Il est 3 heures du matin à Tunis. Le ciel est sans nuages et la lune est, depuis trois jours, en phase de décroissance. Une activité anormale agite la base militaire d’El-Aouina. Trois avions de la compagnie Tunis Air, deux Airbus A-320 et un Boeing 737 ont déjà les moteurs en marche. Un va-et-vient de Mercedes et de BMW. La tour de contrôle de l’aéroport de Tunis Carthage attend les instructions pour guider ces avions vers leur destination inconnue. À 4 heurs du matin le premier avion décolle, suivi, quelques minutes plus tard, par les deux autres.
Tout le pays est plongé dans le sommeil. Un sommeil fiévreux, plein de rêves et de cauchemars. Les onze millions de dormeurs ne savent pas encore que quelque chose d’extraordinaire est en train de se passer. À l’aube de ce jour béni par le Seigneur, la Tunisie est en train de naviguer sans timonier. Le capitaine vient de quitter le navire sans crier gare !
Tunis ne sait pas encore qu’elle est en train de vivre une journée tout à fait particulière. La ville commence à se réveiller lentement. Les métros et les bus circulent normalement. Personne n’est encore au courant de ce qui vient de se passer : Le Président, accompagné de sa femme, ses enfants, ses gendres, ses frères, ses sœurs et ses neveux vient de quitter la Tunisie pour toujours.
Le premier bulletin d’informations de la radio parle des activités présidentielles de la veille, comme si rien n’était. Apparemment, les médias sont encore dans le noir. À huit heures du matin, Tunis offre aux yeux des passants le même spectacle : des policiers dans chaque coin de rue. Les fonctionnaires, s’apprêtant à regagner leurs bureaux, sirotent leur premier capucin de la journée ; les banques commencent à servir leurs premiers clients et la titres des journaux sont, comme toujours, à la gloire du président « disparu ».

Le premier média à parler de la « disparition de Ben Ali » est la BBC en anglais. Elle parle d’un « départ à une destination inconnue du président tunisien ». L’information est immédiatement reprise par Al Jazeera et toutes les chaînes du monde. La nouvelle commence à se répandre comme une traînée de poudre à Tunis. À 10 heures du matin, tout le monde ne parle plus que de cette mystérieuse disparition.

La correspondante d’Al Jazeera en Allemagne, a été la première à révéler que le président tunisien a transité par Francfort. Les trois avions de Tunis Air ont, en effet, atterri à la base militaire américaine de Francfort. Mais, la suite n’est pas encore très claire. D’après certaines sources de l’aéroport international de Francfort, le président et les membres de sa famille auraient pris des vols intercontinentaux en direction de l’Amérique centrale. Certains journalistes parlent du Guatemala, d’autres du Costa Rica ou du Panama.

Les hauts responsables tunisiens sont dans l’embarras. Ils sont, en effet, devant un casse-tête juridique. Ben Ali n’est ni démissionnaire, ni gravement malade, ni mort. Le scénario d’une fuite du Président de la République n’a jamais été imaginé par les législateurs tunisiens. Que faire ?
La radio et la télé tunisiennes gardent un mutisme total sur la  « disparition » du Président. Les bulletins d’info ne parlent que d’actualité internationale. Comme par miracle, les activités présidentielles ont carrément disparu des bulletins d’info!
Pourtant, même sans Président, la Tunisie continue à fonctionner normalement. Mieux, les escarmouches quotidiennes entre les manifestants et les forces de l’ordre se sont transformées en manifestations de joie. La population a fraternisé avec les militaires chargés de garder les édifices publics et les banques. Le départ du président a calmé les esprits. Les Tunisiens commencent même à se demander s’ils ont vraiment besoin d’un Président pour vivre normalement.

La presse internationale a été intriguée par cette « disparition programmée ». Le New York Times a choisi le gros titre: President  Missing ! Quant au quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, il titre : Präsident verlorengegangen (Président porté disparu). Le journal de La Repubblica a intrigué ses lecteurs par la manchette: Presidente cercasi (Nous sommes à la recherche d’un président). Enfin, Le Monde se demande : Où est notre ami Ben Ali ? Mystère !