FictionJanuary 20, 2008 9:05 am

SARAH VEUT DANSER

“Ben Ali est tombé”. Dès que j’ai entendu la nouvelle à la radio, j’ai fourré un sandwich, une bouteille d’eau et une radio cassette dans mon sac à dos et j’ai pris le premier train pour Tunis. Je ne voulais à aucun prix perdre l’occasion de vivre heure par heure cet événement historique. Pendant tout le trajet Mahdia-Tunis j’étais en train de m’imaginer les masses laborieuses de la capitale investissant l’Avenue Bourguiba, chantant et dansant jusqu’à l’aube.

En sortant de la Gare Centrale, j’ai jeté un coup d’œil sur la Place Barcelone. Rien de spécial. J’ai vu la foule de tous les jours qui marchait ou courait pour attraper un train ou un bus. J’avais peur de rater la fête, c ‘est pourquoi j’ai commencé à courir en direction de l’Avenue Habib Bourguiba. Je m’attendais à voir les masses tunisoises fêter la chute de la dictature. J’étais étonné de constater que rien ne se passait. Aucun rassemblement, aucune manifestation ni de joie ni de tristesse. Les passants affichaient une indifférence totale aux gros titres de l’édition spéciale d’Assabah et du Temps : BEN ALI EST TOMBE.

Je me suis dit que la fête devrait certainement se passer à Carthage devant le Palais de la République. J’ai couru vers la station TGM et je suis monté dans le premier métro qui partait pour la Marsa. En descendant du métro, j’ai cru distinguer de loin des cris de joie provenant du voisinage du Palais. Mais en sortant de la station Carthage Présidence, je me suis aperçu qu’il ne s’agissait que d’un groupe de jeunes supporters du Club Africain qui « se chauffaient » pour le derby du week-end. En m’approchant du Palais, je n’ai remarqué la présence d’aucun agent de la Garde présidentielle. Les portes du Palais étaient fermées et un silence de morts régnait aux alentours. J’étais le seul « fêtard » devant le Palais silencieux. Le palais de l’ex-dictateur à Sidi Bou Saïd offrait le même « spectacle » désolant. Pas une seule âme qui vive aux alentours du palais désert.

En empruntant le métro qui devait me ramener à Tunis j’ai entendu un voyageur dire à son voisin que le gouvernement provisoire avait décidé d’autoriser, exceptionnellement, tous les lieux publics à rester ouverts jusqu’à l’aube.

A la tombée de la nuit, j’ai emprunté les ruelles presque vides de la Médina pour aller voir ce qui se passait du côté de la Mosquée Ezzeitouna. Rien. Bien que l’Administration ait levé l’interdiction de réunion dans les mosquées et décidé de les laisser ouvertes jusqu’à l’aube, la salle de prière de la Grande Mosquée est restée déserte après la fin de salat al-ishaâ (prière de la nuit).

Je suis revenu abattu à l’Avenue Habib Bourguiba où les promeneurs se faisaient de plus en plus rares. Je suis entré dans le premier bar qui se trouvait sur mon chemin. Il était neuf heurs du soir. Le bar était vide et le barman était en train de nettoyer son local. J’ai commandé une bière, mais le barman s’est excusé, me disant qu’il allait bientôt fermer.

- Mais aujourd’hui c’est un jour exceptionnel. L’Administration a autorisé tous les lieux publics à rester ouverts jusqu’à l’aube.
- Désolé mon ami, mais je ne peux pas rester ouvert pour servir un seul client
- C’est criminel ce que vous faites, c’est le jour de la victoire du peuple! Nous sommes devenus libres, c’est l’avènement de la démocratie, de l’Etat de droit…
- Malheureusement je n’ai pas le temps pour vous écouter. Vous pouvez revenir demain achever votre discours.

J’ai décidé d’aller manifester tout seul devant le Ministère de l’intérieur. Je me suis placé juste devant les policiers qui montaient la garde et j’ai commencé à crier à haute voix : Vive la liberté ! Vive le peuple ! Adieu la dictature ! Aucune réaction de la part des policiers. Ils ne daignaient même pas jeter un regard en ma direction. On dirait qu’ils étaient de marbre. Les rares promeneurs qui passaient devant le Ministère me jetaient des regards curieux, comme si j’étais « le fou du village ».

Et puis s’est produit un miracle ! J’ai enfin trouvé un compagnon de joie. J’ai distingué de loin la silhouette du poète Ouled Ahmed qui sortait d’un bar. J’ai tout de suite couru à sa rencontre et je l’ai invité à se joindre à la fête du peuple. Nous nous sommes plantés devant le Ministère de l’intérieur, j’ai sorti ma radio-cassette de mon sac à dos, je l’ai allumée, puis posée sur la chaussée et nous avons commencé à danser ensemble, la main dans la main, au rythme d’une mélodie grecque, intitulée Zorba.

Hamma Hammami, profitant du beau temps et de sa première journée d’homme libre, a pris sa petite fille Sarah par la main pour une petite promenade nocturne. Ni Sarah ni son père ne s’attendaient à trouver un spectacle gratuit devant le Ministère de l’intérieur. Sarah était amusée par ces deux hommes qui dansaient dans la rue au rythme d’une musique grecque.

- Papa, qui sont ces deux hommes en train de danser ?
- C’est le peuple en train de célébrer sa victoire, ma petite.
- Je peux me joindre au peuple, papa? J’ai envie de danser.
- Non, chérie. Tu risques d’être écrasée par la foule.

Omar K.

( Mercredi 30 janvier 2002 )

FictionAugust 9, 2007 3:39 pm

( Cet entretien est imaginaire. Toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure et heureuse coïncidence)

Entretien avec Khawla Dhrif, présidente de l’ATR [ Association des Tunisiennes Révolutionnaires] :« Embrasse le chien sur la bouche jusqu’à ce que ton but tu touches »

 

Omar Khayyam :  L’ATR vient de bénéficier d’une cadeau de Haj Zaba de 50 milles dinars. Le dictateur veut-il acheter le silence de l’ATR?

Khawla Dhrif: Un proverbe tunisien dit :« Embrasse le chien sur la bouche jusqu’à ce que ton but tu touches ». En outre l’argent n’a pas d’odeur qu’il vienne de Haj Zaba, de Hajja Laïla ou même du "voleur de yachts" [ Imed Trabelsi]. Nos valeurs morales sont inspirées par le grand Vladimir Illich Lénine. En 1917 il a accepté l’argent des impérialistes allemands pour retourner faire la révolution en Russie. Personne ne peut dire que Lénine était l’agent du Reich allemand. C’est impossible ! Il était, tout simplement, plus malin que ses "protecteurs" de Berlin. Il les a, en quelque sorte, roulés, arnaqués. Accepter l’argent des capitalistes pour combattre le capitalisme ! C’est le summum de la fourberie politique. Je déplore qu’on nous qualifie de "femmes vendues". Ce qui compte c’est le but final de l’ATR. Notre but est de débarrasser la Tunisie de la dictature grâce à… l’argent de la dictature ! Haj Zaba et ses conseillers ne sont pas assez intelligents pour comprendre que cet argent est destiné à financer leur propre chute !

 

O.K.: Est-ce que vous encouragez les autres ONG tunisiennes à accepter les cadeaux du Parrain de Carthage ?

 

K.D.: Nous les invitons tout simplement à oser "embrasser le chien sur la bouche". C’est répugnant, déguelasse mais les vrais révolutionnaires ne reculent devant rien pour atteindre leurs objectifs finaux. Par exemple, l’écrivaine-poétesse Amel Moussa a accepté en 2006 une petite enveloppe de 20 000 DT de la part de Hajja Laïla. Savez-vous que l’écrivaine-poétesse a tout de suite distribué les 20 000 DT aux familles des prisonniers politiques? Bien sûr cette info n’a jamais été rendue publique pour des raisons évidentes. Qui peut maintenant accuser Amel Moussa de collaboration avec la mafiocratie tunisienne?

O.K.: Comment les citoyens tunisiens peuvent-ils dorénavant distinguer les ONG des OVG [ Organisations Vraiment Gouvernementales]?

 

K.D.: Mais nous voulons sciemment crééer la confusion ! Si tous les opposants, tous les militants et toutes les ONG acceptent de "collaborer" avec le régime, ce dernier ne saura plus où se trouvent ses ennemis. Vous savez que les avions de combat émettent, pour ne pas être abattus par leur propre armée, un signal qui les identifie comme "amis". Imaginez que ce scénario fantastique devienne un jour réalité: Toutes les oppositions et toutes les dissidences tunisiennes, réunies au sein d’un seul orchestre, commencent à émettre un signal "ami" destiné au Palais de Carthage. Dans ce cas le régime ne saura plus distinguer ses "amis" de ses "ennemis" ! Il faut brouiller toutes les pistes, éblouir et "aveugler" le régime par la puissance des nos signaux "amis". Bref, il faut "vendre le singe et se moquer se son acheteur" (1).

 

O.K.: Votre appel pour la "collaboration" a été entendu ?

K.D.: Effectivement. Les bureaux des conseillers présidentiels ont été envahis par des "vendeurs de singes" de toutes les couleurs. Les 50 000 DT versés à l’ATR ont, apparemment, éveillé mille et une jalousies… La caisse noire de la Présidence risque d’être débordée.

 

O.K.: L’ATR soutiendra-t-elle la candidature de Hajja Laïla à l’élection présidentielle de 2014?

K.D.: Nous n’avons pas encore lu son programme électoral. Il est encore au stade de la rédaction. Mais ce n’est pas parce qu’elle est femme que l’ATR lui apportera automatiquement son soutien.

 

O.K.: Le mot de la fin?

K.D.: (Madame Khawla Dhrif chante):

Non ! Rien de rien
Non ! Je ne regrette rien
Ni le bien qu’on m’a fait
Ni le mal tout ça m’est bien égal !

Non ! Rien de rien
Non ! Je ne regrette rien
C’est payé, balayé, oublié
Je me fous du passé !

1- "Vendre le singe et se moquer de son acheteur" est un proverbe tunisien.

FictionJuly 21, 2007 2:26 pm


 Cette nouvelle de politique-fiction a été écrite lorsque Sihem Bensedrine était derrière les barreaux (19 juillet 2001). Bien que Papillon soit un personnage fictif, je réclame toujours sa libération.

 

Libérez Papillon !


 Papillon. C’est ainsi que ses copains l’ont toujours appelé, car il est plein d’énergie et bouge beaucoup. C’est un jeune de la banlieue ouest, précisément de Manouba, qui jusqu’ici a mené une vie presque normale. Aucun journal de Tunis n’a relaté son histoire rocambolesque, car elle est considérée comme un secret d’Etat. Une histoire à dormir debout. Pourtant ce qu’il a fait est digne d’être considéré non seulement comme un acte de bravoure, mais aussi comme un défi inouï au régime.

J’ai sonné à la porte de sa maison. C’est sa mère qui m’a ouvert la porte en me demandant ce que je cherchais. Dès que j’ai prononcé le mot journaliste, elle a brusquement refermé la porte.

Je me suis alors adressé à un groupe de jeunes assis à quelques mètres de la maison de Papillon. Je leur ai tout de suite demandés": Y a-t-il quelqu’un qui connaît Papillon?" Alors tout le monde voulait parler de lui. Imed, son meilleur ami, dit qu’il était le premier surpris quand il a entendu parler de cette incroyable aventure de Papillon. Il a dit que le quartier a perdu un bon footballeur et un conteur de blagues inimitable. Papillon est, selon ses amis, un type très intelligent plein d’imagination, il a toujours mille projets fous en tête. Tous ses copains sont au courant de l’issue de son aventure ou plutôt de sa mésaventure. Il n’a parlé de son projet à aucun de ses amis. Un projet fou, insensé et extrêmement dangereux.

Papillon a vu Sihem Ben Sedrine pour la première fois sur Al-Mustaquilla. Une femme qui ne l’a pas laissé indifférent. Il a toujours admiré les hommes et les femmes qui ne mâchent pas leurs mots et qui défient les puissants de la terre. Le jour où il a appris que Sihem est emprisonnée pas loin de chez lui à la prison des femmes de Manouba, il a pris une décision secrète et inébranlable: Il doit libérer Sihem quel qu’en soit le prix.

Papillon a commencé à creuser le 27 juin 2001. Alors que ses parents dormaient, Papillon creusait un tunnel qui devrait le mener jusqu’a la prison des femmes. Il voulait libérer Sihem et par son acte héroïque entrer dans l’histoire. Il creusait chaque nuit jusqu’à l’aube. Ses parents ne se doutaient de rien car il a caché l’entrée du tunnel par du zinc couvert de terre et d’herbe.

Le 14 juillet 2001 Papillon a réalisé son incroyable exploit. Enfin il a atteint la prison des femmes. D’après ses calculs il devait se trouver juste au-dessous de la cellule de Sihem. Il n’aurait qu’à soulever les carreaux, faire irruption dans la cellule et inviter Sihem à s’engouffrer dans le tunnel.

Malheureusement pour lui ses calculs n’étaient pas aussi exacts qu’il le pensait. Au lieu d’émerger dans la cellule de Sihem, il se trouvait juste au-dessous de la salle de torture de la prison!

Lorsque Papillon a sorti sa tête des entrailles de la terre, les gardiennes ont jeté un cri si fort qu’on aurait dit que c’étaient elles qu’on était en tain de torturer.

La gardienne en chef a donné l’ordre de soulever Papillon et de lui mettre les menottes.
Ce que Papillon a enduré dans cette salle n’a rien à voir avec tout ce que vous avez vu dans les films de série B où l’histoire se déroule dans une prison pour femmes.

Libérez Papillon !!!

FictionJune 25, 2007 1:26 pm


JERBA L‘AMERE

 

"Jerba la douce" ? Peut-être l’est-elle, mais pas pour les dictateurs. Le maître de Carthage regrettera jusqu’au dernier jour de sa vie d’avoir mis les pieds dans l’île d’Ulysse. Son exil doré au Panama ne lui fera jamais oublier l’affront qu’il subit à Jerba.

 

Le 7 février 2002, Ben Ali atterrit à Jerba pour présider le congrès de l’UGTT. L’île est déjà en état de siège et le cordon ombilical qui la relie au continent est provisoirement coupé par les blindés de la Garde Nationale. Les brigades anti-terroristes quadrillent depuis l’aube la petite île d’à peine 500 km2. Des vedettes de l’armée, des douanes et de la Garde Nationale encerclent le fameux paradis touristique. La police présidentielle, ayant passé au peigne fin l’hôtel où doit se tenir le congrès, contrôle tous les accès et vérifie les identités de tous les présents. Munie de détecteurs de métal, elle procède à la fouille de tous les congressistes. Seuls les diplomates et les invités étrangers y échappent. La surprise qui attend Ben Ali ne sera détectée ni par sa police, ni par ses chiens renifleurs, ni même par son "Secret Service"

 

La salle du congrès est archi-comble. S’ajoutant aux centaines de délégués syndicaux, sont aussi présents des dizaines de journalistes tunisiens et étrangers, des représentants des organisations syndicales soeurs et amies ainsi que les leaders des partis d’opposition.

 

A dix heures du matin, Ben Ali monte sur la tribune pour prononcer son discours. Il met ses lunettes et se prépare à la lecture de son discours fleuve. "Bismillah…" ( au nom de Dieu ). C’est le seul mot que Ben Ali prononcera à Jerba. Avant même qu’il ne récite « Arrrahmane Arahim » ( le clément et le plus miséricordieux), des centaines de délégués se lèvent comme un seul homme et commencent à scander un slogan qui le fait vaciller de la tribune : « kilma wahda ya rajjala, Ben Ali el istikala » ( un seul mot, o braves hommes, Ben Ali la démission).

Les gardes du corps de Ben Ali se précipitent vers leur "boss" pour le couvrir et l’entourent de tous côtés. Bien qu’ils brandissent leurs armes menaçantes, les congressistes continuent à mitrailler Ben Ali de leur slogan subversif et de leurs cris de révolte, ignorant les signes désespérés qui agitent le patron de l’UGTT. C’est le plus grave affront que Ben Ali ait jamais subi depuis son accession au pouvoir. Il quitte la salle précipitamment, le visage congestionné par la colère, ne cessant de proférer les injures les plus ordurières à l’encontre des syndicalistes présents

 

Dans l’avion qui le ramène en catastrophe à Tunis, il n’est obsédé que par une chose: le journal télévisé du soir! Tous les médias ont annoncé la présence de Ben Ali au congrès de la centrale syndicale et les téléspectateurs sont supposés le voir discourir devant les délégués syndicaux. Que faire?

 

L’éminence grise de Carthage, Abdewahab Abdalah, trouve une solution : Il faut en quelques heures, avant le début du journal du soir, créer un décor identique à celui de l‘hôtel où se déroule le congrès. Un public trié sur le volet et constitué de destouriens purs et durs est emmené par des bus spéciaux au Palais de Carthage. Ils doivent tenir le rôle des congressistes. Les meilleurs spécialistes en décor et en mise en scène de la RTT se mettent à l’œuvre pour « cloner » le congrès de Jerba. Les spécialistes en montage vidéo doivent coller les vraies images de Jerba aux fausses images de Carthage. Après de longues répétitions, l’enregistrement commence.Tout est parfait : Ben Ali monte sur la fausse tribune de Jerba et prononce finalement son discours. Toutes les quinze minutes, il est interrompu par les applaudissements des faux congressistes et leurs enthousiastes et sincères « yahia Ben Ali » (vive Ben Ali). A la fin du discours le metteur en scène de la RTT qui a dirigé le spectacle ne peut cacher sa satisfaction et applaudit ses « acteurs ». Il monte sur une chaise et remercie tous les participants : « Bravo ! Vous avez fait du beau travail, félicitations ».

 

Tout est prêt pour le journal de 20h00. Les techniciens de la RTT ont réussi à coller les « bonnes » images de Jerba aux images fabriquées à Carthage. En visionnant le reportage avant sa transmission, Abdelwhab Abdallah est ravi de voir son idée géniale concrétisée en quelques heures seulement. Le bluff est sans faute. Ce qui s’est passé le matin à Jerba serait effacé à jamais de la mémoire télévisuelle du pays.

 

Le congrès de l’UGTT est à la une du téléjournal : « Le Président Zine El Abidine Ben Ali a présidé aujourd’hui l’ouverture du congrès extraordinaire de l’UGTT, tenu à l‘île de Jerba. Nous débuterons ce reportage par la diffusion du discours magistral et méthodique du Président prononcé devant les délégués syndicaux. »

 

Tout se passe bien. Tout, sauf un petit détail : l’ingénieur du son a oublié d’effacer la bande sonore originale de Jerba. Les cris des faux congressistes de Carthage se mêlent aux véritables slogans de Jerba. Les téléspectateurs ont alors droit au « clip » vidéo le plus amusant de l’année. A la foule qui scande : « yahia Ben Ali » répond en canon une foule non moins nombreuse « kilma wahda ya rajjala, Ben Ali el istikala ! »[un seul mot, o braves hommes, Ben Ali la démission].


 

 

Fiction 1:09 pm


CHRONIQUE D’UNE KHAYYAMOPATHIE CHRONIQUE


 


"La paranoïa de Ben Ali nous a rendus tous paranoïaques"

Faiza Kefi


 

Tout a commencé à l’aube d’un dimanche brumeux de cette année 2002. J’étais en train de pêcher à la ligne lorsque passa tout près de moi un vélo roulant à une vitesse vrtigineuse. A cause de l’obscurité et de la brume, il me fut impossible de distinguer le visage de son conducteur. En s’éloignant de moi il lança une phrase énigmatique : « Alors Omar, tu pêches en eaux troubles ? ». Je ne sus que répondre à cet inconnu qui disparut aussi vite qu’il était apparu. Pour me rassurer, je me dis que ça ne pouvait être qu’une blague inventée par l’un de mes amis. Mais la voix de l’inconnu ne m’était pas familière. Je ne pouvais conserver mon calme qu’en apparence. Tout en continuant d’être attentif au moindre mouvement de ma ligne, je ne cessais de m’interroger sur le sens de cette blague un peu trop matinale.

 

Ce jour-là aucun poisson ne daigna mordre ni même effleurer mon hameçon. J’avais faim. Avant de rentrer chez moi je me rendis chez amm Hsouna, le gargotier de mon quartier. Dès qu’il me vit il ordonna à son aide-cuisinier : « S‘haïen ettounsi comme toujours !». Avait-il dit « s’haïen tounsi » (plat tunisien) ou « shaien ettounsi » (plat tunezinien) ? Etais-je devenu paranoïaque? Je rentrai chez moi, n’ayant qu’une seule envie: m’allonger sur mon lit et essayer d’oublier ma mésaventure dominicale et ma paranoïa naissante.

 

Il était midi lorsque je quittai ma maison pour aller à la librairie « L’Ile des trésors ». J’étais à la recherche d’un livre-calmant. Je connais Mme C. la libraire, une Française mariée à un Tunisien, depuis des années.

« Bonjour Madame C. Comment ça va ?

- Voilà notre lecteur assidu ! Bonjour Omar, j’ai quelque chose de spécial pour toi. Un roman attachant : « le Monde de Sophie » par Jostein Gaarder, un écrivain norvégien. Je suis sûre que tu vas aimer ce livre.

- Non, merci je l’ai déjà lu. Au revoir Mme C. Je dois m’en aller. »

 

Je ne voulais plus rien comprendre. Je voulais boire quelque chose pour me calmer. Je me rendis au bar de l’hôtel El Mahdi et je m’installai devant le comptoir. Dès qu’il me vit, Brahim le barman me salua en me disant : « Où te caches-tu ces derniers temps Oma? Tu es devenu l’ermite de Mahdia ou quoi ? » Je n’avais plus envie de rester plus longtemps. Je dis à Brahim que j’avais oublié quelque chose de très important et je quittai l’hôtel sans boire la moindre goutte de bière.

 

Je pensais que la vue de la mer calmerait sûrement mes esprits agités. Heureusement la terrasse du restaurant l’Espadon était vide. Je choisis la table la plus proche de la plage et je commandai deux bières. En posant les deux bouteilles suintantes sur la table, Mongi, le garçon, me dit : « Une bisque de homard ça te dit aujourd’hui ? C’est quelque chose de spécial.» Je lui dis que je n’avais pas faim. Je bus mes deux bières en moins de cinq minutes et je quittai les lieux sans laisser de pourboire.

 

Je ne savais plus que faire. Ben Ali avait-il déclaré la guerre psychologique contre moi ou étais-je devenu seulement paranoïaque? Je voulais tout simplement boire pour oublier. Je me rendis au Magasin Général pour acheter une bouteille de Magon. En arrivant à la caisse, la jolie caissière Fatma cligna des yeux et me lança : « C’est pour une soirée à deux avec bougies ? » Je payai sans répondre et quittai le magasin en courant.

 

En rentrant chez moi, je trouvai ma mère au jardin en train de cueillir des feuilles de menthe :

« Qu’est-ce que tu nous apporte dans ton couffin Omar ?

- Rien, absolument rien !

- Oulidi andou laouina wi khabbi alina ! » (1)

 

Je téléphonai chez mon psychanalyste S.A. et il me donna rendez-vous le jour même à cinq heures. En m’allongeant sur son divan moelleux le docteur S.A. me dit : « Alors ? Je vois que tu as un brûlant secret à me raconter ! ».

1- "Andou laouina wi khabbi alina"  est le titre d’une chronique d’ettounsi.

FictionJune 16, 2007 12:11 am

"Le mâle arabe" selon Leila

O.K. : Tout le monde a été surpris par la tenue du premier festival de la coiffure en Tunisie sous votre haut patronnage. Le régime joue-t-il maintenant le jeu de la transparence?

Leila Trablesi: Pourquoi surpris? Je n’ai pas honte d’être qui je suis ! Je suis fière d’être une doctorante en Droit qui avait commencé sa vie professionnelle en tant que coiffeuse. Je devrais normalement servir d’exemple à d’autres. Et permettez-moi de vous dire que votre pensée bourgeoise et élitiste est abominable.

O.K.: Donc vous assumez le titre de "Première Coiffeuse de Tunisie" exactement comme Bourguiba "Le Premier Avocat de Tunisie"?

L.T.: Absolument. Un boucher devrait-il avoir honte d’être boucher? Un éboueur devrait-il cacher son travail aux autres? En deux mots: I am who I am !

O.K.: Waw ! You drive me crazy, Ma’m !

L.T.: " You can do it if you want", that’s my philosophy of life.

O.K.: Revenons à nos moutons tunisiens. Aujourd’hui s’ouvre le procès de maître Mohamed Abbou. Qu’en pensez-vous?

L.T.: C’est une injustice flagrante. Un affaire de vendetta personnelle d’un Parrain mafieux sénile ! J’étais à côté de Haj Zaba le soir où a été publié l’article de maître Abbou "Ben Ali-Sharon". Comme chaque soir, il était en train de lire TUNISNEWS. Dès qu’il a achevé la lecture de l’article de Abbou, il a été saisi par une effroyable crise de nerfs. Il était tellement en colère qu’il a failli jeter l’ordinateur par terre! Il a complètement perdu le contrôle de soi et a proféré des mots orduriers que je ne pourrais jamais répéter.

O.K.: L’ordre d’arrestation de Mohamed Abbou émane de lui?

L.T.: Bien sûr. C’est lui et lui seul qui veut la peau de cet avocat courageux.

O.K.: Il souffre d’un complexe d’infériorité?

L.T.: Oui, comme tout dictateur qui se respecte. Il est l’homme le plus rancunier que j’aie jamais connu. D’ailleurs, il m’a dit une fois: "Si ce salaud de Khayyâm tombe un jour entre mes mains, je le ferai dissoudre dans un bain d’acide!"

O.K.: Ne pensez-vous pas que le régime de Zaba est en faillite?

L.T.: Oui, cette atmosphère de fin de règne m’a été rapportée par tous les services de sécurité et de renseignements. Le navire Tunisie est en train de chavirer  mais Zaba, qui a pris l’habitude de naviguer à vue au jour le jour, en est totalement inconscient. Il va répéter inéluctablement le scénario des dictateurs qui l’ont précédé.

O.K. : J’ai pitié pour le pauvre bébé, Mohamed Zine, un ange né dans un nid vipères. Sa vie ne sera pas facile.

L.T.: Ce bébé est le pur fruit de la jalousie. Mon mari était extrêmement jaloux de Kadhafi et de Moubarak. Il voulait absolument avoir un héritier mâle . C’est ce qu’on peut appeler aussi "le mâle arabe"!

O.K.: Vous avez peur de l’avenir?

L.T.: Franchement, oui. Et cette visite de Sharon ne présage rien de bon. Je ne peux pas m’imaginer en train de serrer la main de ce criminel ou de dîner avec lui. Si je le fais, le peuple me haïra jusqu’au jour du Jugement Dernier.

O.K.: Le mot de la fin?

L.T.: ربي يحسن العاقبة [ Que Dieu nous resérve une fin heureuse! ]

(28 avril 2005)

FictionJune 15, 2007 11:50 pm

Interview imaginaire

Hedi Yahmed frappé…par le message de Ben Ali

Par Omar Khayyâm

Omar Khayyâm: Monsieur Hedi Yahmed, un commentaire à chaud du message du président aux journalistes à l’occasion de la journée de la liberté de la presse?

Hédi Yahmed: Je ne peux rien dire, je pleure encore d’émotion. C’est un message très fort. J’ai été frappé par les mots du président. D’ailleurs je ne suis pas le seul journaliste tunisien frappé. Ces mots sont tellement forts qu’ils feront taire toutes les mauvaise langues.

O.K.: Avez-vous une preuve concrète que les journalistes tunisiens ne sont pas inquiétés?

H.Y.: Bien sûr. Depuis l’attentat de mai 2000 contre Ryadh Ben Fadhl, il n’y a eu aucun assassinat ni tentative d’assassinat de journaliste.

O.K.: Le président Ben Ali a donné l’ordre aux journalistes d’écrire librement. D’après vous, pourquoi y a-t-il encore des journalistes qui désobéissent à cet ordre?

H.Y.: Mais c’est ça la liberté! Même ceux qui désobéissent aux ordres du président, comme Goujat ou Khammari, ne sont inquiétés ni par la police politique ni par la police de la pensée. C’est aussi la preuve de la magnanimité de notre président.

Je vous donne un autre exemple: Pendant la fameuse réunion de mai 2000 avec les directeurs des journaux indépendants le président a dit noir sur blanc: " J’en ai marre de voir ma gueule montrée cent fois par le Téléjournal." La Télé a ignoré, avec une insolence inouïe, les ordres du président et a continué à monter sa gueule jour et nuit!

D’après mes sources au Palais de Carthage, le président crache sur l’écran dès qu’il voit son visage sur Canal 7 et profère les injures les plus ordurières contre les responsables de la RTT. Mais sa colère n’a jamais dépassé les murs du Palais.

O.K.: Certains disent qu’il y a des thèmes tabous pour tout journaliste travaillant en Tunisie?

H.Y.: Ce n’est pas vrai. A part la corruption, le népotisme, la justice, le président et sa famille, le gouvernement, le parlement, les gouverneurs, les délégués, le RCD, la police, les douanes, les prisons, les droits de l’Homme et les islamistes, il n’ y a aucun sujet tabou pour les journalistes tunisiens.

O.K.: Pourquoi, il y a quelques mois, le Procureur de la République vous a-t-il convoqués, vous et le directeur de Réalités, Taïeb Zahar?

H.Y.: Le Procureur de la République croyait que nous étions menacés. Il voulait savoir si nous étions inquiétés par le Pouvoir après la publication de l’enquête sur les prisons et nous a offert une protection permanente de la police pour éviter toute sorte de chantage de la part des autorités.

O.K.: Mais le numéro de Réalités qui parle de prisons a été retiré du marché?

H.Y.: Cette information est inexacte. Les autorités ont acheté tous les numéros pour les distribuer aux cadres de l’Intérieur et aux directeurs et gardiens de prisons. Certains organes de presse, connus pour leur malhonnêteté et leur parti pris, ont mal interprété le geste noble des autorités.

O.K.: Dernière question. Avez-vous des suggestions pour améliorer le secteur de l’information en Tunisie?

H.Y.: Non. On ne peut pas améliorer quelque chose de parfait.

( Source: le forum de TUNeZINE le 03-05-2003 05:39)

FictionMay 30, 2007 1:23 pm

Le procès du siècle

  Aujourd’hui 7 novembre 2010 s’ouvre à Tunis ce que la majorité des journaux tunisiens appellent le procès du siècle. Ce procès, les Tunisiens l’ont attendu pendant un an.  Sept juges d’instruction enquêtant sept jours sur sept, secondés par sept secrétaires de justice ont travaillé d’arrache-pied pour boucler une affaire qui nécessita la convocation de pas moins de mille témoins, la saisie et la consultation de milliers de pages de documents et d’archives. A lui seul, l’acte d’accusation compte plus de dix milles pages.

  L’accusé s’appelle Zine El Abidine Ben Ali. Ayant été le maître absolu de la Tunisie pendant 22 ans (1987-2009), la nouvelle de son arrestation et de son inculpation, au début du mois de novembre 2009, fit le tour du monde. Enfin un ex-dictateur jugé par la justice de son pays. Une justice qui a  retrouvé son indépendance et sa sérénité.

 

L’accusé fut placé dans une cellule individuelle « pour sa propre sécurité », selon une source judiciaire. Pourtant, ce prisonnier « de luxe » n’eut droit à aucun privilège rattaché à ses anciennes fonctions. Toutefois un petit détail se transforma en une bataille juridique entre l’administration pénitentiaire et ses sept avocats. Pour la première fois, depuis l’instauration de la démocratie et l’amélioration des conditions de détention, fut soulevée une question pertinente  : un prisonnier a-t-il ou non le droit de se teindre les cheveux ? Un couffin apporté à Zine par sa fille Cyrine contenait, en plus de la nourriture, tout le nécessaire à la teinture des cheveux. L’administration pénitentiaire saisit ce matériel suspect. Informés de l’incident, les sept avocats de Ben Ali intentèrent en urgence une action en justice attaquant la décision de l’administration pénitentiaire.  Ben Ali obtint gain de cause et l’administration pénitentiaire fut sommée par le juge de lui restituer ses « produits de beauté ». Ceux qui assisteront au procès aujourd’hui verront le Ben Ali de toujours, avec ses cheveux noirs gominés et son costume croisé inimitable.

  Toutes les grandes chaînes de télévision (BBC, CNN, Deutsche Welle, Rai, Al-Jazeerah etc.) ont envoyé des équipes techniques et des journalistes. Pourtant, il est peu probable que les magistrats qui jugeront Ben Ali acceptent la présence de caméras à l’intérieur du tribunal. Pas moins de 150 journalistes venus des quatre coins de la planète assisteront à ce mega-procès. Ne sachant pas Ben Ali aussi populaire, j’ai été surpris de croiser dans le hall de l’hôtel Abou Nawas un journaliste australien et même une journaliste chilienne.  
 
Au vu du nombre important de journalistes tunisiens et étrangers qui couvriront le procès, de la présence de dizaines d’observateurs représentant les organisations locales et internationales des droits humains, sans compter les représentants des ambassades étrangères à Tunis, le Ministère de la Justice a pris une décision unique dans l’histoire judiciaire de la Tunisie : Le procès se tiendra au Palais des Congrès de Tunis.

Alors que le journal Assabah  préfère la manchette : يــوم  الـــحـــســـاب (Le Jour du Jugement), le journal Le Temps d’aujourd’hui titre :

QUE LE SPECTACLE COMMENCE !

FictionMay 27, 2007 3:17 pm

L’éléphant blanc de Carthage

 

Quelle relation y a-t-il entre le département d’intelligence artificielle du MIT (Massachusetts Institute of Techology), le musée de Mme Tussaud à Londres et l’usine de robots Kawabata au Japon ? Répondre à cette question c’est divulguer un secret d’État, le secret d’État Numéro Un en Tunisie. À part le docteur Néjib Chater, le conseiller scientifique du président de la République, et la "présidente" Leïla, personne d’autre n’est au courant du projet Gamma. Le dictateur lui-même était dans le noir, et pour cause !

Il faut avoir l’intelligence, qui n’a rien d’artificiel, du docteur Chater et son imagination débordante pour concevoir un tel projet. Au Palais de Carthage, la nouvelle de la "mystérieuse maladie" du président n’est un mystère pour personne. Elle est arrivée jusqu’aux nettoyeurs des toilettes présidentielles. Mais le Docteur Chater cueillait les informations à la source, auprès des médecins du Palais. C’est la progression alarmante de la maladie qui a enflammé son imagination. C’était le moment ou jamais pour lui démontrer ses capacités scientifiques dormantes. Dès que son idée fut couchée sur le papier, il demanda une audience à la présidente. Celle-ci était curieuse de savoir ce que le " Monsieur Sciences" du Palais voulait d’elle.

Avant de lui exposer son projet audacieux, Néjib lui lut un passage d’une biographie de Bourguiba : " Mais elle [Wassila] sait aussi que le pouvoir qu’elle a progressivement acquis dans l’ombre, que ce rôle d’éminence grise qui la comble sans toutefois satisfaire complètement ses ambitions, dépendent de lui [Bourguiba] et de lui seul. Elle n’a d’autre légitimité que celle d’une épouse. Viendrait à disparaître celui dont elle porte le nom, elle ne serait plus rien, et a suffisamment d’ennemis pour craindre un sort un peu enviable." (1)

 

Leïla ne put retenir ses larmes en écoutant religieusement ce passage émouvant, lu par un scientifique déguisé en acteur. Il y a un proverbe anglais qui dit : "Il faut marteler lorsque le fer est encore chaud". Néjib choisit ce moment de faiblesse de la dame de fer de Tunisie pour la "marteler" avec son projet futuriste. Leïla, qui essuyait encore ses larmes de détresse, fut ravie par l’idée géniale du docteur Chater. Enfin, voilà un homme qui pense à l’avenir de son pays, un avenir qui pourrait être compromis par la disparition subite de son irremplaçable président. Leïla donna tout de suite son vert au projet et lui accorda un budget initial d’un million de dollars à titre de frais d’étude et de faisabilité.

C’est à partir de ce jour que commencèrent les navettes ultrasecrètes et incessantes du docteur Chater entre Tokyo, Boston et Londres. Tous les partenaires potentiels pressentis par Néjib acceptèrent de collaborer au projet, sauf un. Il s’agit du professeur Marvin Minsky, chef du laboratoire d’intelligence artificielle au MIT. Il dit à Néjib, pourtant son ancien élève, qu’il ne participerait jamais à un projet visant à perpétuer une dictature. Mais, heureusement pour l’avancement du projet Gamma, un des disciples du professeur Minsky, le docteur Hans Schleckenmacher, accepta de collaborer au projet avant-gardiste parrainé par la marraine de Carthage.

La première phase du projet s’était déroulée sans accrocs au Japon. L’usine Kawabata a fourni le robot demandé par le client au jour et à l’heure prévue. Un avion affrété par le docteur Chater a transporté le robot inanimé au musée Madame Tussaud de Londres. Là-bas des spécialistes de la confection de copies conformes de célébrités en cire recouvrirent le "squelette" du robot japonais de chair artificielle avant de le transférer à un autre atelier de finition où le robot devrait finalement avoir un aspect humain.

Le docteur Chater était tellement satisfait des résultats qu’il prit les premières photos du robot humanisé et s’embarqua dans le premier avion à destination de Tunis pour les montrer à la patronne. En voyant les photos, elle faillit s’évanouir. Le mannequin ressemblait tellement à l’original qu’on dirait la photo d’un clone !

Pourtant, le projet Gamma était loin d’être finalisé car les mouvements du robot étaient trop mécaniques et il était encore incapable de parler ou même de serrer la main d’un être humain. Il fallait le transporter sans tarder au laboratoire d’intelligence artificielle du MIT pour qu’on lui installe les logiciels capables d’harmoniser ses mouvements et simuler la voix de l’original. Bref, éveiller son âme encore dormante. Le docteur Schleckenmacher dit en plaisantant à son ancien collègue Néjib : " Simuler l’intelligence de Zaba est un jeu d’enfants pour moi !"

Personne ne sait quand et comment la communauté scientifique tunisienne avait eu vent du projet Gamma mais cette dernière a froidement accueilli ce nouveau miracle tunisien. "Nous n’avons pas besoin de cet éléphant blanc" , a commenté un professeur tunisien à l’ENIT (École Nationale des Ingénieurs de Tunis), "pour une dictature bien huilée comme la notre, une simple marionnette aurait suffi pour que le manège continue…"

S’il vous arrive, par hasard, de regarder les infos de Télé 7, faites bien attention aux images des activités présidentielles. Le Zaba-robot est peut être déjà sorti des caves secrètes du Palais de Sidi Bou Saïd.


1 - Sophie Bessis et Souhayr Belhassen - Bourguiba, tome II, Un si long règne 1957-1989. Editions Jeunes Afrique livres, 1989 ; page 103.   

Omar Khayyâm
15-01-2005 

FictionMay 24, 2007 1:55 pm

Je remercie mes ami(e)s pour avoir traduit la phrase "La rue Mansouri n’existe pas" en grec (Anastassia), en polonais (Beata), en roumain (Anca), en tchèque (Marta) et  en turc (Ared):

 


La rue qui n’existe pas !


 

« Viele Grüsse aus der Strasse, die es nicht gibt ! » (Meilleures salutations de la rue qui n’existe pas !). C’est par là que le scandale est arrivé. Cette petite phrase en allemand , écrite sur une jolie carte postale, fut envoyée par une touriste allemande de l’Hôtel Lido à Dar Chaabane au quotidien berlinois Berliner Zeitung, qui alerta la presse et l’opinion publique mondiales.

 

Le 13 octobre 2001 le Conseil Municipal de la ville de Dar Chaabane prit une décision qui fut immédiatement interprétée par Carthage comme un acte de rébellion. Le Conseil Municipal avait tout simplement décidé de rebaptiser l’Avenue du 7 novembre 1987. Elle porterait désormais le nom du Commandant Mohamed Mansouri. Le commandant Mohamed Mansouri, officier de l’armée tunisienne, succomba à la torture quatre semaines après le coup d’Etat du 7 novembre 1987. Un conseiller municipal proposa l’appellation « Avenue du martyr Mohamed Mansouri », mais ses collègues rejetèrent cette proposition. L’ajout du mot « martyr » serait considéré par Carthage comme une provocation. Dès que la décision fut votée à la majorité absolue et signée par le maire, le délégué de Dar Chaabane donna l’alerte aux autorités. Les foudres de Carthage ne se furent pas attendre. Il fut décidé de dissoudre le Conseil Municipal de Dar Chaabane et de nommer un conseil provisoire en attendant les prochaines élections.

Mais l’affaire ne s’arrêta pas là. Apprenant la nouvelle de la destitution de leur conseil municipal, certains Chaabanis décidèrent d’agir. A l’aube du 15 octobre 2001 certains individus prirent l’initiative d’effacer toutes les plaques de l’Avenue du 7 novembre 1987. On colla sur toutes ces plaques des affiches portant le nom « Avenue du Commandant Mohamed Mansouri ». Sans attendre les instructions de Carthage, le gouverneur de Nabeul décida de faire enlever les affiches et de repeindre toutes les plaques endommagées. Les plaques de l’avenue du 7 novembre furent désormais gardées, 24 heures sur 24, par des policiers armés. Des voitures appartenant à tous les corps de la police patrouillèrent à travers la ville à la recherche des provocateurs.

Mais les provocateurs changèrent de tactique. Ils postèrent des centaines de lettres adressées à l’avenue du Commandant Mohamed Mansouri. Le Receveur Régional des Postes de Nabeul alerta le Ministère de l’intérieur. Le Ministre de l’intérieur ordonna alors la saisie de toutes ces lettres, qui furent examinées par tous les services spécialisés, espérant ainsi retrouver des indices pouvant mener aux provocateurs.

 

Les habitants de Dar Chaabaane persistèrent et signèrent. Désormais dès qu’un touriste leur demandait l’adresse du Magasin Général, de l’hôtel Lido ou de la pharmacie la plus proche, ils lui indiquaient l’avenue du Commandant Mohamed Mansouri. Ainsi, dès qu’un touriste montait dans un taxi, il demandait au chauffeur de le conduire à l’avenue Mohamed Mansouri. Les chauffeurs de taxi informèrent la police de cette nouvelle forme de provocation. Par ailleurs, ceux-ci n’étaient pas les seuls à avoir affaire à des touristes intoxiqués par les provocateurs. Les réceptionnistes des hôtels passaient leurs journées à expliquer à leurs clients que l’avenue Mansouri n’existait pas. L’Office du Tourisme décida alors de placer des affiches en gros caractères dans tous les hôtels de Dar Chaabane :

 


شـــارع مـــحـــمــــد الــــمـــنــــصـــوري غـيــر مـــوجــــود


Es gibt keine Mansouri Strasse

There is no Mansouri Street

La via Mansouri non esiste

L’avenue Mansouri n’existe pas


Нет Улици мансурий


Nincs Manszuri Utca

No hay la calle Mansouri


Mansouri ulice neexistuje

Ulica Mansouriego nie istnieje

Mansouri Sokağı kayıtlarımızda bulunamıyor

Η ΟΔΟΣ ΜΑΝΣΟΥΡΙ ΔΕΝ ΥΠΑΡΧΕΙ

Strada Mansouri nu existà

Er is geen Mansouristraat

Cette affiche devint une attraction touristique. Tous les touristes en quête d’exotisme voulaient se faire prendre en photo à côté d’elle. Les plus curieux d’entre eux voulaient visiter cette rue qui n’existait pas. D’ailleurs elle était facile à repérer. C’était la seule rue dont les plaques étaient gardées par des policiers armés jusqu’aux dents. Ils voulaient tous prendre la photo de la rue inexistante. La police décida finalement d’interdire la prise de photos dans tout ce secteur « sensible ».

 

La plaque INTERDIT DE PHOTOGRAPHIER ne fit qu’augmenter le nombre des touristes curieux. Le comble c’est que certains policiers commencèrent à parler de cette rue fictive. Il n’était pas rare qu’un policier dise à ses collègues ou à sa famille : « Demain je vais garder les plaques de l’avenue Mansouri ». Le Ministre de l’intérieur était fou de rage. Il donna un ordre très strict : Tout policier surpris à prononcer le mot Mansouri passera devant le conseil de discipline.

 

Désormais, il est impossible d’emprunter l’avenue Mansouri sans un laissez-passer spécial.