr : des cars bleus de la police effectuent régulièrement des rondes. Les deux agents du ministère de l’Intérieur qui me suivent grillent une cigarette au café, à côté de la gare, sombre et déserte. Deux jeunes discutent sous un lampadaire en attendant le train. L’un d’eux, visiblement ivre, se tourne vers moi et, me désignant son ami, me dit : « Tu vois, mon copain est déjà européen. Il porte des Nike. Il va traverser la Méditerranée sans passeport. Il va foutre le camp. » Que font-ils comme travail ? Ils me répondent, grinçants, qu’ils « maintiennent les morts vivants ».
En clair, ils s’occupent de personnes âgées dans un petit dispensaire et gagnent le salaire minimum, huit dinars par jours ( huit dollars canadiens). Après avoir mangé et acheté un paquet de cigarettes, ils ne possèdent plus qu’un dinar. Audacieux, ils me conseillent de faire comme eux et de ne payer qu’à la prochaine station, qui fait partie d’une autre zone tarifaire. L’économie réalisée équivaut à 25 cents. Le train arrive. Un des agents du ministère de l’Intérieur se glisse discrètement dans le même wagon que nous. Conscients de sa présence, les deux jeunes ne m’adressent plus la parole du voyage.
Pendant le trajet, je repense à ce que disait Karim un peu plus tôt, à la Goulette : « La Tunisie est un joli décor. Tout le monde mange à sa faim, tout le monde peut recevoir des médicaments. Mais le jour où vous ouvrez la bouche pour critiquer le régime, vous vous retrouvez en prison. Je vous jure, un jour, ce pays va exploser. »
Danny Braün
L’actualité, numéro d‘août 2002, pages 60 à 64.
Encadré : page 64
Dictature en ligne
On ne badine pas avec la politique, même dans Internet
« La Tunisie est-elle une république, un royaume, un zoo ou une prison ? »
TUNeZINE, un site Web satirique, a proposé cette question à ses lecteurs à la place de la question référendaire sur le renouvellement du mandat du président Ben Ali. Mal en prit à son auteur, Zouhair Yahiaoui, 34 ans, mieux connu sous le pseudonyme d’Ettounsi (le Tunisien). Surveillé par l’Agence tunisienne d’Internet, il a été arrêté et condamné en juin à deux ans et quatre mois de pison pou diffusion de fausses nouvelles. N’appréciant pas l’humour mordant du site et l’influence grandissante qu’il exerçait sur les jeunes, le régime l’a fermé et a saisi le matériel informatique. Le sort de TUNeZINE n’est pas sans rappeler celui de Takriz (« ras-le-bol » en dialecte local), un autre site où l’on critiquait le régime et qui a subi le même traitement l’an dernier.
Le site de L’actualité aussi sera probablement inaccessible en Tunisie pendant toute la période de la parution en ligne du numéro d’août, e raison du présent reportage.
