Sarkozy invited to a secret pub
Sarkozy invité dans un bar clandestin
C’est à peine si le brouhaha s’apaise un peu, le temps pour les clients du bar de saisir au vol quelques bribes du discours de Nicolas Sarkozy. Le journal télévisé de 20 heures, lundi 28 avril, vient de commencer. Quand apparaissent les deux présidents enlacés, le Français et le Tunisien, les visages se renfrognent.
“Eh ! Tu nous l’as déjà servie, cette chanson !” s’esclaffe un chômeur. De Pierre Mendès France, en passant par Mitterrand, c’est toujours la même rengaine : la Tunisie est un amour pour la France.
Chez Fritchou, un bar clandestin, les bavardages vont bon train. Sur la table du milieu, il y a un soupçon de vie. Les traits empreints de lassitude, ils fument et boivent du mauvais alcool. “Je n’ai personne qui crie, je viens ici et je picole” dit un type tailladé de coups de couteau, une vraie carte géographique. “Pour parler, on parle ! De tout et de n’importe quoi. Le Ben Ali ? Sarkozy ? Je m’en tape complètement”, lance un compère dans un ricanement sinistre.
- Tu m’as dit une fois, me semble-t-il que tu pensais que les chefs français qui disent aimer les Tunisiens, s’ils les aimaient réellement, devraient vivre comme les Tunisiens. C’est bien cela, non ?
- Ouais, dit le balafré. Et spécialement quand ce chef s’appelle Sarkozy.
- Cela signifie que nos amis de France doivent s’attabler à la table et se servir une bouteille de boukha et se taper une kahba [pute] en fin de partie ?
- C’est ça même.
- Et pourquoi donc ?
- Pour me prouver qu’ils m’aiment vraiment, dit le balafré. Autrement, je les crois pas. Ce Sarkozy qui m’aime et qui s’occupe du sort de mon pays. Il devrait, quand il s’invite chez moi, aller dormir dans les taudis Hay Ettadhamen qui sont faits pour tout ce qu’on veut sauf pour dormir. Il devrait aussi manger dans des gargotes, surtout dans les petits villages où toutes les argenteries sont bien graisseuses. Faudrait aussi qu’il attende pendant une heure le bus bondé pour journaliers et aides ménagères. Et puis même il devrait envoyer ses enfants dans les écoles pour bicos. C’est des écoles qui sont presque toujours de l’autre côté du Chemin de fer, dans des gourbis qu’on peut pas croire que ça existerait.
Quand notre ami Sarkozy aura fait l’expérience de la gargote, de mon lit, de l’école de mon fils, du bus de ma femme, alors on verra son vrai sentiment.
- Si tu espères que nos bons chefs français vont traverser toutes ces épreuves, c’est que tu les prends pour des surhommes.
- Pourquoi ? J’ai bien voyagé dans des wagons de marchandises et je ne suis pas un surhomme, moi. D’ailleurs, comment ce peuple qui a peur du blizzard et des moustiques a pu nous coloniser ?
- Tu radotes.
- Je crois au partage égal. Ces gentils Français qui m’aiment bien, ils doivent partager avec moi les transports collectifs, non ? En plus, j’aimerais bien que mes amis de France essayent une fois de se servir des chiottes des gares du Nord. Y a rien sur la terre, rien, vous m’entendez, qui est comparable à des toilettes dans une gare du Nord. La moitié du temps, y a pas de glace, pas de papier, parfois même y a pas de WC.
- Mmm
- Ca suffit pas que ce chef français soit gentil avec moi, qu’il me serre la main et qu’il me dise que je suis bien dans un pays bien. Je le sais que je suis un homme bien. Ce que je veux, c’est mon pays devienne un pays bien. C’est pourquoi, si tous ces présidents français qui défilent depuis Pierre Mendès France, apprennent sérieusement ce que c’est que d’être privé de sa liberté, je vous parie qu’ils changeront d’avis.
- A vrai dire, même moi, si j’étais un chef français, quelle que soit mon amitié pour la Tunisie, je serais incapable de m’exposer aux avanies du sous développement rien que pour prouver mon amour des Tunisiens.
- Moi non plus, dit le balafré.
- Alors, toi non plus, tu ne serais pas si courageux que cela ?
- Bien sûr. Mais je serais comme un chef français. A la place de Sarkozy, je serais à ma place.
Taoufik Ben Brik
SOURCE:
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/opinions/tribunes/20080430.OBS2083/sarkozy_invite_dans_un_bar_clandestin.html
