Carnet d'un nomadeDecember 4, 2007 10:32 am

Foi(e) solide de David

Il y a des personnes qu’on n’oublie jamais. Comme David l’Irlandais errant. Nous avons partagé, pendant le mois de juillet 2001, un appartement au foyer universitaire McGill, près de la station Lionel Groulx à Montréal. Les biens matériels de David n’excèdent pas le contenu d’une valise: des vêtements et quelques livres. Son trésor, il le porte dans son coeur: une foi inébranlable en Jésus. Il est aussi un homme au foie solide: bien qu’il il soit barman fils de barman, il ne boit jamais. Il veut rompre la chaîne infernale de l’alcoolisme, un vice familial qui se transmet depuis des générations. S’il l’avait voulu, il aurait pu continuer à travailler au pub de son père mais David voulait voir le monde, un rêve qui n’a rien d’impossible, surout avec son métier de barman et son passeport irlandais. A 20 ans il fait sa valise et dit “Goodbye !” à sa famille et à sa ville natale, Dublin. Avant de jeter l’ancre à Montréal, David a roulé sa bosse dans plusieurs pays d’Europe.

En 2001 la Suisse le déclare persona non grata car il y travaillait comme barman sans permis de travail. Alors il prend le chemin du Nouveau Monde et débarque à Montréal en plein été. David n’a trouvé aucune diffculté à trouver du travail malgré son statut de touriste. Le beau gosse irlandais a même réussi, en peu de temps, à avoir une girlfriend montréalaise qui travaillait dans le club vidéo où il s’était abonné. Il est un grand amateur de cinéma et louait chaque soir un ou deux films. D’ailleurs il m’a fait découvrir un de ses films-fétiches: Play it again, Sam, de Woody Allen.

Un philosophe accompagne David, le catholique convaincu, durant tous ses voyages: Voltaire, le sceptique. Candide, dans sa version anglaise, est son livre de chevet. Nous avions des discussions qui duraient parfois jusqu’à 4 heures du matin. On discutait de tout: films, religion, politique, philosophie etc. Jusqu’au mois de juillet 2001 je n’ai jamais écrit un seul texte, à l’exception de quelques dissertations universitaires et lettres d’amour impossible. Cette période de colocation a coïncidé avec la rédaction et la publication de mon premier papier sur TUNeZINE (Les maux de tous les mots). Etait-ce pur hasard? David m’a vu sauter de joie lorsque, quelques heures seulement après l’envoi du texte, ettounsi l’a publié, accompagné de quelques mots d’encouragement.

J’ai rencontré David pour la dernière fois en août 2001. Il travaillait comme busboy dans un pub irlandais de la rue Sainte-Catherine. Il m’a dit qu’après son retour d’un voyage à New York, les douanes canadiennees, doutant de de son cas, lui avaient fixé un ultimatum pour quitter le Canada. Mais son optimisme est resté intact. Il avait déjà une promesse de job, barman comme toujours, en Belgique. David l’autodidacte est le philosophe de l’optImisme absolu: le pire est toujours derrière nous et le meilleur nous attend au tournant. En courant dans les rues de La Haye, un graffiti m’attendait au tournant: WORK LESS, SPEND LESS, LIVE MORE ! [ TRAVAILLEZ MOINS, DEPENSEZ MOINS, VIVEZ PLUS ] Je me suis arrêté pour lire et relire ce livre de philo en six mots. Soudain j’ai entendu une voix, celle de David: “Amen”.

Carnet d'un nomadeJune 1, 2007 1:11 pm

Mort sans sépulture

" Visitez le site lecoutdesfunerailles.com" (Publicité radiophonique sur Radio-Classique Montréal)

Montréal, 2006. Un homme ni jeune ni vieux, sans argent, agonise et meurt seul à l’hôpital. Sa mère n’a voulu rien savoir car les funérailles, même simples, coûtent beaucoup d’argent. Tous les membres de la famille du défunt, frères et sœurs, cousins et cousines, ont ignoré le cadavre qui gisait à l’hôpital. Finalement son corps a été offert à une des facultés de médecine de Montréal. Un règle d’or dit qu’"on ne prête qu’aux riches". Mais on peut dire aussi qu’on n’offre son amour et son affection qu’aux parents riches.

Cette histoire m’a fait penser à un autre cadavre. Mais un cadavre qui bouge encore, celui de Karl Marx. Le capitalisme est une grande machine de destruction. Il brise les liens familiaux, sociaux, bref humains. Si cette situation s’était produite dans un pays "arriéré" où la notion de l’humain existe encore, des volontaires se seraient chargés de creuser la tombe, transporter le corps etc. Si c’était possible au Canada, j’aurais moi-même participé à creuser la tombe de ce Montréalais renié par sa famille à cause d’un virus. Celui de la pauvreté. Mais c’est impossible, il faut toujours passer par une entreprise funéraire, acheter sa place au cimetière etc.

Dans les sociétés occidentales la mort n’existe plus. Elle a été supprimée par un système rigoureux et implacable qui traite les cadavres de façon industrielle. Le contact direct avec le mort, avec la mort, n’existe plus. Une Montréalaise ne pouvait croire ses oreilles lorsque je lui ai dit que j’avais sorti de mes propres mains la dépouille de ma grand-mère de la morgue de l’hôpital Farhat Hachad à Sousse, aidé par un ami de mon père et un parent.

René, mon ami canado-burkinabé, ne cesse de me répéter: "Je ne veux pas vieillir et mourir dans ce pays [Le Canada] !". Il a raison. Il y a des pays où il fait bon vivre. D’autres où il fait bon vieillir et mourir…

Carnet d'un nomadeMay 4, 2007 12:59 pm

Invitation-surprise

Début février 2007. Je suis au bureau de Eurolines de La Haye pour acheter un billet aller-retour pour Hannovre. Il y a à côté de moi une belle jeune fille, portant un gros sac-à-dos. Elle veut acheter un aller simple La Haye-Bruxelles et prendre le bus le jour-même à 17h30 . Je lui ai dit de faire attention, car on peut avoir des surprises avec Eurolines. Je lui ai raconté ma mésaventure avec cette compagnie de bus. J’avais un billet aller-retour La Haye-Bruxelles et j’attendais mon bus à la Gare Centrale de La Haye. Un bus de Eurolines est arrivé quelques minutes avant l’heure prévue du départ.

Le chauffeur descend du bus et me demande:

- Barcelona?

- Non, Bruxelles.

Il n’a rien dit, je n’ai posé aucune question. J’ai continué à attendre. Le bus est parti à 8h30 sans moi. Personne ne m’a dit lors de l’achat du billet que le bus de Barcelone était aussi celui de Bruxelles. J’ai dû retourner au bureau de Eurolines, payer 8 euros d’amende et prendre le bus suivant. Ce retard de trois heures n’aurait pas été si grave, si je n’etais pas attendu par des amis à Bruxelles.

Après avoir acheté son billet, la jeune fille me dit subitement : "Voudriez-vous être mon invité ? Je voudrais vous inviter à déjeuner." J’ai répondu sans hésitation: " J’accepte votre invitation avec plaisir !" En acceptant son invitation, j’ai passé outre mon "programme alimentaire". En effet, depuis des années je me limite à deux repas par jour. Un petit déjeuner léger au reveil et un dîner consistant le soir.

Elle m’a invité à un restaurant du centre-ville, pas loin du lieu de son prochain départ, la Centraal Station. J’ai commandé une soupe et une salade. La fille a pris une salade et des lasagnes.

Lorsqu’on commence à manger, les langues se délient. Alors, elle me dit qu’elle s’appelle Tania, qu’elle est russe et qu’elle poursuit des études à Londres. Cette invitation inattendue fait partie de son programme d’études. Son voyage aux Pays-Bas n’était pas seulemement du trourisme. Un des défis à relever pendant ce voyage consiste à inviter un inconnu à un restaurant. Le budget pour ce dejeuner est fixé à 30 euros. Pour prouver son "exploit" à son encadreur, elle m’a pris en photo et conservé le reçu de caisse.

Tania est, peut-être, étudiante dans une école pour futurs agents secrets. J’ai lu, il y a quelques années, un livre qui a fait beucoup de bruit, écrit par Victor Ostrovsky (1), un ex-agent du Mossad. Il raconte qu’un des defis à relever par les futurs agents des services secrets israéliens consiste à aborder des inconnu(e)s et reussir à gagner leur confiance.

Depuis le départ de Tania pour Bruxelles, je n’ai eu d’elle aucune nouvelle. Aucun courriel, aucun appel. Inutile d’attendre les signes du ciel. Le destin a déjà tissé ses ficelles…

 

1- By Way of Deception: The Making and Unmaking of a Mossad Officer (Par la tromperie : construction et démolition d’un officier du Mossad) par Victor Ostrovsky et Claire Hoy - 371 est paru en octobre 1990 aux éditions St Martin’s Press - 371 pages -

Carnet d'un nomadeApril 20, 2007 8:21 pm

MONTREAL BY NIGHT

 Une autre nuit de travail. Les super-calcutateurs d’IBM se sont calmés après 23h.  Entouré d’une vingtaines de consoles, plongées dans un sommeil profond, j’écoute des chansons rap qui dissipent la tristesse de la nuit. 
 
Une heure du matin. C’est le temps de ma pause.

En sortant je trouve une jeune femme en détresse.

-Avez-vous une cigarette?

-Non, je ne fume pas.

-Ah! Vous êtes sportif !
 
Je l’ai invitée à boire un café. Elle a changé d’avis et commandé un coke. Ses yeux brillaient d’une façon étrange, inquiétante. Elle vit dans son propre monde. Elle ne rit pas. Ses mains tremblent légèrement. J’étais toutes oreilles. Mais elle ne dit de consistant. Son délire tourne autour du monde de la chanson et du cinéma.

Une "travailleuse du sexe" était assise à côté de notre table. Elle aussi prenait sa pause. Pour égayer un peu l’atmosphère, je me suis tourné vers elle pour lui poser la Question des questions:

- What is happiness ?

- Happiness is money !

Cette femme respectueuse m’a déçu. Je m’attendais à une définition originale qui serait reprise par les livres de citations.

J’ai payé la consommation puis abandonné la femme abandonnée. Je voulais faire une petite promenade nocturne et en même temps aller chercher un petit chocolat chaud avant de retourner au travail. Une jeune fille, supposée procurer la joie, m’a interpellé:

- Do you want some company ?

- No, thank you. I have my own company…

That’s Montreal by night.

( 24 novembre 2003)
 

Carnet d'un nomadeApril 19, 2007 10:53 am
EDMONTON, LE FAR WEST CANADIEN

J’écris du coeur de la nuit. Il est presque deux heures du matin. Edmonton, chauffée, bien nourrie, rassasiée dort paisiblement et j’aime écouter son silence. Dehors il fait -40°. Qu’importe ! Vive la chaleur humaine ! J’ai un voisin libyen, réalisateur - il a gagné plusieurs prix internationaux pour ses films sur les animaux du Sahara et les poissons de la côte libyenne- rêveur et plein de projets pour l’avenir. Nous parlons beaucoup d’animaux, de nature, du Sahara, des plages vierges de Libye et bien sûr de dictature. Le miracle canadien a fait que que Mohamed se métamorphose de réalisateur en…maçon! Pourtant, il a un moral en béton. Il pense construire son avenir brique par brique. Il lui suffit de devenir un entrepreneur en bâtiment pour faire renaître le réalisateur en lui. Mais il lui faudra plusieurs vies pour filmer tous les animaux d’un pays de 10 millions de km2.

Je dois revenir à Montréal passer mon examen de citoyenneté le 30 janvier 2004. Un proverbe tunisien dit: "Lorsque Dieu veut ta guérison, tu tomberas sur un médecin en cour de route". Dieu me veut du bien. Il m’a épargné le long chemin de l’aéroport qui se trouve à 20 kms de la ville, surtout que mon avion part à 7H30 du matin. L’aéroport est venu jusqu’à chez moi!
Un Libanais qui habite au rez-de chaussée travaille comme chauffeur chez Sky Shuttle, la navette de l’aéroport, et il ramène le bus chaque soir devant l’immeuble où j’habite. Il m’a donné rendez-vous en bas de l’immeuble à 4H30, c’est pourquoi j’ai décidé de passer une nuit blanche.

La ville d’ Edmonton n’a pas d’habitants, elle a des automobilistes. C’est une ville émiettée, éparpillée et la coupable s’appelle: Voiture. Son centre-ville est troué de tous les côtés. Aucune zone piétonnière, pas de ruelles, pas de petits coins "cosy"[agréable et intimiste]. Quel choc pour quelqu’un comme moi habitué aux "Fussgängerzonen" (zones piétonnes) des villes allemandes ! En outre, le centre-ville est peu achalandé, car toutes les banlieues sont elles-mêmes des centres. Les immeubles d’habitation sont peu nombreux et la majorité des Edmontoniens vivent dans des maisons individuelles à l’architecture presque identique. Elles ressemblent plutôt à de grandes cabanes de prairie. D’ailleurs la province de l’Alberta - 661 000 km2, 3 millions d’habitants- fait partie d’une grande région appelée les Prairies.

Les Edmontoniens sont difficiles à rencontrer, car il sont la plupart du temps derrière leur volant. Je suis un des rares piétons de la ville. Ici on fait presque tout sans quitter sa voiture: effectuer des opérations bancaires, acheter un café, une pizza, un sandwich, un repas etc. On appelle ce service le Drive Thru (service au volant).

Le sport le plus populaire dans cette ville est le shopping ou "magasinage", comme on dit au Québec. Jouissant d’un des revenus par habitant les plus élevés du Canada, les Albertains sont les habitants les mieux équipés et les plus branchés du Canada. Le West Edmonton Mall est le plus grand centre commercial au monde. J’y étais une fois et, bien que je j’y ai dépensé zéro dollar, zéro cent, j’en suis sorti avec le début d’une migraine. Les mots "énorme", "gigantesque", "titanesque" ne seraient qu’un euphémisme. Ce Mall est aussi célèbre de l’autre côté de la frontière et nos cousins les Yankees y viennent faire des commissions. Ils sont, comme les Albertains, des "shoppeurs" assidus.

 

Adieu Edmonton ! Vive Montréal !

( Edmonton, fin janvier 2004)

Carnet d'un nomadeMarch 23, 2007 9:11 pm

Vier Stunden Aufenthalt *

"Ihr naht euch wieder, schwankende Gestalten,
Die früh sich einst dem trüben Blick gezeigt.
Versuch ich wohl, euch diesmal festzuhalten?
Fühl ich mein Herz noch jenem Wahn geneigt?"
(Goethe, Faust)

 

Viele sagen Dortmund sei eine langweilige Stadt. Es gibt keine langweilige Städte sondern langweilige Menschen. In Dortmund erlebte ich eine der glücklichsten Perioden meines Lebens. Vier tolle - heutzutage würde man "geile" sagen - Monate, während denen ich, sozusagen, der glücklichste Mann auf Erden war. Fast jede Nacht waren wir in Kneipen, Restaurants und… natürlich in der Disco. Wir hatten verrückte Partys auch im Wohnheim. Einmal, ich kann mich daran genau erinnern, war auch die Polizei ohne Einladung da ! Wir hatten zuviel Lärm gemacht und die Nachbarn hatten sich bei der Polizei beschwert.

Wir waren eine multinationale Gruppe: Stipendiaten aus Tunesien, Venezuela, Cameroun, Senegal, Tansania, Bangladesh, Iran, Ecuador, China, Taiwan usw. Als Gäste und Stipendiaten der deutschen Bundesregierung waren wir sorgenlos und hatten "la dolce vita" genossen.

Fünf Jahre später hatte ich, per purem Zufall, vier Stunden Aufenthalt in Dortmund, der Stadt der schönsten Erinnerungen. Eine Maschine von Tunis Air hatte mich von Tunis bis München geflogen. Ich verbrachte die Nacht in eimem kleinen, gemütlichen Münchner Hotel, der Pension Luna. Am folgenden Tag kaufte ich ein Schönes-Wochenende Ticket, die billigste Bahnkarte, die es gab, um nach Bremen, der deutschen Stadt, die ich am besten kenne, zu fahren. Das war eine unvergeßliche Reise, die fast vierundzwanzig Stunden gedauert hatte. Zwischen München und Bremen mußte ich achtzehnmal umsteigen !

Am Morgengrauen kam mein Zug in Dortmund an und ich mußte noch einmal umsteigen. Die Wartezeit war ziemlich lang: vier Stunden bis zum nächsten Zug Richtung Nord. Während der frühsten Stunden eines kalten Samstags schlenderte ich durch die fast leeren Straßen und Gassen Dortmunds. Plötzlich hatte ich einen schweren Anfall von Melancholie erlitten. Dort begegnete ich nur den Gespensten einer verlorenen Zeit. Diese grausamen Gefühle werde ich nie vergessen.

Das war aber auch eine klare, eindeutige Lektion für mich. Villeicht auch für die Leser : Never look back into the past ! Blick nie in die Vergangenheit zurück ! Das Leben müssen wir genau wie Züge führen. Die Züge fahren immer geradeaus…

* Eins meiner Lieblingsstücke Heinrich Bölls ist ein Hörspiel namens Eine Stunde Aufenthalt

 

O.K.

Den Haag, den 23 März 2007.

Carnet d'un nomadeMarch 21, 2007 10:51 pm

Un voyageur sans livres

C’était mon premier et dernier voyage à Londres. Je voulais profiter d’une offre spéciale de Tunis Air: Un billet Tunis-Londres, aller-retour, pour seulement 195 dinars ! C’est ce qu’on appelle le tarif PEX aux conditions draconiennes. Dès l’achat du billet, on ne peut plus en changer ni la date d’aller ni celle du retour. Une agence de voyages de Tunis me donna le nom d’un hôtel bon marché, Belgravia Hotel, pas loin de Victoria Station. Avant de partir je m’étais mis d’accord avec un ami qui vivait à Paris pour qu’il m’envoie un mandat à l’adrresse de cet hôtel. C’est pourquoi je suis parti pour Londres avec seulement l’équivalent de 100 dinars en devises. Je suis arrivé à Londres un samedi. Je n’ai trouvé aucune difficulté à trouver ma destination: l’hôtel Belgravia. Une nuit coûtait à l’epoque 18 livres sterling, petit-déjeuner inclus. Il fallait payer chaque nuit d’avance et ce avant midi. J’y attendais impatiemment l’argent de Paris. Lundi, rien. Aucun mandat.

 

Londres est une ville tellement chère que j’ai épuisé toutes mes ressources financières en trois jours. Mardi soir, je me rappelle, je me baladais dans les rues de Londres avec quelques sous en poche. Heureusement ma nuit à l’hôtel était payée d’avance. En traversant un pont londonien, un groupe d’enfants me demanda de l’argent. Je leur ai donnés tout ce que j’avais. Je voulais être l’homme le plus "léger" de Londres.

Lorsque mercredi matin le réceptionniste de l’hôtel m’annonça la mauvaise nouvelle, aucun courrier pour moi, je n’avais d’autre solution que quitter ma chambre. Mais pour aller où? Heureusement qu’à Londres les informations sont gratuites. Je me suis donc dirigé vers le bureau d’informations de Victoria Station pour demander l’adresse de l’ambassade tunisienne.

Je devais marcher quelques kilomètres pour trouver l’ambassade de la mère-patrie. Je suis arrivé à l’ambassade aux alentours de 13 heures. J’ai expliqué mon problème à un fonctionnaire très gentil. Au début il m’a dit: "C’est votre problème. Nous ne sommes pas ici pour aider les voyageurs tunisien." Mais lorsque j’ai insisté, il m’a dit de revenir deux heures plus tard. Peut-être voulait-il s’assurer que j’étais vraiment dans le pétrin. Je suis sorti de l’ambassade pour m’asseoir sur le banc du jardin public le plus proche et attendre. A 15 heures j’étais au rendez-vous.

C’est le même fonctionnaire qui m’accueille et me prie d’écrire une demande de prêt de secours. "On ne peut pas vous prêter plus que 30 livres", me dit-il. Je me suis dit: " C’est mieux que rien." Suivant ses conseils, j’ai demandé par écrit, en arabe, une aide remboursable de 30 livres sterling. Finalement c’est le consul en personne qui me reçoit dans son bureau. Il m’explique que l’ambassade ne peut me prêter plus que 20 livres. Je n’ai pas négocié le montant. J’ai signé un engagement à rembourser les 20 livres après mon retour en Tunisie.

Que faire avec 20 livres dans une ville aussi chère que Londres? Il était hors de question de revenir a mon hôtel. Alors j’ai décidé de passer la nuit à l’aéroport de Heathrow. J’ai acheté un peu de nourriture dans un magasin puis j’ai pris le métro pour l’aéroport. A l’aéroport je faisais semblant d’être un passager qui attend son vol du lendemain matin. J’ai bien dormi toute la nuit et je n’avais aucun souci de sécurité vu que la police faisait des rondes sans déranger mon sommeil. Le lendemain matin je suis retourné à l’hôtel. Lorsque le réceptionniste m’a dit: "Vous avez du courrier" mon angoisse s’est transfotmée en euphorie. Hourrah ! L’argent est finalement arrivé de France. Pour "changer d’air" j’ai décidé de cherhcher une chambre ailleurs. Sur la même rue je suis tombé sur une pension familiale. Une dame dont l’accent trahissait l’origine étrangère m’a loué une grande chambre avec un lit gigantesque et une douche individuelle pour seulemet 16 livres la nuit. Lorsque je lui ai dit que je suis Tunisien, elle m’a parlé de son regretté mari qui, en tant que capitaine de la marine marchande, connaissait bien la ville de Sfax.

Le jour même je suis revenu à l’ambassade pour rembourser une dette de 24 heures. J’ai exigé qu’on me remette l’engagement que j’avais signé la veille. Je l’ai dechiré allègrement devant tout le monde, j’ai remercié les fonctionnaires de l’ambassade pour leur aide puis je me suis engouffré dans le brouillard londonien…

Carnet d'un nomadeMarch 9, 2007 3:24 pm

La vie est voyage. Parfois le voyage finit avant de commencer: une de mes sœurs et un frère sont morts en très bas âge. Il arrive aussi que le voyage soit interrompu à mi-chemin: c’est le cas d’Aboulkacem Chebbi, de Zouheir Yahyaoui etc. Il y a, enfin, les voyageurs qui sont presque contents de quitter ce monde après un si long parcours. Le philosophe et mathématicien britannique Bertrand Russel a vécu presque un siècle ( 1872 - 1970). L’écrivain français Henri Troyat, Lev Aslanovitch Tarassov de son vrai nom, vient de mourir à l’âge de 95 ans après avoir écrit… 104 livres !

Le voyage s’appelle en arabe safar سفر ). Safar a la même racine que soufour ( سفور ) qui signfie: " Dévoilement". Une femme safira سافرة ) est une femme dévoilée, ou " découverte". Celui qui voyage découvre et se découvre en même temps. Je ne crois pas que les voyages puissent nous changer profondément. Je pense - et je ne suis le seul à le penser-  qu’il existe en chacun de nous une substance (ou essence), d’origine génético-socioculturelle, immuable. Notre personnalité se forme à l’adolescence et subit peu de changements pendant l’âge adulte. On peut échapper à son pays d’origine mais on ne peut jamais échapper à soi-même. Je ne peux rester indifférent à une note de malouf, qu’elle soit entendue au Groenland, à Montevideo ou à Katmandou. Il suffit d’offrir un machmoum de jasmin à un réfugié tunisien en Nouvelle-Zélande pour qu’il éclate en sanglots. Des sanglots de joie ou de douleur? Les deux à la fois. 

Je vais consacrer cette rubrique, Carnet d’un nomade, à mes souvenirs de pays lointains qui me sont devenus proches. Ce qui me marque le plus dans un voyage ou un long séjour ce n’est ni le paysage ni l’architecture mais les personnes rencontrées au hasard des circonstances. Est-ce vraiment du hasard?Je n’en sais rien. Tout ce que je sais c’est que je dois toujours bouger d’une contrée à l’autre pour voir ce qui m’arrive. Et il y a beaucoup de choses qui arrivent. Surtout l’échec ! J’adore mes échecs, qu’ils soit amoureux, professionnels, sociaux etc., car ils me font rire et danser comme un Zorba (1) ! En plus mes echecs sont presque tous racontables. C’est l’essentiel…

 

1- A la fin du film Zorba le Grec, tiré du roman de Nikos Kazantzakis Alexis Zorba et réalisé par Michel Cacoyannis en 1964, le projet de Zorba ( Anthony Queen) s’écroule comme un château de sable mais il " fête" son échec par une danse inoubliable au rythme d’une musique sublime de  Mikis Theodorakis.